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Devoir d’exemplarité

Je vois quotidiennement passer sur les réseaux sociaux des images récentes de violences policières : charge brutale, tabassage à dix contre un, tir de flashball à bout portant,…
Je ne regarde plus la télévision mais il semble que ce genre d’information y soit très peu présente, au point qu’on peut dire qu’elle y est occultée1, au profit des images de « black blocs », auxquelles est donnée une telle emphase que beaucoup de gens qui vivent loin des boulevards supposent de bonne foi que les violences policières sont marginales et sans doute systématiquement justifiées par un contexte dont on ne dispose pas. Les gens qui sont tout prêts à excuser d’emblée les policier par peur ou par haine de ceux à qui ils font face invoquent en tout cas souvent les images manquantes : « Bon d’accord, ces policiers en armure sont à dix pour tabasser une jeune femme qui ne doit pas peser plus de cinquante kilos, d’accord ce n’est pas bien de perdre son sang-froid mais ça arrive : cette femme n’aurait-elle pas poussé à bout les agents, en les insultant, par exemple ? ». Je comprends et j’accepte cette objection, cette hypothèse, cette excuse, mais on peut pousser le raisonnement encore un peu plus loin et étendre le bénéfice du doute à la personne violentée : cette femme a peut-être insulté les policiers, admettons. mais qu’ont-ils fait, eux, pour le mériter ?
Et puis hier, je suis tombé sur cette courte séquence où un policier pousse une femme, à qui son collègue fait un croche-patte. Le mouvement est si bien huilé qu’il semble avoir été répété. Derrière sa cagoule, le policier qui vient de causer la chute toise fièrement la caméra.


Nulle tragédie, ici. Cette femme est jeune, apparemment en bonne santé, elle se relève en tout cas aussitôt après sa chute (a-t-elle seulement perçu à quel point l’enchaînement qui l’a fait choir était intentionnel ?),., on suppose qu’il n’y aura pas de séquelles physiques.
Mais à l’image, on voit tout de même deux fonctionnaires de police se coordonner pour faire tomber une citoyenne, dans une chorégraphie aussi fourbe que minable. Et si la chute n’est pas grave — c’est le genre de chute que l’on peut faire soi-même —, elle aurait pu l’être, il s’en est fallu de peu que la tête de la jeune femme atteigne un potelet, à se demander si les policiers farceurs auraient été peinés de voir leur victime s’ouvrir le front sur du mobilier urbain par leur faute. Qu’il y ait des séquelles ou non, le sournoiserie du geste n’en est pas moins pathétique.
Nous avons ici des fonctionnaires, payés par nos impôts et dont la mission est très claire —assurer la sécurité des citoyens — qui se comportent en voyous, en petites frappes, en bullies, bien loin de leur mission pourtant définie par le code de la sécurité intérieure :

Le policier ou le gendarme est au service de la population.
Sa relation avec celle-ci est empreinte de courtoisie et requiert l’usage du vouvoiement.
Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d’une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération (…) Le policier ou le gendarme emploie la force dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c’est nécessaire, et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace, selon le cas.

Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale

Émotionnellement, le premier réflexe que j’éprouve face à des violences injustifiables commises par des agents de l’État, le premier sentiment qui me vient, est une envie réciproque de violence. Pendant quelques micro-secondes je ne serais pas fâché que quelqu’un, depuis un balcon, envoie un pot de fleurs sur la tête de ces types. Un pot de fleurs, une enclume, ou un piano, puisqu’on est dans le registre burlesque et qu’ils ont des casques.
Mais il faut chasser ce genre d’idée, car la violence, comme le dit une formule populaire, ne résout rien. Ou pire, la violence (physique ou verbale) permet d’évacuer à peu de frais le stress et l’indignation, et permet donc de créer un retour à l’équilibre, une équité : tu me tapes ? je te tape, on est quittes. Ou plus souvent : tu mords ? J’aboie !
Cette haine se traduit par une hostilité, par des insultes, par des slogans (« ACAB », « mort aux vaches »,…), par des jets de projectiles, enfin tout un tas de faits télégéniques qui vont effrayer le (petit/moyen/grand)-bourgeois, lequel, entre deux violences, défendra naturellement celle qui a le moins de chances de l’atteindre personnellement : après tout, tant qu’on ne vit pas dans une cité de banlieue, tant qu’on baisse les yeux face au policier qui nous tutoie et tant qu’on évite les lieux de manifestations, on a assez peu de chances de recevoir un coup de matraque. En revanche, le respect de ces conditions ne garantissent en rien que l’on ne verra pas sa voiture incendiée ni l’entrée de son immeuble graffité en marge d’une manifestation.

Choquée par la même séquence vidéo, Anne Sinclair a émis ce tweet qui lui a valu moult remarques aigres : « Vous étiez en hibernation ? », « Vous débarquez sur Internet ? », « Vous vous réveillez ? »2. Ces remarques s’entendent mais on peut voir le bon côté des choses : une journaliste nationale, qui ne semble pas hostile à la politique économique du gouvernement ou qui n’a en tout cas pas la réputation d’être une extrême-gauchiste enragée, s’émeut du comportement des policiers qui, a priori3 défendent son monde . N’est-ce pas un progrès ?

La détestation du policier est en fait bien commode pour ce dernier puisqu’elle l’exonère moralement de toute responsabilité positive envers la population : on ne doit rien à ceux qui nous haïssent. Au contraire, ils nous donnent l’autorisation de nous montrer haïssables.
Elle est bien commode aussi pour l’exécutif, qui fait passer ses lois dans un vrai climat de violence « pour l’exemple », mais en s’autorisant un air offusqué lorsqu’on évoque ce sujet :

« Ne parlez pas de répression, de violences policières.
Ces mots sont inacceptables dans un État de droit »

(Emmanuel Macron, « grand débat » à Gréoux-les-Bains, le 7 mars 2019.

Je ne dis pas ça si souvent, mais pour le coup, je suis tout à fait d’accord avec Emmanuel Macron : ces mots sont inacceptables dans un État de droit. Alors s’ils sont malgré tout nécessaires pour décrire notre actualité4, c’est que peut-être nous n’évoluons plus vraiment dans un État de droit. Quand on dit cela, il se trouve toujours de bonnes âmes pour rappeler (à raison) que le niveau de brutalité policière en France reste inférieur à celui de tel ou tel pays — généralement un régime autoritaire ou tyrannique. Mais ce n’est pas à des dictatures ou à des époques barbares qu’il faut comparer notre situation, c’est à des pays démocratiques européens, ou même, à notre propre pays tel qu’il était il y a seulement vingt ou trente ans. Et là, les nombres en termes de mutilations liées au « maintien de l’ordre » sont sans appel : des dizaines de gens ont perdu un œil, un bras, un pied, des dizaines de personnes ont la mâchoire brisée ou des vertèbres en vrac, des dizaines de personnes ont subi des traumatismes crâniens, vous vivre toute leur vie avec des douleurs, des acouphènes, des problèmes respiratoires ou neurologiques. C’est nouveau, et ce n’est pas acceptable. Et dans le même temps on constate que les policiers sont en roue libre, puisque leur responsabilité individuelle n’a jamais été si peu questionnée : leur hiérarchie ne les contraint pas à porter leur numéro de matricule (pourtant obligatoire depuis 2014) ; le port de cagoules dissimulant les visages est devenue la norme (« pour se protéger des gaz lacrymogènes ») ; quant à la destruction par des policiers du matériel photographique des citoyens ou des journalistes, il ne semble qu’elle ne soit en rien sanctionnée, alors même qu’il n’y a pas de symbole plus inquiétant dans une démocratie5.

À toute cette violence, bien triste (ces policiers ont-ils des enfants, des parents, arrivent-ils à se regarder dans la glace le matin ?) qui ne tire sa légitimité que du droit du plus fort, nous ne devons pas répondre par des crachats, des insultes, du défoulement, nous devons garder froide notre colère, rappeler (et nous rappeler) nos droits. Nous devons être exigeants, nous devons porter plainte, nous devons témoigner, avec exactitude, avec précision, avec justice. Nous devons rappeler aux policiers et aux élus qu’ils sont au service du public, c’est à dire à notre service.

  1. Lire sur Télérama : Violences policières, France 2 et BFM zélées auxiliaires de la préfecture, par Samuel Gontier. []
  2. J’ai aussi vu passer des critiques sur la réserve émise par Anne Sinclair : « Si elle (cette vidéo) est authentique ». Je ne vois pas de quoi s’indigner ici encore : la vidéo est bien sûr authentique, mais ce qui pourrait ne pas l’être (et je n’ai pas le moindre avis sur la question) c’est le lieu et la date de provenance des images. []
  3. Je dois dire que j’ai assez peu d’opinion sur l’opinion d’Anne Sinclair ! []
  4. Même le journal Le Monde, traditionnellement prudent et rarement agressif envers les gouvernements en place, recourt à la locution Violences policières comme une évidence pour décrire le moment que nous vivons. []
  5. Je me souviens, au début des années 1980, avoir vu le film Missing, par Costa-Gavras. Un policier ou un militaire du régime Pinochet y saisissait l’appareil photo d’un journaliste pour l’ouvrir et voiler la pellicule. Je tremble encore à l’idée de la violence de ce geste, de cette intention, et depuis, je considère l’information comme sacrée. Aucune démocratie n’existe sans information libre. []

Charlie, cinq ans

Cinq ans déjà.
J’étais au Havre, je venais de terminer mon cours, il était treize heures passées. Avant d’aller déjeuner, j’ai ouvert Facebook et je suis tombé sur ce post de David Vandermeulen :

D’abord incrédule — pourquoi, comment ce si jeune homme serait-il mort ? — je suis allé sur Twitter où j’ai pu en savoir plus : Charb était bien mort, oui, mais aussi Cabu, Wolinski, Tignous,… Onze personnes ce jour-là, dix-sept en tout, plus trois terroristes.
Un peu moins d’un an plus tard, le massacre du Bataclan allait malheureusement nous faire relativiser l’horreur de cet attentat, mais ce 7 janvier 2015, j’ai passé comme sans doute tout le monde la journée dans un état second, sonné : impossible de penser à quoi que ce soit d’autre.

J’ai connu Charlie Hebdo enfant, je raconte souvent que le premier dessin de presse que j’ai compris était celui que Reiser avait consacré à l’état de santé de Franco, en 1974. Je devais avoir sept ans ! J’ai ensuite adoré le Cabu du Grand Duduche que je lisais dans les reliures de Pilote offertes par un ami de mes parents. J’ai retrouvé Cabu comme animateur télé dans Récré A2. Au festival d’Angoulême, au milieu des années 1980, je me rappelle avoir vu Wolinski, seul à sa table : « il est inconsolable depuis que Reiser est mort », m’avait-t-on dit. Je n’ai jamais été un adorateur de Wolinski, mais ses scénarios pour Pichard étaient bons, et j’ai un grand souvenir de la courte période où il était rédacteur en chef du Petit Psikipat. À la télé, j’aimais bien les apparitions de Cavanna ou du Professeur Choron. Et puis il y a eu la guerre du Golfe, avec la sortie de La Grosse Bertha puis le retour de Charlie Hebdo. L’arrivé de Charb, qui était pion dans le lycée de mon frère et racontait des tranches de vie sur notre ligne de train. Les éditos de Val, un peu sérieux, mais pas très loin de ma vision social-démocrate vertueuse de l’époque. Et un jour, aussi, j’ai eu l’honneur de rencontrer le grand Willem.
Bref, j’ai une histoire avec Charlie Hebdo.

