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Pourquoi pas les pirates ?

Quelques femmes pirates célèbres : la viking Lathgertha (IXe), la vengeresse Jeanne de Belleville (XIVe), la princesse marocaine Sayyida al-Hurra (XVIe) et Grace O’Maley (XVIe), qu’on voit demander une faveur à Elisabeth I.

Pour les élections européennes à venir, j’envisage de voter pour le Parti Pirate (alternatives : EELV, FI, Hamon et pourquoi pas – ce serait une première chez moi – le PCF). Ma première motivation est familiale : mon épouse et ma fille cadette sont sur la liste électorale (en positions 53 et 57, donc sans chance d’être élues). Mais ce n’est pas tout. Même s’il est encore petit en France, c’est un parti que j’aime bien, ne serait-ce que pour sa vocation européenne et internationaliste, et pour son équilibre entre libertarisme (pas libertarianisme, hein) et goût pour la solidarité et l’équité (pas libertarianisme, donc, ça se confirme), et pour l’intérêt qu’il porte sur les seuls sujets vraiment importants d’aujourd’hui : la circulation du savoir, la liberté des individus, la solidarité, les enjeux du numérique et l’écologie (les élus européens du Parti pirate siègent avec les partis écologistes).
Je dois dire que je ne vois aucun point problématique dans le
« code des pirates », profession de foi permanente du parti, que je recopie ici :

Le code des Pirates

I – Les Pirates sont libres.

Nous, Pirates, chérissons la liberté, l’indépendance, l’autonomie et refusons toute forme d’obédience aveugle.
Nous affirmons le droit à nous informer nous-mêmes et à choisir notre propre destin.
Nous assumons la responsabilité qu’induit la liberté.

II – Les Pirates respectent la vie privée.

Nous, Pirates, protégeons la vie privée. Nous combattons l’obsession croissante de surveillance car elle empêche le libre développement de l’individu. Une société libre et démocratique est impossible sans un espace de liberté hors-surveillance.

III – Les Pirates ont l’esprit critique.

Nous, Pirates, encourageons la créativité et la curiosité. Nous ne nous satisfaisons pas du statu quo. Nous défions les systèmes, traquons les failles et les corrigeons. Nous apprenons de nos erreurs.

IV – Les Pirates sont environnementalistes

Nous, Pirates, luttons contre la destruction de l’environnement et toute forme de capitalisation des ressources. Nous militons pour la pérennité de la nature et de ce qui la compose. Nous n’acceptons aucun brevet sur le vivant.

V – Les Pirates sont avides de connaissance.

L’accès à l’information, à l’éducation et au savoir doit être illimité. Nous, Pirates, soutenons la culture libre et le logiciel libre.

VI – Les Pirates sont solidaires.

Nous, Pirates, respectons la dignité humaine et rejetons la peine de mort. Nous nous engageons pour une société solidaire défendant une conception de la politique faite d’objectivité et d’équité.

VII – Les Pirates sont cosmopolites

Nous, Pirates, faisons partie d’un mouvement mondial. Nous nous appuyons sur l’opportunité qu’offre Internet de penser et d’agir par-delà les frontières.

VIII – Les Pirates sont équitables

Nous, Pirates, luttons pour l’égalité entre les personnes, sans considération de genre, de couleur de peau, d’âge, d’orientation sexuelle, de niveau d’études, de statut, d’origine ou de handicap. Nous militons pour la liberté de s’épanouir.

IX – Les Pirates rassemblent

Nous, Pirates, ne prétendons pas avoir la solution à tous les problèmes. Nous pensons que réfléchir collectivement est nécessaire, nous invitons donc tout le monde à s’engager politiquement, à contribuer à partir de ses connaissances, expériences et perspectives. Nous saluons les contributions qui sortent des sentiers battus.

X – Les Pirates relient

Nous, Pirates constatons que tant les bonheurs individuels que communs se fondent sur les liens que nous tissons avec nous mêmes, les autres, la société, la nature et le monde. Par la numérisation et Internet, la moitié de la population mondiale est connectée en un réseau horizontal et décentralisé. Cette conscience collective transforme le monde.

XI – Les Pirates font confiance

Nous, Pirates avons confiance en nous et osons faire confiance aux autres. Nous croyons en la collaboration et contribuons aux communs ainsi qu’aux projets collectifs. Nous portons un regard bienveillant sur la vie en communauté.

XII – Les Pirates font preuve d’audace

Nous, Pirates, n’attendons pas que des solutions viennent à nous mais nous organisons par nous-mêmes pour répondre aux problèmes que nous rencontrons. Nous croyons en la force des mouvements collaboratifs et horizontaux.

XIII – Les Pirates sont hétéroclites

Nous, Pirates, voulons apprendre de nos différences pour progresser et dépasser la notion de polarité. Nous ne croyons pas au traditionnel bipartisme.

Tout le monde peut être Pirate.

Ching Shih (1775-1844), la plus puissante femme pirate de tous les temps, qui fut à la tête d’une coalition de 80 