En rentrant à Paris le soir, sans réfléchir, je me suis rendu sur la Place de la République, où déjà on pouvait lire le célèbre slogan « Je suis Charlie ». Je me souviens que beaucoup arboraient le dernier numéro de Charlie — rapidement devenu introuvable —, et je me souviens aussi d’une femme, que je suppose musulmane, qui brandissait un écriteau disant #notInMyName : pas en mon nom. C’était un moment de communion, véritablement : tous étaient silencieux, et tristes, des artistes s’étaient faits assassiner pour une divinité qui, comme les autres du reste, semble assez bien s’accommoder, elle, du fait que l’on tue en son nom : on n’a jamais vu de dieux écrire dans le ciel Not in my name. Je sais pourquoi, vous savez pourquoi, tout le monde sait pourquoi, en fait, mais on est censé faire semblant de ne pas savoir : bien entendu, les dieux n’existent que par les actions de ceux qui se réclament d’eux.
Les dieux ne sont pas imaginaires, puisqu’ils font des morts.

Les jours qui ont suivi j’ai posté régulièrement des articles, tentant de suivre le cours de mes émotions : tristesse bien sûr ; besoin de comprendre, évidemment ; envie de rire, parfois ; envie d’expliquer ma vision du dessin de presse et du blasphème. Et puis révolte, non seulement envers les meurtriers mais aussi envers ceux qui, tout en se disant ennemis de ces derniers, semblaient étrangement satisfaits d’avoir enfin un prétexte pour insulter tous les musulmans de France et du monde. Il ne vient rien de bon de la peur, de l’insulte et du mépris.

En famille, nous sommes allés à la grande manifestation du 11 janvier. Pour moi, c’était un enterrement. Je trouvais risibles les chefs d’État en ligne qui pensaient nous guider, comme si qui que ce soit avait pu être dupe. Mais avec le recul, ce moment a été aussi l’entrée dans une France misérablement abêtie par la terreur, où « comprendre » c’est vouloir « excuser » ; où les pacifistes, les compatissants et les sociologues sont jugés complices et peut-être même coupables de la violence ; où on veut renvoyer les adolescents aux cheveux frisés qui gloussent pendant une minute de silence ; où le journal Charlie Hebdo, sans aller jusqu’à y voir le supplément illustré de Valeurs actuelles n’est plus ni joyeux ni anar ; où on peut passer l’été à s’écharper sur une combinaison de bain avec bonnet intégré que personne n’a vu sur aucune plage française ; où le mot « laïcité » est devenu le cache-nez d’un racisme de plus en plus évident ; et où la liberté d’expression n’est une valeur sacrée que pour certaines opinions.


Le numéro de Charlie Hebdo qui paraît demain s’en prend aux « nouvelles censures » et aux « nouvelles dictatures », apparemment constituées des malotrus qui osent utiliser les réseaux sociaux pour critiquer… Qui ? Je vais devoir acheter ce numéro pour le savoir, mais je redoute par avance ce que je vais lire.

Pour l’instant, j’ai peur que ce soient les « méchants » qui l’emportent : Ils sont morts et l’État islamique dont ils se réclament semble n’être plus grand chose, mais ils ont eu ce qu’ils voulaient, ou en tout cas, ils sont parvenus à nous changer.

Le spectacle de la politique

(note : le début de l’article pose le contexte, car je voudrai m’en souvenir quand je le relirai dans six mois et que tout ça sera devenu une anecdote. Si vous savez déjà tout, sautez à la conclusion)

Le turbulent Juan Branco1 vient de sortir un scoop assassin : lors du conflit social Ecopla, en 2016, François Ruffin et Emmanuel Macron ont mis au point une stratégie de communication commune, une véritable mise-en-scène de leurs négociations.

Voici l’extrait de la conversation qui vient d’être diffusée par Branco :

RUFFIN — Je pense que si on réfléchit stratégie, le mieux c’est que vous soyez vivement interpellé et publiquement par les salariés d’Ecopla. Ça fera un épisode. Et ensuite que vous, vous y répondiez en disant : Ben moi, je suis prêt à me déplacer sur place. Ben ça fait un deuxième épisode.
MACRON — Ok… ok. Un, on échange sur le dossier. Deux, on vous tient au courant des avancées. Trois, vous, vous m’interpellez publiquement. Quatre, dans la foulée, on cale ensemble une date de déplacement, avant le 5 octobre. Et on voit comment on la communique ensemble.
RUFFIN — Et je pense que l’on sort d’ici en n’étant pas contents.
MACRON — Oui.

QG d’Emmanuel Macron, Tour Montparnasse, le 12 septembre 2016

Bien entendu, il est un peu troublant d’imaginer qu’un tel dialogue ait effectivement pu se tenir entre deux hommes qui sont censés être des adversaires2 : imagine-t-on Batman et le Joker répéter leurs combats ? Dès la publication de cet enregistrement sonore, chacun s’est positionné en fonction de ses opinions préétablies, allant du biais de confirmation ruffinosceptique (« Je le savais bien que Ruffin était bidon ! ») au déni techno-complotiste clairement désespéré (« Avec l’IA on peut trafiquer n’importe quoi, rien ne prouve que l’enregistrement soit authentique »). Malheureusement pour ceux qui plaçaient leurs espoir dans l’hypothèse que le document fût faux, l’enregistrement est bien authentique, puisque François Ruffin l’a aussitôt admis lui-même dans Le Monde :

« Je veux bien qu’on me donne des leçons de morale. Mais quand tu es une petite entreprise, comment tu mobilises le monde politique et médiatique ? Je ne suis pas dans la honte. J’ai une foi. Je mène un combat. On a fait tout notre possible pour la boîte, on était prêts à occuper l’usine. Si Macron est une carte pour peser, je prends cette carte et je la joue. »

J’ai l’impression que les soutiens de Ruffin se sont contentés de cette explication et sont instantanément passés d’un plaintif Say it ain’t so, Joe3 à un rassurant rappel au contexte : il fallait sauver l’usine, tous les moyens étaient bons, et puis d’abord, cette nouvelle « exclusive » est du réchauffé.
Il est en effet important de noter que le scoop de Juan Branco n’en était pas un : cet enregistrement avait en fait été diffusé à l’époque par Radio Nova dans une série intitulée QG de Campagne. Il n’avait pas suscité d’émoi particulier en son temps (ses statistiques de consultation jusqu’hier étaient si faibles qu’il aurait difficilement pu en être autrement), ce qui s’explique entre autres, comme l’écrit Daniel Schneidermann, par le fait que « les deux protagonistes, dans l’intervalle, ont changé de statut » — l’un était journaliste, l’autre n’était encore qu’un ancien ministre qui s’apprêtait à partir en campagne, leur petite cuisine était plutôt anecdotique. Dans son montage en vidéo, Juan Branco ne signale pas que la conversation entre Macron et Ruffin se fait en présence des salariés grévistes, et non à leur insu : si une comédie a été jouée, ce n’était pas pour eux, c’était pour les médias, pour le public, pour nous.

Guignol et le marquis (Photo : Guignol Guérin, licence CC-BY-SA 4.0)

Beaucoup de gens se sont inquiétés des effets de la manœuvre de Juan Branco, disant qu’elle ne pourrait que faire du tort à la gauche : faut pas désespérer Billancourt ! Et beaucoup se sont dit que tout cela profiterait sans doute surtout à Macron (à qui personne ne semble avoir reproché cette affaire) et à l’extrême-droite, friande de preuves d’un « tous pourris ! ».
Branco, bien entendu, n’en démord pas et insiste : l’opposition entre Ruffin et Macron est factice et se fait sur le dos des ouvriers.

Si les gens que je lis et que je fréquente sur les réseaux sociaux sont représentatifs, alors pas la peine de craindre que le scoop de Branco fasse le lit de l’extrême-droite : celui que cette sortie a le plus sûrement décrédibilisé, c’est son auteur. Il « cherche à faire le buzz », il « fout la merde », c’est un « pervers narcissique ». Lui-même habitué à développer une vision complotiste du monde politique, Juan Branco se voit à son tour suspect de servir des intérêts nauséabonds… L’artificier est victime de sa propre bombe.

Usul (104 000 followers) renvoie Juan Branco (66 000 followers) à sa classe sociale d’extraction.

En se lançant dans une manœuvre aussi agressive envers une des rares figures de la gauche qui ait conservé sa popularité intacte y compris au delà de son camp politique, il est probable que Juan Branco révèle surtout l’étendue de ses ambitions, et se pose en concurrent de François Ruffin, qui comme lui (mais avec plus de succès) a été présenté aux élections législatives sous l’étiquette de la France insoumise, et qui comme lui a une réputation de franc-tireur vis à vis du mouvement. Je vais peut-être me lancer ici dans une délirante extrapolation façon Juan Branco mais mon intuition, c’est que ce jeune homme s’envisage candidat aux élections présidentielles, dès 2022, et commence son ascension en tentant d’éliminer celui qui squatte son créneau ce qui, si jamais j’ai raison, fait de lui un authentique politicard, mais pas un très bon puisqu’il a clairement mal évalué l’équilibre des forces et des soutiens. Avoir une nombreuse cour de fans sur les réseaux sociaux fait vite perdre le sens commun il est vrai.

Minute papillon !

Il reste tout de même un point à éclaircir, un point qu’on ne peut pas tout à fait laisser passer : Ruffin et Macron (avec l’accord lucide de leurs équipes respectives) ont bel et bien mis en scène leur opposition. Je suis certain qu’ils ne sont pas spécialement copains (ça vaut ce que ça vaut mais je note qu’ils se voussoient), je suis certain que leurs buts politiques diffèrent.
Dans un sens, et certains l’ont fait, on pourrait se réjouir que malgré ce qui les sépare, ils se soient ici montrés capables de travailler ensemble (mais sans succès, car ça n’aura rien changé) à l’avenir des salariés d’une entreprise en péril. Mais tous les moyens sont-ils bons pour parvenir à un résultat en politique, y compris le mensonge ? Est-ce que la moindre des choses que l’on doit aux citoyens, aux électeurs, à ce « peuple » dont on nous rebat les oreilles, ce n’est pas un minimum de transparence ? Ça me fait mal de le dire, mais sur le fond, c’est sans doute Juan Branco qui a raison de pointer la théâtralisation des oppositions de politiciens qui, passés par les mêmes formations4, se distribuent les rôles, parfois sans convictions personnelles fortes5. D’instinct, j’ai l’impression que Ruffin comme Macron ne trichent pas spécialement sur le fond de leur engagement, ils jouent a priori leur propre rôle, mais il s’agit bel et bien d’un rôle, et on est en droit de voir en eux deux de pragmatiques communicants.

« Chiqué ! ». Deux catcheurs, CM Punk et Daniel Bryan (photo Eve Rinaldi, licence CC-BY-SA 2.0)

Juan Branco tire de tout cela des enseignements sur la duplicité de deux hommes politiques, mais cela me semble un peu simplet. Et si cette affaire en disait bien plus sur les attentes du public que sur Macron et Ruffin ? Et si c’était vous et moi (et bien entendu les médias qui se plient à notre demande) qui réclamions notre dose de spectacle. Et si c’était nous qui avions besoin de pantomime, d’oppositions tranchées, de bons et de méchants, de personnages caricaturaux, de coups de gueule calculés, de camp à choisir, de scénarisation, de séquence, de fiction ? Et si c’était nous qui n’étions pas vraiment capables de supporter le travail politique rationnel et sincère ?

  1. Il y a quelques jours seulement je me suis amusé à pasticher la littérature quelque peu autocentrée de ce jeune homme : hyperbate.fr/fatras/2019/11/23/crepusco/ . []
  2. On se rappellera la lettre ouverte à Emmanuel Macron par François Ruffin dans Le Monde, en mai 2017, juste avant l’élection présidentielle, qui martelait : « Vous êtes haï par « les sans-droits, les oubliés, les sans-grade » que vous citez dans votre discours, singeant un peu Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes haï, tant ils ressentent en vous, et à raison, l’élite arrogante (…)Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï ». []
  3. Chanson de Murray Head qui reprend le cri d’un supporter à un joueur de Baseball des années 1920 qui avait été accusé d’avoir accepté de truquer un match. Derrière ce prétexte, la chanson évoquait la sidération des soutiens de Richard Nixon face à l’affaire du Watergate. []
  4. François Ruffin n’a fait ni Sciences-po ni l’Ena, mais pour l’anecdote, il est assez amusant de rappeler qu’il a fréquenté le même collège jésuite qu’Emmanuel Macron : La Providence, à Amiens, []
  5. Mes passages sur des plateaux de télévision, dans des studios de radio, mon service, dans un ministère, ou encore mon observation de la vie politique communale, me laissent penser que les « amis politiques » sont parfois très froids les uns avec les autres hors caméras, et que certains « ennemis politiques » peuvent, en « off » faire preuve d’estime ou d’amitié. []

Ceux qui se bouchent le nez

J’avais parlé ici même de la réaction très hostile d’une partie de la communauté des designers graphiques à l’annonce de la création d’une résidence au Centre National du Graphisme, dotée par l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA).
Cette semaine, une grogne comparable touche une manifestation qui m’est chère : le festival des Utopiales, à Nantes.

à gauche, une affiche annonçant le concours de nouvelles lancé par l’Andra et Usbek et Rica. À droite, un pastiche qui a circulé pour dénoncer la tenue de ce concours. L’illustration est assez intrigante (et pas très réussie, il faut le dire).

Je n’étais pas aux Utopiales, je n’ai pas suivi la chronologie de l’affaire, je connais juste la conjonction de faits dont un certain nombre de personnes se sont émues1 :

  • L’ANDRA, en association avec Usbek et Rica, a organisé un concours de nouvelles sur le thème des déchets nucléaires.
  • Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est partenaire des Utopiales (depuis 2011, en fait, et ça n’a jamais été caché). Le président des Utopiales, l’astrophysicien Roland Lehoucq, est par ailleurs employé du CEA2. Les Utopiales ont aussi comme partenaires l’INRA ou l’INSERM, deux autres centres de recherche d’État.
  • Emmanuel Chiva, directeur de l’Agence de l’innovation de défense, a effectué deux interventions publiques aux Utopiales.
  • Enfin, Roland Lehoucq, toujours lui, a été annoncé comme coordinateur de la Red Team, une équipe d’auteurs de science-fiction chargés d’aider l’armée française à réfléchir à son futur3

Le partenariat des Utopiales avec le CEA est une question assez anecdotique, mais on ne commettra sans doute pas d’erreur en considérant que les trois autres points vont dans le même sens : des administrations nationales aux missions critiques pensent avoir quelque chose à gagner à entamer un dialogue avec des auteurs de science-fiction.
Qu’ils aient reçu une formation académique véritable dans le domaine ou qu’ils soient juste des lecteurs passionnés de magazines de vulgarisation, les auteurs de science-fiction disposent souvent d’une culture scientifique solide et plutôt universelle — universelle au sens où ils ne restreignent pas leurs préoccupations à un seul champ disciplinaire, ils peuvent s’intéresser à la fois aux sciences sociales, à la zoologie et à la physique quantique, par exemple, ce qui leur permet de réfléchir librement en croisant des disciplines, chose qui est certes désormais encouragée dans le monde scientifique (interdisciplinarité pluridisciplinarité transdisciplinarité,…) mais reste toujours complexe à mettre en place. L’imagination des auteurs de science-fiction, même les plus rigoureux, n’est pas bornée par l’état de l’art des technologies actuellement disponibles puisque par définition leur vocation est d’imaginer (dans un souci de cohérence interne) les conséquences d’hypothèses qui vont de l’anticipation prospective immédiate aux hypothèses complètement spéculatives. Quoi qu’il en soit, les auteurs de science-fiction disposent sans doute de tous les outils pour faire des propositions inattendues.

Du point de vue des auteurs, eux-mêmes, outre les opportunités de rémunération (ça aussi, c’est sale, apparemment !) ou de diffusion, un partenariat me semble tout aussi intéressant, par les expériences passionnantes qu’il promet en confrontation avec le monde réel. Un beau défi.
Je suis stupéfait de voir que certains membres de cette communauté s’indignent par réflexe et veulent même forcer leurs pairs à se rallier à leur indignation sous peine d’être qualifiés de salauds et de vendus : le nucléaire, c’est sale, donc on n’y touche pas4 ; et la guerre, c’est mal, donc on ne parle pas aux militaires.
Au passage, ce que j’aime beaucoup au festival des Utopiales, personnellement, c’est qu’on y parle avec tout le monde, et que peuvent être pris au sérieux écrivains, traducteurs, éditeurs, illustrateurs, mais aussi scientifiques, politiques, membres du monde associatif ou professionnels divers, et le tout sans hiérarchie établie a priori5 autre que le talent et la pertinence du propos.

Des bribes d’une longue conversation repérée sur Facebook. Je masque les noms, mais plusieurs intervenants sont des auteurs œuvrant dans les « littératures de l’imaginaire » (mais les plus virulents ne sont pas forcément des auteurs de science fiction dite « hard sci-fi »). Roland Lehoucq peut avoir les oreilles qui sifflent, car il est beaucoup pris pour cible, parfois avec un curieux mélange de procès d’intention naïfs et de complotisme qui laisse prendre pour furtives des informations tout ce qu’il y a de publiques et d’officielles. Ce qui m’a étonné à la lecture de cette conversation, c’est de voir des amateurs de science-fiction réduire le potentiel du genre à celui d’outil de propagande, de communication. Et au passage, je me demande bien où il est dit que le concours de nouvelles de l’ANDRA doive nécessairement aboutir à la production de textes pro-nucléaires militants.

Je ne comprends pas bien toute cette indignation, et je la trouve bien vertueuse, au sens négatif du mot. Certes, peu parmi nous ont eu leur mot à dire lorsque des gouvernements français ont décidé de la doctrine d’indépendance militaire et énergétique de notre pays, nous n’en sommes pas responsables et il serait un peu fort de nous en tenir comptables ou de nous interdire d’en faire la critique. Chacun est libre de contester les modalités de la décolonisation, ou de critiquer le rang géopolitique que De Gaulle et la plupart de ses successeurs ont voulu que la France conserve. Et chacun est libre aussi de penser que la dépendance de la France envers l’industrie nucléaire est un danger pour l’avenir6. Mais notre mode de vie ne reste pas moins tributaire de ces choix passés. Personne ne se plaint, en appuyant sur l’interrupteur, de voir de la lumière apparaître. Et peut-on se plaindre que les déchets nucléaires, qui existent et qui ne cesseront d’exister quand bien même la filière nucléaire serait démantelée, soient gérés plutôt que coulés au large de nos côtes ou abandonnés dans des terrains vagues ?
Personne ne se plaint non plus que la France échappe un peu plus que d’autres à son statut de vassal des États-Unis7. Je me considère comme anarchiste (mais attaché à l’État, ce n’est du reste pas incompatible), je ne suis pas nationaliste, je n’ai pas de goût pour la guerre (on dit que les militaires de carrière la détestent eux les premiers), j’ai été objecteur de conscience, le drapeau et la Marseillaise ne me tirent pas de larmes et je ne suis pas sûr de pouvoir apporter mon soutient à tout ce que l’armée française fait hors des frontières du pays. Pourtant je constate que nous ne sommes pas à ce jour une colonie russe ni, quoi qu’on en dise, un satellite servile des États-Unis. Et cette indépendance a sans doute des répercussions jusqu’à la vitalité de notre cinéma ou de notre littérature.
Enfin, on peut détester les képis, mais les témoignages d’agents de nos services de renseignement et d’action — qui sont des policiers ou des militaires — laissent percer que, pour que nous puissions tous dormir sur nos deux oreilles, il faut que d’autres veillent discrètement8 sur notre tranquillité, car il existe, dans le monde qui nous entoure, des États, des groupes terroristes, crapuleux ou sectaires (et certains qui sont tout ça à la fois), qui ne nous souhaitent pas que du bien.
Bien sûr, tout ça se discute, mais le monde est complexe, et les prises de position simplistes ne me semblent ni pertinentes ni utiles, il ne suffit pas d’en balayer toute référence d’un revers de main pour que des problèmes disparaissent.

Si l’on tient à faire fermer Areva (enfin Orano, à présent), Total, les centrales d’incinération ou même les usines Lubrizol, il ne faut pas manifester devant, il faut abandonner l’automobile, réduire radicalement nos besoins en électricité et nos habitues de consommation. Il existe un modèle sincèrement vertueux au niveau écologique au sein de pays développés : celui des Amishs, qui sont autonomes pour se déplacer, se loger et se nourrir. Mais leur autonomie ne se peut qu’au prix d’un renoncement à la liberté individuelle au profit de la communauté, à un repli sur soi et à un abandon de toute ambition de changement.
Photo : Frank J. Aleksandrowicz (1973) – domaine public

C’est précisément ce qui me gène dans les positions vertueuses. Outre leur impossibilité à composer avec tous les paramètres d’une situation, et parfois il faut le dire, leur fond de tartuferie, il me semble qu’elles constituent aussi un refus d’embrasser le monde dans sa complexité et dans sa démesure, un manque de curiosité. Il est facile de se faire croire que tout peut se régler en prenant position « pour » ou « contre » ceci ou cela, comme le font les amuseurs de BFM ou CNEWS. Il est facile de se faire croire qu’à tout problème on peut opposer une solution simple (« supprime un e-mail pour sauver un arbre »9). il est facile de se faire croire que les méchants consommateurs de pétrole ne sont pas les automobiles mais les porte-conteneurs géants, comme si ce n’était pas pour nous (nos biens électroniques, nos vêtements, nos fruits et légumes exotiques ou hors saison,…) qu’ils naviguaient. Il est facile de se faire croire que l’on peut changer de modèle économique ou industriel par caprice et en un instant. Il est facile, enfin, de se faire croire que nous sommes de blanches colombes qui n’ont rien à voir avec tout ce qui est un peu sale. Je peux vaguement concevoir qu’on ne se résigne pas à admettre que rien ne soit idéal, qu’entre plusieurs maux, il faille effectuer des choix d’ordre politique, avoir une vision à la fois informée, pragmatique et prospective : tout ça demande des efforts. Mais ceux qui refusent de s’y engager doivent accepter que d’autres effectuent ces choix pour eux, et admettre qu’il est un peu étrange de leur en faire reproche.

En dialoguant avec des acteurs véritables, en se rendant là où les choses se passent, les auteurs de science-fiction ou les chercheurs en design ne participent pas à une improbable opération de manipulation de l’opinion, ils sont témoins et peuvent apporter une voix et des idées. Je ne comprends pas une seconde où est le problème.

  1. Je me suis bien embêté pour savoir s’il fallait accorder « ému » à « un nombre » ou aux « personnes ». Apparemment on a le choix, selon le sens que l’on veut privilégier : individuel ou collectif. Mais bon je ne suis pas complètement sûr de moi, chaque solution possible me gène l’œil. []
  2. Le CEA, dont les préoccupations s’étendent désormais aux « énergies alternatives », est un des plus prestigieux organismes de recherche au monde. []
  3. Lire : Science-fiction : quand l’armée recrute des auteurs pour préparer l’avenir. []
  4. Une réflexion pertinente soufflée par l’autrice Jeanne-A Debats : les scientifiques qui trouveront (espérons) comment calmer le réacteur de la centrale de Fukushima doivent-ils par avance renoncer à un Prix Nobel ?
    Et j’ajouterais : doit-on aujourd’hui les priver de financement dans leurs recherches, puisque « le nucléaire c’est sale » ? []
  5. J’exagère un peu : une super star internationale de la science ou de la science-fiction remplissent plus les salles de conférences qu’un obscur auteur débutant. Reste que l’on est loin de la hiérarchie des plateaux médiatiques. []
  6. Et il y a des raisons de s’inquiéter, car plus le temps passe et plus la probabilité d’un accident tel que ceux de Three miles Island, Tchernobyl ou Fukushima s’approche de 1, et il n’est pas sûr que ce sera facile à encaisser. Par ailleurs, l’ouverture à la concurrence dans le domaine énergétique me semble un péril concret et immédiat, car des objectifs commerciaux à court-termes et une réflexion technique et politique portant sur des millénaires semblent assez incompatibles. []
  7. Le discours de Villepin à l’ONU contre une guerre mal justifiée en Irak, qui reste une belle prise de position de la France, aurait-il été possible ou aurait-il fait sensation (à défaut d’aboutir) si nous n’étions pas une puissance militaire conséquente ? []
  8. La discrétion des services de contre-espionnage me semble paradoxalement une garantie qu’ils se retiendront d’aller outre leur mission. Ce n’est peut-être pas un hasard que le chef d’État français que l’on accuse d’avoir instrumentalisé les services à son profit personnel (lire la superbe enquête en bande dessinée Sarkozy-Kadhafi, publiée par la Revue dessinée et Delcourt) soit aussi celui qui a désorganisé le renseignement, lui a imposé des actions démonstratives et demande aujourd’hui que les fichés « S » (les gens qui n’ont rien fait mais méritent attention) soient systématiquement assignés à résidence… []
  9. Désolé de le dire mais s’il est certain qu’il y aurait besoin de moins de serveurs si personne n’utilisait l’e-mail, un serveur ne se met pas à consommer moins d’électricité chaque fois qu’on y supprime un e-mail. []

Défense du complotisme

J’ai le souvenir d’une des premières fois où la locution « théorie du complot » a été amenée à un large public. C’était dans un documentaire qui traitait notamment des attentats du 11 septembre 2001 (encore assez récents) et des théories farfelues qui les ont entourés. Une des thèses du documentaire était que le complotisme est toujours plus ou moins antisémite, suivant une logique passablement tordue : il existe (et pas qu’un peu, il est vrai) un antisémitisme complotiste, donc tout complotisme est antisémite. Et puis le complotisme est souvent anti-américain, et l’anti-américanisme est souvent de l’antisémitisme déguisé (ah ?).
À un moment, Philippe Val, s’adressant à la caméra, a dit quelque chose comme : « Il n’y a pas eu de complot le 11 septembre 2001 ». En appuyant sur « pas »1.
J’avais trouvé cette affirmation incroyable, parce que si on y réfléchit deux secondes, un groupe de vingt personnes (elles-mêmes pilotées et logistiquement assistées par bien plus de gens que cela) qui passent des mois dans un pays à se former pour préparer secrètement des détournements d’avion coordonnés et provoquer volontairement des milliers de morts, si ça n’est pas un complot, qu’est-ce que c’est ? Le mot a un sens précis, tout de même !

COMPLOT substantif masculin.
A. Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d’attenter à sa vie ou à sa sûreté.
B. Par extension : Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes.

(Trésor de la langue française informatisé)

On est bien entendu fondé à me répondre que ce n’est pas le sujet et que par « complot », Philippe Val parlait non pas de l’attentat lui-même mais des théories qui attribuent la responsabilité des attentats à d’autres organisations que celles qui ont été pointées du doigt. Il y a par exemple la théorie de la magouille immobilière (une démolition d’immeuble sans formalités !), celle de l’arnaque à l’assurance, ou bien sûr et surtout l’idée que ce seraient les États-Unis eux-mêmes qui auraient manipulé de naïfs djihadistes afin de provoquer un attentat tellement traumatisant qu’il pourrait servir de prétexte à des guerres au Moyen-Orient. Il semble que face à un événement relativement incompréhensible de ce genre l’esprit humain ait du mal à se satisfaire des explications les plus simples. Il est assez habituel que des théories alternatives émergent spontanément, stimulées par la quête d’indices, les préjugés ou encore l’idée que celui à qui profite le crime est forcément son auteur.
Pour moi2, cette disposition de notre esprit à croire que tout suit un plan, que les faits sont l’effet des intentions d’une toute-puissance, est exactement ce qui a mené à l’invention des religions monothéistes3, institutions pour lesquelles, puisqu’il existe un tout-puissant, celui-ci est à l’origine de tout, y compris de ce qui ne semble pas lui profiter. Cette croyance en une toute-puissance me semble assez naïve mais c’est aussi un réservoir fictionnel intellectuellement stimulant : le héros découvre que le monde n’est pas ce qu’il croyait, puis lutte, puis découvre des complots dans le complot, des méta-complots, des manipulateurs manipulés, ou découvre que sa propre lutte fait partie d’un plan plus vaste,… il suffit de voir à quel point ce ressort est courant au cinéma (Matrix, They Live, tous les James Bond, les adaptations de Philip K. Dick,,…) et dans les séries (Mr Robot, Limiteless, 24, The Pretender, Person of interest et bien sûr, X Files).

En 1988, un obscur groupe nommé « Mouvement d’Action et Défense Masada » a perpétré une série d’attentats dans des foyers pour travailleurs immigrés de la Côte-d’Azur, faisant un mort et seize blessés. Leurs tracts de revendication étaient anti-musulmans et ornés d’étoiles de David. L’enquête a fini par établir que les responsables étaient en fait des membres du Parti nationaliste français et européen (parmi lesquels quatre policiers), dont le but était de créer des tensions meurtrières entre juifs et musulmans en France.

Il ne faudrait pour autant pas perdre de vue que le soupçon complotiste n’est pas qu’une affaire de fiction, il est aussi justifié par des précédents historiques.
C’est en attaquant son propre poste frontière avec des uniformes de l’armée russe que la Suède s’est lancée dans une guerre contre la Russie en 1788 ; C’est avec un faux attentat contre une société de chemins de fer japonaise que le Japon a déclenché l’invasion de la Mandchourie en 1931 ; C’est avec une fausse attaque polonaise que l’Allemagne nazie a déclenché l’invasion de la Pologne (et dans une certaine mesure la seconde guerre mondiale) en 1939 ; C’est avec des attentats fallacieusement attribués aux communistes que la CIA a renversé Mossadegh en Iran 1953 ; C’est avec une fausse attaque contre leurs navires que les États-Unis ont pu s’engager la guerre du Vietnam en 1964 — on sait qu’ils avaient projeté le même genre de chose deux ans plus tôt avec Cuba. Les opérations Stay-Behind/Glado ou Cointelpro, enfin, montrent comment des manœuvres de ce style ont pu être menée afin de discréditer des mouvances politiques intérieures aux pays.
Le complot, les ruses de guerre, forment le cœur de métier de tous les services dits « de contre-espionnage » depuis toujours. On est un « gentil » non parce qu’on fait des choses bien mais parce qu’on lutte contre un « méchant »45, et quand le méchant n’existe pas, il faut le fabriquer .
Mais il n’est pas toujours besoin d’aller jusqu’à organiser une attaque contre soi-même, il suffit parfois de sélectionner ses ennemis en leur donnant de l’importance médiatique, jusqu’à ce qu’ils se croient aussi considérables qu’on le leur dit, et finissent par orgueil et perte de mesure par commettre les fautes qu’on attend d’eux6.
Bref, les complots existent. Et puisqu’ils existent, peut-être convient-il de rester prudent lorsque l’on traite avec dédain ceux qui se posent des questions ou pensent que « la vérité est ailleurs ».

Éric Naulleau fait ici référence au réflexe général qui a consisté à supposer que le suicide de Jeffrey Epstein devait être écrit entre guillemets et a peut-être été assisté. Le multimillionnaire est soupçonné notamment d’avoir fourni à des fins sexuelles des adolescentes à quelques puissants de ce monde afin de constituer des dossiers sur eux. Il a parmi ses relations passées (cela fait des années que chacun prend ses distances) l’actuel président des États-unis et un ancien locataire de la Maison-Blanche. Le fait qu’il n’ait pas été surveillé (gardiens endormis, surveillance levée une semaine après une première alerte, absence de co-détenu) quelques semaines seulement après une agression (disait-il) ou tentative de suicide ne peut qu’ajouter au soupçon. Mais en quoi ce soupçon est-il d’emblée ridicule ?

L’accusation de « complotisme » est devenue un sceau d’infamie (qui veut être rangé avec Thierry Meyssan, Soral, Dieudonné, etc. ?) et un thought-terminating cliché7 bien commode pour tourner en dérision l’interlocuteur et ses questions.
Mais il n’y a pas mauvaises questions.

En avril 2018, face à une commission parlementaire, Mark Zuckerberg avait qualifié de « théorie du complot » l’idée que sa société espionne les conversations sonores de ses usagers à l’aide du micro de leur ordinateur. Le sénateur Peters avait demandé « oui ou non, est-ce que Facebook utilise le son obtenu grâce aux appareils mobiles pour étendre sa connaissance de ses usagers ? ». Zuckerberb avait répondu : « Non ». Puis précisé : « Vous parlez de la théorie du complot qui circule et qui dit que nous écoutons les données audio qui passent par votre microphone et que nous les utilisons pour la publicité ».
Mais une toute récente enquête de Bloomberg, dont Facebook a été forcé de reconnaître la validité, prouve que le réseau social a bel et bien rémunéré des centaines de personnes pour écouter et retranscrire les conversations de ses usagers. La formulation de Zuckerberg, sans être fausse, n’est pas très honnête. Le mot « conspiracy theory » et une réponse un peu byzantine lui ont permis, sans mentir vraiment, de ne pas répondre exactement à la question.

Toute question est légitime, donc, et il faut se méfier de la facilité avec laquelle les locutions « théorie du complot » ou « fake news » sont employées dans les débats publics pour décourager des hypothèses originales. Toutes les affaires de complots réels dont j’ai parlé plus haut ont été, avant qu’on parvienne à les démontrer, des « fake news » ou des théories conspirationnistes.

Bien entendu, le complotisme, au sens le plus négatif du terme, existe bel et bien et relève parfois de la folie paranoïaque8 : tout ce qu’on nous présente comme vrai est faux, toute vérité est cachée, alors dans ce cas, que croire ? Les gens que j’appelle complotistes, pour ma part, sont ceux dont la théorie ne change pas quels que soient les faits, quels que soient les éléments, et qui éconduisent tout raisonnement logique qui contrarie leur croyance.
Je remarque que ceux-ci acceptent souvent plusieurs théories concurrentes et parfois incompatibles : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
S’il est facile de porter un jugement sur une telle tournure d’esprit lorsque nous la constatons chez nos congénères il faut admettre que nous sommes tous coupables (ou si l’on préfère, victimes) de ce genre de piège de la raison qui nous pousse réfuter les informations factuelles ou les raisonnements qui vont à l’encontre de nos certitudes.

  1. Il faudrait que je revoie ce documentaire pour le confronter à mes souvenirs. A priori il s’agit d’un sujet de Daniel Leconte, diffusé sur Arte le 13 avril 2004. Mais peut-être confondè-je avec une autre apparition de Philippe Val sur le sujet, car il était très présent un peu partout (télé, radio, Charlie Hebdo) pour en parler. []
  2. J’en avais déjà causé ailleurs. []
  3. Même si elles ont parfois un arbitre (Zeus ; Odin ; Ahura Mazda dans la perse d’avant Zarathoustra ; Allah dans l’Arabie pré-islamique), les religions polythéistes ont l’intelligence de présenter les faits non comme la décision d’une toute-puissance mais comme la tension entre plusieurs volontés, plusieurs forces, des aléas, des opportunismes, des ruses…
    Je n’ai jamais compris que (même à l’école laïque et républicaine !) on présente le Monothéisme comme un progrès humain. []
  4. Dans les fictions, le héros tire sa légitimité de l’action et de la qualité de son ennemi : plus l’ennemi est effrayant, vicieux, dangereux, et plus le héros a les mains libres. On ne compte pas le nombre de fictions où, objectivement, c’est le héros qui est un assassin tandis que son nemesis n’a eu le temps que de faire des projets et, souvent, n’a tué lui-même que ses hommes de main. []
  5. Les États-Unis ont une position hors-norme dans ce registre : ils ont participé à plusieurs dizaines de guerres dont aucune n’a eu lieu sur leur propre sol depuis plus d’un siècle, et chaque fois il a fallu trouver un prétexte pour légitimer ces conflits et ne jamais passer pour l’agresseur, persister à vouloir apparaître comme le camp de la Démocratie, le « monde libre ». On ne se plaindra pas de leur participation à la libération de l’Europe en 1944, mais les Chiliens, Cubains, Cambodgiens, Vietnamiens, Philippins, Dominicains, Coréens, Panaméens, Afghans, Iraniens, Syriens, Irakiens, etc., peuvent être d’un tout autre avis, d’autant que l’intervention étasunienne a parfois renforcé le pouvoir de ceux qu’elle entendait renverser. []
  6. Je ne sais pas si cette interprétation est juste mais dans l’excellent film Vice (2018), qui raconte la carrière de Dick Cheney, on voit les limites du système : afin de créer un lien entre Al Qaeda et l’Iraq et afin d’envahir ce pays, Colin Powel avait mentionné avec insistance un djihadiste de seconde zone, Abou Moussab Al-Zarqaoui, qui une fois rendu célèbre a pu recruter des forces pour ce qui allait devenir Daech. []
  7. Le Thought-terminating cliché est une notion de psychologie inventée par Robert Jay Lifton que l’on peut traduire par « poncif interrupteur de réflexion » : un mot, un adage, une formule simple qui permettent d’interrompre brutalement toute réflexion sur un sujet complexe. []
  8. C’est ce qui est fascinant dans les récits de Philip K. Dick dont les protagonistes (et peut-être l’auteur) sont souvent forcés de choisir entre admettre qu’ils ont raison ou constater qu’ils sont fous. []

Les déchets radioactifs

Récemment, le centre national du graphisme à Chaumont (Le Signe) a posté une annonce de résidence de recherche/création destinée à des créateurs ou des théoriciens œuvrant dans le champ du design graphique. Les personnes accueillies en résidence sont logées, perçoivent deux mille euros par mois et bénéficient d’un budget de production. Rien que de très familier, il existe de nombreuses résidences fonctionnant de cette manière en France, mais celle-ci est un peu particulière car elle est financée par la sulfureuse Agence Nationale pour la gestion des déchets radioactifs, l’ANDRA, et l’objet de la recherche à mener est une réflexion sur la signalétique de déchets dont la nocivité va perdurer pendant des millénaires. Cette question était abordée dans l’excellent, effrayant et désespérant livre Yucca Mountain, par John d’Agata chez l’éditeur Zones sensibles.

Un exemple de réaction par Christian Benedetti, acteur, metteur en scène et directeur de théâtre. Je le mets en exergue car il a publié ce post en tant que personne publique et en tant que militant de la France Insoumise, et car sa « punchline » a été ensuite reprise par d’autres.

L’annonce de cette résidence a aussitôt provoqué une levée de bouclier chez un certain nombre de personnes selon qui cette opération constitue un insupportable exemple de green-washing1. J’ai donné mon avis sur la question et j’aimerais le synthétiser ici, car je pense que l’enjeu est important et que le réflexe d’opposition est mal informé ou, osons le mot, hypocrite2.

Entre les années 1960 et 1970, et particulièrement après le premier Choc Pétrolier, la France a fait le choix de faire du nucléaire civil sa première source d’approvisionnement en électricité. Le procédé permettait, sans se poser trop la question de l’eau et celle de l’approvisionnement en uranium, de disposer d’une véritable autonomie énergétique. C’est ce qu’on nomme un choix politique. Les citoyens n’ont pas vraiment été consultés, mais ont été peu nombreux à protester puisqu’ils ont longtemps profité d’une des meilleures filières d’approvisionnement électrique du monde. Le nucléaire français est pour l’instant le plus sûr du monde, puisqu’il n’a pas encore connu d’accident tragique comme ce fut le cas à Three miles Island, Tchernobyl ou Fukushima, mais il est bien possible que ça advienne un jour et que des régions entières doivent être évacuées et laissées pour mortes parce que les centrales de Fessenheim (située sur une zone sismique !), de Flammanville ou autres auront subi un incident grave.
De nombreux nuages s’accumulent au dessus du nucléaire : vieillissement des équipements, coût de plus en plus élevé de leur sécurité, acquisition des matières premières (dont la France produit 7 tonnes par an tandis que le Kazakhstan en produit 17000 !), mais aussi problèmes commerciaux absurdes induits par l’ouverture à la concurrence imposée par l’Union européenne3, ou encore problèmes liés au climat, car les centrales doivent en permanence être refroidies, ce qui réclame beaucoup d’eau4 et qui fonctionne mal en cas de grosses chaleurs : cet été, plusieurs réacteurs ont dû être mis à l’arrêt en raison de la canicule5. Les deux plus gros problèmes restent la gestion des déchets et le démantèlement des centrales, opération qui s’étale sur des décennies et coûte des centaines de millions d’euros pour chaque réacteur,

Dans les tunnels du laboratoire de recherche souterrain de Meuse/Haute-Marne à Bure (photo Old.timer CC-BY 2.5)

Le public est légitimement inquiet, mais son inquiétude n’est pas toujours bien placée — un sondage avait par exemple fait apparaître que deux français sur trois pensent que le nucléaire contribue au réchauffement climatique, alors même que cette méthode de production énergétique produit une quantité relativement négligeable de CO2. De même, si une majorité des gens aimeraient que la France réduise la part du nucléaire dans sa production d’énergie, voire qu’elle sorte totalement du nucléaire, il ne semble pas que beaucoup d’entre nous soient déterminés à refréner notre incroyable voracité énergétique, certes historiquement encouragée par EDF, mais néanmoins complètement déraisonnable. Personnellement je plaide coupable : mon ordinateur est allumé pendant tout le temps où je suis moi-même éveillé, et ce n’est qu’un élément de ma facture électrique parmi d’autre. Pourtant, moi aussi je forme le vœu de voir un jour la France quitter la filière nucléaire, tout en doutant que ça soit possible rapidement, puisque je sais qu’aucune autre solution n’est sans tache ni possibles à généraliser, pour des questions de ressources naturelles ou d’espace. Sortir du nucléaire doit à mon sens constituer un objectif, mais c’est plus facile à dire qu’à faire6. Et même en ayant l’abandon du nucléaire comme but, on peut et on doit persister à réfléchir à la sécurité et à l’amélioration technologique de la filière7.

Don’t shoot the éboueur

Ce qui me gène dans l’opposition de principe à l’ANDRA, c’est que l’ANDRA n’est pas la cause de notre politique en matière énergétique, c’est sa conséquence. On a bien sûr tout à fait le droit d’être solidaire des riverains du Laboratoire de Bure (proche de Chaumont), où sont menées de recherches sur l’enfouissement des déchets mais dont les projets d’extension font craindre que le lieu serve tout simplement de site d’enfouissement des déchets radioactifs : qui voudrait de ça dans son jardin ?8 On peut aussi s’émouvoir de l’habituelle brutalité de l’État lorsqu’il s’agit de préempter des terrains jugés d’utilité publique.

Dans Yucca Mointain – projet fou d’enfouissement des déchets nucléaires aux États-Unis – on apprend que le Cri de Munch avait été pressenti comme signalétique pour avertir les générations futures – alors que la langue anglaise aura disparu depuis des siècles, que le mausolée n’abrite pas un trésor mais au contraire, un péril mortel…

Mais au delà de ça, la gestion des déchets nucléaires n’est pas un caprice d’élu ou un projet politiquement contestable (comme l’extension d’un aéroport, par exemple), c’est une affaire vitale : on peut décider ou non de continuer à produire de l’énergie nucléaire mais on ne peut pas décider de cesser de gérer les déchets radioactifs. En fait, même si on fermait toutes les centrales demain, il faudra encore gérer les déchets déjà accumulés pendant des siècles, ou même, des millénaires. Et cette gestion implique des efforts, des recherches, il me semble tout à fait absurde de s’en prendre à l’institution qui se trouve en bout de chaîne. Est-ce que ceux qui se bouchent le nez lorsque l’on évoque l’ANDRA refusent aussi de travailler avec EDF ? Ou de travailler avec l’État français, qui est comptable de sa politique énergétique ? Ou de collaborer de près ou de loin avec quelque industrie gourmande en Mégawatts ? En fait c’est surtout parce qu’il y a écrit en gros « nucléaire » sur l’ANDRA que cette société est un repoussoir, ça relève presque de la superstition à mon sens9 . Pour moi c’est un peu comme si on accusait les éboueurs d’être responsables de la production de déchets ménagers, ou comme si l’on accusait les sociologues d’être coupables des réalités dont ils rendent compte. Ou comme si on pensait qu’il suffit de ne pas faire la vaisselle pour que les couverts sales n’existent plus.
Quant au fait de refuser que des designers graphiques s’associent à cette recherche, et à les accuser de participer à une forme irréfléchie de greenwashing, ça revient à considérer le design comme une activité purement décorative, ou comme un simple outil de communication.
C’est assez curieux venant de designers !

La vertu ne sauvera pas le monde. C’est peut-être une attitude très satisfaisant lorsque l’on a envie de se sentir moralement supérieur au commun des mortels, mais c’est sans doute la plus contre-productive des manières de réagir aux enjeux écologiques actuels.

  1. Peut-être faudrait-il parler de « culture-washing » plutôt ? []
  2. Par souci de transparence, je me dois de signaler que j’ai beaucoup d’amitié pour Jean-Michel Géridan, actuel directeur du Signe, et que j’aide ce dernier à monter une exposition. Je suis néanmoins persuadé que cela n’influe pas sur mon opinion car ce n’est même pas le Signe que je défends ici, mais l’Andra ! []
  3. Afin de permettre une concurrence à EDF, l’entreprise nationale doit vendre à prix coûtant son énergie à des pays qui ne pourraient pas la produire ! Voir par exemple la chronique de Henri Sterdyniak pour Le Média. On projette désormais de scinder EDF en deux entreprises : EDF « nucléaire » (et dette) qui resterait un service public ; EDF « vert » (et commercialisation de l’énergie) qui deviendrait une société privée… []
  4. En France, 60% des prélèvement d’eau douce sont destinés à être exploités par des centrales thermiques (nucléaires ou non). []
  5. On m’a expliqué, cf. commentaires, que le problème des grosses chaleurs n’était pas exactement un problème de sécurité des centrales, mais en cas de températures trop élevées, l’eau relâchée dans la nature (eau saine et non radioactive) est elle aussi trop chaude lorsqu’on la déverse, ce qui perturbe l’écosystème. []
  6. Certains pays très fiers de l’augmentation des énergies renouvelables dans leur production d’électricité obtiennent ce résultat en achetant son électricité à la France. La France est le premier exportateur d’électricité en Europe, notamment vers la Suisse, l’Italie et l’Espagne. []
  7. Peut-être n’est-ce qu’une nouvelle Lune, mais la piste du traitement des déchets au laser qu’évoque le prix Nobel Georges Mourou semblent prometteuse. Lire : Avec le laser, « On peut réduire la radioactivité d’un million d’années à 30 minutes ». []
  8. Je n’ai par ailleurs aucun a priori personnel sur la pertinence du choix du site de Bure. Certains avancent qu’il a été sélectionné à l’économie plutôt que parce qu’il était le lieu le plus adapté. []
  9. J’imagine que c’est pour échapper à sa réputation radioactive qu’AREVA se nomme à présent ORANO. Voilà une société nettement plus suspecte de par ses œuvres comme de sa vocation que ne l’est l’ANDRA ! []

Pourquoi pas les pirates ?

Quelques femmes pirates célèbres : la viking Lathgertha (IXe), la vengeresse Jeanne de Belleville (XIVe), la princesse marocaine Sayyida al-Hurra (XVIe) et Grace O’Maley (XVIe), qu’on voit demander une faveur à Elisabeth I.

Pour les élections européennes à venir, j’envisage de voter pour le Parti Pirate (alternatives : EELV, FI, Hamon et pourquoi pas – ce serait une première chez moi – le PCF). Ma première motivation est familiale : mon épouse et ma fille cadette sont sur la liste électorale (en positions 53 et 57, donc sans chance d’être élues). Mais ce n’est pas tout. Même s’il est encore petit en France, c’est un parti que j’aime bien, ne serait-ce que pour sa vocation européenne et internationaliste, et pour son équilibre entre libertarisme (pas libertarianisme, hein) et goût pour la solidarité et l’équité (pas libertarianisme, donc, ça se confirme), et pour l’intérêt qu’il porte sur les seuls sujets vraiment importants d’aujourd’hui : la circulation du savoir, la liberté des individus, la solidarité, les enjeux du numérique et l’écologie (les élus européens du Parti pirate siègent avec les partis écologistes).
Je dois dire que je ne vois aucun point problématique dans le
« code des pirates », profession de foi permanente du parti, que je recopie ici :

Le code des Pirates

I – Les Pirates sont libres.

Nous, Pirates, chérissons la liberté, l’indépendance, l’autonomie et refusons toute forme d’obédience aveugle.
Nous affirmons le droit à nous informer nous-mêmes et à choisir notre propre destin.
Nous assumons la responsabilité qu’induit la liberté.

II – Les Pirates respectent la vie privée.

Nous, Pirates, protégeons la vie privée. Nous combattons l’obsession croissante de surveillance car elle empêche le libre développement de l’individu. Une société libre et démocratique est impossible sans un espace de liberté hors-surveillance.

III – Les Pirates ont l’esprit critique.

Nous, Pirates, encourageons la créativité et la curiosité. Nous ne nous satisfaisons pas du statu quo. Nous défions les systèmes, traquons les failles et les corrigeons. Nous apprenons de nos erreurs.

IV – Les Pirates sont environnementalistes

Nous, Pirates, luttons contre la destruction de l’environnement et toute forme de capitalisation des ressources. Nous militons pour la pérennité de la nature et de ce qui la compose. Nous n’acceptons aucun brevet sur le vivant.

V – Les Pirates sont avides de connaissance.

L’accès à l’information, à l’éducation et au savoir doit être illimité. Nous, Pirates, soutenons la culture libre et le logiciel libre.

VI – Les Pirates sont solidaires.

Nous, Pirates, respectons la dignité humaine et rejetons la peine de mort. Nous nous engageons pour une société solidaire défendant une conception de la politique faite d’objectivité et d’équité.

VII – Les Pirates sont cosmopolites

Nous, Pirates, faisons partie d’un mouvement mondial. Nous nous appuyons sur l’opportunité qu’offre Internet de penser et d’agir par-delà les frontières.

VIII – Les Pirates sont équitables

Nous, Pirates, luttons pour l’égalité entre les personnes, sans considération de genre, de couleur de peau, d’âge, d’orientation sexuelle, de niveau d’études, de statut, d’origine ou de handicap. Nous militons pour la liberté de s’épanouir.

IX – Les Pirates rassemblent

Nous, Pirates, ne prétendons pas avoir la solution à tous les problèmes. Nous pensons que réfléchir collectivement est nécessaire, nous invitons donc tout le monde à s’engager politiquement, à contribuer à partir de ses connaissances, expériences et perspectives. Nous saluons les contributions qui sortent des sentiers battus.

X – Les Pirates relient

Nous, Pirates constatons que tant les bonheurs individuels que communs se fondent sur les liens que nous tissons avec nous mêmes, les autres, la société, la nature et le monde. Par la numérisation et Internet, la moitié de la population mondiale est connectée en un réseau horizontal et décentralisé. Cette conscience collective transforme le monde.

XI – Les Pirates font confiance

Nous, Pirates avons confiance en nous et osons faire confiance aux autres. Nous croyons en la collaboration et contribuons aux communs ainsi qu’aux projets collectifs. Nous portons un regard bienveillant sur la vie en communauté.

XII – Les Pirates font preuve d’audace

Nous, Pirates, n’attendons pas que des solutions viennent à nous mais nous organisons par nous-mêmes pour répondre aux problèmes que nous rencontrons. Nous croyons en la force des mouvements collaboratifs et horizontaux.

XIII – Les Pirates sont hétéroclites

Nous, Pirates, voulons apprendre de nos différences pour progresser et dépasser la notion de polarité. Nous ne croyons pas au traditionnel bipartisme.

Tout le monde peut être Pirate.

Ching Shih (1775-1844), la plus puissante femme pirate de tous les temps, qui fut à la tête d’une coalition de 80 000 marins et qui contrôlait la mer de Chine.

…Bon, évidemment, ce parti a peu de chances d’avoir des élus cette année puisque la « proportionnelle » est réservée aux listes qui auront atteint 5% des suffrages (si vous faites 4,9% vous n’avez aucun député, si vous atteignez 5,1% vous en obtenez quatre d’un coup !). Et plus embêtant, il faut trouver du papier 70g pour imprimer le bulletin de vote. Mais après tout, pourquoi s’imposer de voter pour des gens dont les idées ne nous plaisent pas tant que ça, au seul motif qu’ils ont leurs chances d’être victorieux ? On ne vote pas forcément pour imposer ses idées, on peut le faire aussi pour les faire connaître et provoquer le débat.

L’idole du crépuscule

Comme titre, j’avais aussi pensé à Pas de bronca pour Branco, avant tout pour le jeu de mot, mais aussi parce que ça recouvre une vérité : Juan Branco n’a pas été victime d’une campagne de dénigrement, son livre n’a pas fait scandale, il a juste été un peu ignoré, ou plus exactement, son impact médiatique limité n’est pas proportionnel au nombre important de ses ventes, ce qui permet à son auteur de se juger ostracisé, et d’imaginer de fortes pressions, voire un véritable complot autour de son nom1.
Je me suis un peu moqué de la paranoïa du sémillant journaliste-avocat-activiste2, et franchement, ce dernier donne le bâton pour se faire battre, avec des révélations comme celle qui est contenue dans le tweet qui suit : si les médias parlent du subit regain de succès du Notre Dame de Paris de Victor Hugo, juste après l’incendie de la cathédrale du même nom, ce n’est pas parce que c’est intéressant, c’est un prétexte pour ne pas parler du succès de son livre à lui, Crépuscule. Dans le patois de ma région on appelle ça « avoir le melon ».

Au moment où ce tweet a été émis, Crépuscule était la 3e meilleure vente sur le site Amazon.fr. Succès insolent pour un livre avant tout connu par bouche-à-oreilles et, par ailleurs, librement téléchargeable sur Internet. Les places 1, 2 et 4 étaient effectivement occupées par des éditions de Notre-Dame de Paris.

Se moquer du nombrilisme de ce jeune homme qui semble considérer que tout ce qui se passe ou ne se passe pas dans le monde médiatique est dirigé vers son unique personne était un mouvement périlleux de ma part, ne faites pas ça chez vous ! Mes moqueries m’ont rapidement fait rencontrer les zélotes du Brancquisme, venus en armée pour m’insulter (et cet article, je suppose, ne va rien arranger), puisque pour eux, si je n’accepte pas la vérité, si je ne vois pas la lumière que leur Messie apporte au monde, c’est que je suis un ennemi du véritable genre humain, les damnés de la Terre et autres gilets jaunes, c’est que mon âme dégouline du macronisme le plus odieux et que je protège l’oligarchie par mes paroles autant que par mes silences. Certes je ne suis ni riche ni puissant mais j’ai une tête à protéger l’oligarchie.
Malgré ses diplômes et sa notoriété, Juan Branco a choisi de ne vivre que du RSA, ce qui fait de lui une sorte de saint, suivant une vieille tradition des ordres mendiants catholiques. C’est effectivement courageux mais je me pose toujours la question du sens d’une telle démarche : ceux qui sont au RSA non par choix mais par force et à qui cela n’amène aucun prestige symbolique particulier sont-ils aussi des saints ? Beaucoup échangeraient leur place je crois.

Je ne connais pas cette personne, elle a débarqué sur mon mur Facebook, habituellement pacifique… Dans le commentaire suivant, il me qualifie de « petit con ». Je ne sais pas trop ce qui a fait croire à mon contradicteur que je pouvais avoir eu l’ambition de « parler à la place des ouvriers »

Sur Twitter, Juan Branco ne se montre pas un débatteur très caressant lui-même. Je me demande s’il croit vraiment qu’on peut se faire écouter d’un journaliste qu’on vient de traiter publiquement de vendu, et qu’on accuse de faire le silence sur un livre à peine paru et alors même que l’auteur et l’éditeur ont choisi de ne pas envoyer de service-presse3… Si Ismaël Emelien et David Amiel, anciens conseillers de Macron, sont invités partout et si Branco n’est invité nulle part (ou presque), c’est peut-être moins pour des raisons d’orientation politique que parce que les premiers jouent le jeu4 et n’accueillent pas les journalistes qui leur tendent le micro en les insultant.
Les paranoïaques ont toujours raison in fine, parce que ce qu’ils croient deviner de la malveillance d’autrui finit par devenir vrai en réponse à leur comportement.
Plus civils que Branco ou ses fans plus ou moins anonymes, mes amis lecteurs-amateurs du pamphlet m’ont conseillé de le lire à mon tour avant d’en parler5. Je n’avais pas un a-priori négatif sur ce livre, en fait, mais il a fallu que je me moque un peu de son auteur pour me sentir finalement forcé de l’acheter.

Le style, c’est l’homme ?

Alors qu’en dire ? Pour commencer, en tant que lecteur, je suis un peu repoussé par le style littéraire. Deux éditeurs (Diable Vauvert/Massot) se sont associés pour publier ce livre et il paraît que Denis Robert a participé à le réécrire. Tous ces gens auraient pu suggérer à l’auteur quelques améliorations : éviter de télescoper les informations en essayant de dire dans une seule phrase tout ce qu’on sait (anecdotique ou capital) ; éviter les phrases évasivement allusives ; éviter aussi les phrases où se multiplient les sujets et où on ne sait plus qui est le « il » qui est accusé de ci ou qualifié de ça. Je ne suis pas très savant en termes de grammaire, n’étant pas vraiment allé à l’école, mais il me semble qu’il y a souvent de vrais problèmes de ce côté-là dans l’ouvrage, et puis globalement, une certaine lourdeur. Curieusement,cela s’améliore au fil de la lecture, à moins que ce soit moi qui aie fini par m’habituer.
Beaucoup d’informations sont martelées — parfois il faut se répéter pour être entendu, admettons —, mais aussi beaucoup de formules. Quand Branco tient une bonne image, comme lorsqu’il parle de l’immaculée conception de Macron, il ne la lâche plus.
Le livre est structuré en chapitres un peu monotones mais qui contiennent chaque fois la promesse que le chapitre suivant nous époustouflera avec des révélations capitales. Hélas, l’attente n’est pas forcément récompensée et les révélations explosives censées tournebouler toute notre vision du monde politique sont souvent la répétition de choses déjà ébauchées comme amuse-gueule au fil les chapitres précédents. S’il y avait des publicités entre ces chapitres, cette manière de scénariser le suspense à partir d’un petit nombre d’informations croustillantes annoncées sous forme d’extraits anticipés censés tenir le lecteur en haleine rappellerait les émissions de télé-réalité ou l’affreux talk-show On n’est pas couchés, et autres pièges à spectateurs du même type.

L’auteur semble souffrir d’un tempérament furieusement autocentré. Si un milliardaire passe sans le voir pendant une soirée, c’est qu’il baissait les yeux pour ne pas croiser le regard d’acier de Juan Branco, lequel lui adressera ensuite un SMS cryptique disant : « oui c’était bien moi. Burning houses wherever they are » (page 51). Il se sent courtisé ou épié en permanence et s’imagine être l’obsession des puissants :

Chaque geste est surveillé. Bernard Arnault tenta de de faire censurer un de mes tweets. Xavier Niel me signifia qu’il avait vu une émission où je le mentionnais, qui ne dépassait pas les trois mille clics sur un site Internet. Le moindre élément est traqué pour qu’il ne serve de cheval de Troie et provoque un raz de marée.

(Autre extrait, p135)

Les gens pointés du doigt dans ce pamphlet paraissent choisis en fonction de la proximité ou des contacts qu’ils ont eu avec l’auteur : Gabriel Attal semble mériter d’être le sujet de toute une partie du livre avant tout parce qu’il a fréquenté les même bancs d’école que Branco. Et si le lugubre Bolloré est à peine mentionné tandis que Xavier Niel se voit lui aussi consacrer de nombreuses pages, c’est parce que ce dernier a invité l’auteur au restaurant, un jour.

Bref, Branco semble un peu immature tant il paraît croire que le monde entier tourne autour de lui. Il est un peu obsessionnel, un peu brouillon dans sa précipitation à tout dire en même temps, mais passionné, sans doute profondément honnête (« écorché vif » me disait un ami), je comprends que certains le jugent attachant.

Ce que ça raconte

Ceci étant dit, le livre ne manque pas complètement d’intérêt. L’analyse qu’il contient du système des écoles grand-bourgeoises parisiennes est pertinente et vivante, d’autant qu’elle est vécue — on soupçonnera l’auteur de régler ici des comptes avec la cruauté de l’adolescence —, et sa présentation des filières d’élite, utilisées non pour former des esprits mais pour sélectionner ceux qui sont les plus conformes aux attentes du système est juste. En même temps, l’auteur semble découvrir le fonctionnement centralisé de la France telle qu’elle est structurée depuis le règne de Louis XIV, et constate la reproduction sociale telle que l’ont décrite Passeron et Bourdieu dans Les Héritiers, publié en l’an 25 avant JB (avant Juan Branco). Quant à l’étroitesse, aux porosités et à la consanguinité des mondes politique, médiatique et financier, les Pinçon/Pinçon-Charlot en avaient très bien parlé dans Le Président des riches et autres ouvrages. Ces auteurs, d’ailleurs, sont presque absents du livre, de même que l’observatoire des médias Acrimed, jamais cité ! Juan Branco se désespère d’être seul à dénoncer la concentration des médias entre les mains d’un poignée d’oligarques, mais c’est un peu facile s’il se refuse à créditer ceux qui le font, car il y en a bel et bien. Seul le Monde Diplomatique est régulièrement félicité pour son action, mais on se demande si la vertu que Juan Branco lui voit n’est pas avant tout de publier ses textes.

Si on n’a pas envie de débourser les dix-neuf euros que coûte l’édition papier, on peut lire la version originelle du texte (« Macron et son crépuscule »), librement diffusée par son auteur au format pdf.

Je me moque, mais avec des exemples imparables, Branco montre en tout cas qu’il est possible de « réussir » dans le microcosme dirigeant parisien sans véritable instruction, sans qualités, sans idées politiques, à la seule condition d’être bien né, d’être coopté par les bonnes personnes, d’avoir fréquenté les bons établissements scolaires dès la maternelle. En résumé il démontre qu’il est possible de devenir quelqu’un dans le monde politique, médiatique, financier, à condition de l’être déjà, à condition d’avoir été sélectionné socialement pour cela et d’avoir docilement respecté les règles du jeu, d’avoir fait passer son ambition devant d’éventuelles convictions. Le fait que tout ça ne soit pas réellement un scoop ne doit pas empêcher d’en parler, au contraire, même, car le mythe de la méritocratie, que l’on vend si bien aux pauvres afin qu’ils se sentent un peu minables perdure avec constance malgré l’accumulation croissante des preuves de son imposture.

Quoi de neuf dans la situation actuelle ? Peut-être le fait que les grands-bourgeois ne se donnent plus la peine d’être cultivés et bien élevés, de connaître les arts et de garder un peu des traits de l’aristocratie qu’ils avaient submergé ? Le fait que peu d’efforts soient faits pour masquer les apparences, puisqu’on n’a plus besoin de faire semblant d’être expérimenté6, incorruptible ou désintéressé pour obtenir des responsabilités politiques majeures ?

Ernst Stavi Blofeld, chef du S.P.E.C.T.R.E., dans « Bons baisers du Russie ».

Xavier Niel est-il le mastermind, le numéro 1 du S.P.E.C.T.R.E., qui dans l’ombre a découvert, façonné et placé à l’Élysée le jeune Emmanuel Macron ? Est-ce que Mimi Marchand est une faiseuse de rois et d’opinion, tellement puissante qu’elle peut non seulement lancer mais aussi étouffer n’importe quel scandale people ? C’est peut-être prêter un peu trop d’importance à ces gens que ne pas voir les autres forces qui sont à l’œuvre. En fait, à lire le livre, l’ensemble du destin politique de notre pays se résume aux manigances d’une poignée de milliardaires qui ont corrompu à peu près toute la France, à l’exception de Juan Branco qui, seul, a le pouvoir de provoquer une Apocalypse7, de soulever le voile qui recouvre de mensonge une réalité ignoble.

Il me semble que Juan Branco gagnerait à relativiser l’importance des individus du Landerneau8 parisien pour s’intéresser à des disciplines qui chacune peut servir de grille de lecture d’une réalité politique : psychologie, mathématique, sociologie, anthropologie, évolutionnisme, histoire. Car si certaines informations (amitiés, liens familiaux, couples) peuvent être franchement utiles pour éclairer diverses situations, le danger serait de croire que ces informations expliquent tout ou qu’il est bouleversant de savoir qu’untel et untel se connaissent mieux qu’ils ne le disent, ou sont amis ou amants. Rien n’est faux, ou en tout cas rien n’est saugrenu ou invraisemblable dans ce que raconte Branco, mais il ne faudrait pas négliger tout un tas d’autres paramètres.

Je ne fais pas des folies de « Crépuscule », que je juge lourd et bien moins palpitant que promis. En revanche je recommande son entretien avec Thinkerview, qui dure deux heures mais qui est clair, assez mesuré, bien plus fin que le livre, qui n’était peut-être pas la forme appropriée à ce que voulait dire l’auteur.

Il est précoce. Il n’est pas prophète en son pays. Il se fait volontairement pauvre pour vivre parmi les pauvres. Ancien pécheur il a connu une épiphanie et est seul à connaître la vérité du monde et à pouvoir dévoiler celle-ci afin de nous sauver et de nous amener tous vers un futur de justice et d’égalité. Sa détermination et son savoir font trembler les puissants marchands du temple qui ont dévoyé la République. Il a des adeptes à foison malgré les persécutions dont il fait l’objet. Si l’on apprenait qu’en plus il fait du ski nautique, je dirais qu’il est Jésus ressuscité.

  1. Lire l’article de Libé/Checknews : Juan Branco a-t-il été censuré par plusieurs grands médias français ? []
  2. Notamment lorsqu’il reproche à Daniel Schneiderman de vouloir protéger Le Monde et à Edwy Plenel d’être à la botte de Xavier Niel. []
  3. Il est problématique que les journalistes négligent souvent les livres qu’ils n’ont pas obtenus gratuitement, mais c’est un fait. Et ce n’est pas forcément par pingrerie : c’est aussi ce qui leur permet d’avoir des articles prêts avant la parution d’un livre. []
  4. Une autre raison est peut-être la joie mauvaise (comme toujours déguisée en neutralité) qu’il y a à pointer une caméra vers ces gens visiblement trop verts pour le rôle majeur qu’ils ont occupé — ils m’ont rappelé les plus inconscients des start-uppers d’avant l’éclatement de la « bulle Internet », qui voyaient le succès de leurs levées de fonds comme une preuve qu’ils représentaient un monde aux règles inédites alors même qu’ils étaient surtout le symptôme de la sidération d’un « vieux monde » paniqué à l’idée de disparaître qui les finançait à défaut de rien comprendre aux enjeux du numérique. []
  5. J’aime bien dire qu’il ne faut pas avoir lu/vu/entendu une œuvre avant d’en parler, car en connaissant l’œuvre, on est forcément influencé par son contenu. []
  6. Dans un article récent, Pascal Bruckner se montrait scandalisé de voir le monde adulte écouter avec émotion la jeune activiste anti-réchauffement climatique Greta Thunberg, rappelant que le pouvoir donné à la jeunesse était le signe d’une mortifère inversion des valeurs selon Platon : « quand le père traite son fils comme un égal, que les maîtres flattent les disciples et que les vieillards imitent la jeunesse ». Pourtant, cette adolescente ne fait qu’exprimer les inquiétudes de sa génération face à un phénomène qui indiffère ceux qui en sont la cause.
    S’il est si sensible au problème de hiérarchie que constitue le fait de conférer du pouvoir à la jeunesse, Bruckner pourrait s’en prendre à Emmanuel Macron, devenu président à trente-neuf ans sans avoir jamais été député, maire ou conseiller municipal, et dont l’entourage est formé de gens parfois bien plus jeunes et inexpérimentés, comme Alexandre Benalla ou Gabriel Attal. []
  7. Apocalypse, du grec Αποκάλυψις, qui signifie « dévoilement » ou « révélation ». []
  8. Sans allusion à Michel-Édouard Leclerc. []

Alain Finkielkraut et les gilets jaunes

Des gilets jaunes auront réussi à me faire prendre position en faveur d’Alain Finkielkraut. Super.
Comme je m’en plaignais, quelqu’un a cherché à me consoler en interprétant mes motivations :
« tu ne prends pas position pour Finkielkraut mais contre l’antisémitisme ».
Mais en fait, je dois le confesser, ce n’est pas tout à fait exact, et c’est en vérité autant pour Finkie en tant que personne que je manifeste mon soutien, que par répulsion pour l’antisémitisme. Comme tout le monde, je suis facilement irrité par Alain Finkielkraut et son passéisme réactionnaire, mais je dois lui reconnaître cette vertu : lui il ne se cache pas dans le nombre, il est plutôt du genre à s’exposer, et même à accepter le débat — car même si le dispositif est souvent biaisé1, il invite bel et bien des gens avec qui il est en désaccord dans son émission, et même si lui-même n’en tirer jamais durablement de conclusion, il arrive que ses joutes verbales se retournent contre lui.

Même si je pense qu’il a tort en à peu près tout (mais cela ne le rend pas inutile : une montre arrêtée donne l’heure juste deux fois par jour), il n’est pas malhonnête. Il est d’ailleurs le premier à avoir fait remarquer que les gilets jaunes qui l’ont invectivé et dont les images tournent n’étaient pas forcément en majorité, que d’autres au contraire lui ont parlé aimablement et que certains l’ont même invité à se joindre à eux. Même s’il y a parfois une pointe de masochisme dans sa manière de s’exposer, c’est un masochisme que je comprends plutôt, que je trouve presque touchant. Entre une foule et un individu, je n’ai pas besoin de réfléchir longtemps, en fait.

  1. La méthode d’Alain Finkielkraut est souvent d’inviter un « pour », un « contre » et de se poser en modérateur… Mais en modérateur qui a généralement clairement choisi son camp, ce qui au lieu de donner un « pour », un « contre » et un « neutre » donne plutôt un débat good-cop bad-cop à deux contre un. []

Des hommes et des pierres

Des « Gilets jaunes » ont saccagé l’Arc de Triomphe. L’un d’entre eux a filmé l’opération, montrant ses camarades de lutte s’acharnant un peu laborieusement sur du mobilier muséal en poussant des cris de joie. Lorsque certains de ses amis apparaissent dans le plan en ayant négligé de masquer leur visage, il détourne son smartphone et leur dit « cache ta face ! ». Il ne s’agirait pas que les images servent de pièce à conviction, tout de même ! Le cadreur amateur a ensuite diffusé la vidéo sur son propre compte Facebook. Plusieurs personnes lui ont fait remarquer qu’il se dénonçait lui-même par cette publication, il a pris peur et l’a supprimée. Mais les images avaient eu le temps d’être rapatriées par d’autres et continuent de circuler.
De la destruction d’un musée à la fière publication du méfait par ses auteurs, j’ai tendance à soupçonner un manque de jugeote, mais ça n’a pas empêché beaucoup de gens que je pense doués d’un peu plus de raison de justifier l’action initiale (« faut les comprendre, ils sont à bout ») de la relativiser (« ce n’est qu’une copie en plâtre, on peut la refaire »), et plus couramment encore, de mettre en balance avec les violences policières pour culpabiliser ceux qui s’émeuvent de la mise à sac d’un musée :

De nombreux tweets ont établi le même parallèle – je reproduis celui-ci car j’ai échangé avec son auteur.

Vu de loin, ça fonctionne : est-ce qu’une œuvre vaut une vie ? Est-ce que les objets ne sont pas remplaçables ? Après tout, ce n’est qu’une reproduction en plâtre, il suffira de sortir quelques milliers d’euros pour que tout rentre dans l’ordre. Pour l’ensemble des dégradations du musée, la facture monte à plusieurs centaines de milliers d’euros, tout de même, mais allez, ce n’est que de l’argent, pas des vies brisées par un handicap causé par l’excitation de la maréchaussée.
Je dois dire que cette question d’une indignation à géométrie variable m’a toujours laissé circonspect : il faudrait dire quoi ? « Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ces dégradations » ? « Sur une échelle de gravité allant de 1 à 10, la destruction de cette statue mérite un 1.3 » ?
Personnellement, j’ai publié hier une vidéo montrant neuf policier passant à tabac un manifestant à terre mais aussi la vidéo des vandales de l’Arc de Triomphe, et les deux actions m’indignent, quoique je ne les place pas sur un même plan. Il y a bien un lien, l’un et l’autre nous disent des choses sur le rapport du citoyen à l’État.

Dulle Griet (ou Margot la folle), tableau de Pierre Brueghel l’ancien. Ce personnage du folklore flamand est montré ici dirigeant une armée de femmes pour aller piller l’Enfer.

Je ne mets pas les choses en balance, mais je dois avouer cependant que je me suis déjà demandé, par hypothèse un peu idiote, si une vie valait une œuvre. Est-ce qu’il est plus grave de voir mourir une personne que de voir brûler le dernier exemplaire existant d’un livre magnifique ? Si on me donne le choix entre brûler un tableau que je place au plus haut de l’histoire de l’art — les Chasseurs de Brueghel ou la Liseuse de Vermeer, disons — et voir exécuter quelqu’un qui ne m’est rien mais qui n’a demandé ni à vivre ni à mourir, eh bien la mort dans l’âme, je saurais qu’il faut sacrifier le tableau ; une vie est sacrée, sa destruction est irréparable, tandis qu’une peinture n’est qu’un objet, un peu de pigments et d’huile figés sur un morceau de bois.
Pourtant, si on pousse l’expérience de pensée, je peux finir par me mettre à douter : imaginons qu’on me donne le choix entre brûler deux maisons, dont la première contient l’unique partition existante d’un opéra inédit de Mozart, un Bonnard magnifique que personne n’avait vu depuis un siècle et un roman inédit d’Italo Calvino — des œuvres qui, a priori, m’enchantent ; Imaginons que dans la seconde maison, se trouve un sale type, disons quelqu’un qui a échappé à la justice mais qui se trouve avoir été tortionnaire dans une dictature sud-américaine des années 1970 et dont on sait qu’il a tué, torturé, violé, et fait tout cela avec plaisir.
Dans ce cas, face à un dilemme aussi outrancier, je ne sais pas trop si je continuerais à dire « une vie est sacrée, alors sacrifions l’art et laissons vivre l’assassin », mais heureusement, la réalité vole à mon secours : ça n’arrive pas, ça n’arrive jamais, il n’existe aucun ange vengeur qui un jour nous propose d’échanger une œuvre contre une vie. Sauvés.
Et de la même manière, rien ne force les « gilets jaunes » à démolir l’intérieur du musée de l’Arc de Triomphe, de même que rien ne force les policiers à viser les yeux avec leurs « armes non létales » ni à s’en prendre en meute non aux bandes venues en découdre, mais au manifestant qui court moins vite que les autres. On a le droit de trouver scandaleux une violence policière gratuite comme on a le droit de désapprouver une destruction de bien gratuite. Les deux sont un gros problème, et ni l’une ni l’autre n’améliorent la situation à laquelle elles répondent, ce ne sont que des expressions de défoulement.

Plusieurs personnes ont comparé les malheurs de l’Arc de Triomphe avec les destructions de sites archéologiques par Daech :

Là encore, c’est un tweet parmi bien d’autres dont le propos est équivalent. J’ai sélectionné celui-ci parce que le parallèle est fait par le texte mais aussi par l’image.

Je ne suis pas tellement d’accord avec ce parallèle, car Daech a l’horrible vertu d’agir avec une certaine cohérence. En effet, ce groupe organise la rareté et le trafic d’antiquités, qui lui rapporte beaucoup d’argent, effraie le monde par de spectaculaires destructions de monuments irremplaçables1 — parmi ceux qui nous qui avaient réussi à persister depuis l’aube des civilisations —, et, comme Al Qaeda en Afghanistan auparavant, fait disparaître méthodiquement les preuves que les pays aujourd’hui musulmans ont une Histoire, puisque tout totalitarisme passe par la maîtrise absolue de l’Histoire, jusqu’à la réécrire ou jusqu’à l’abolir. Ce n’est heureusement pas le projet des « gilets jaunes ».

Le plus gros rond-point de France

Mais l’Arc de Triomphe, pourquoi ? Les « gilets jaunes » se disent souvent « pacifistes », en cherchant à dire « pacifiques ». S’ils étaient effectivement des pacifistes, c’est à dire des gens qui luttent contre la guerre, et si ceux qui s’en sont pris à ce monument l’avaient fait pour ce qu’il représentait à sa construction, à savoir les victoires militaires napoléoniennes, s’ils avaient voulu éteindre la flamme du soldat inconnu pour rappeler que ceux qui sont morts dans les tranchées de la Grande Guerre sont morts pour rien, et que ce bec-de-gaz est une insulte à la mémoire d’innocents, ma foi, ç’aurait été une position idéologique respectable. Mais si j’ai lu quelques personnes défendre l’action en rappelant la symbolique douteuse du lieu, je n’ai pas l’impression que ça ait été le but des auteurs des déprédations eux-mêmes : eux me semblent surtout avoir voulu s’emparer du plus gros rond-point de France, situé en haut de la plus moche avenue du monde, et tout ça pour un mouvement qui selon toute vraisemblance et quelles que soient ses autres causes profondes2, est lié à l’automobile, puisqu’il est né d’une limitation de vitesse de dix kilomètres à l’heure et d’une augmentation du prix du litre de dix centimes3.

Emmanuel Macron doit être effectivement déconnecté de la France profonde, pour ignorer le caractère sacré de l’automobile dans ce pays. Tant pis pour lui.
En tant que piéton, je me demande parfois si je ne devrais pas déménager sur une petite île bretonne, ou à Venise, enfin quelque part où l’on ne voit pas une voiture.

  1. Mais parfois les destructions de Daech s’avèrent factices, comme on l’a vu avec une vidéo où des daechiens attaquaient au marteau-piqueur des reproductions visiblement faites de plâtre. []
  2. Je ne me hasarderai pas à parler des causes sociales du mouvement, de la détresse vécue dans telle ou telle région de France métropolitaine ou d’outre-mer. Je ne porte pas de jugement sur ce sentiment, qui est fort et fondé. Mais je ne vois toujours pas ce que ça amène de détruire un musée. []
  3. Au passage, signalons que la réduction de la vitesse maximale est une mesure en faveur du pouvoir d’achat, car si l’allongement du temps de trajet est négligeable, l’économie de carburant est en moyenne de 120 euros par an. []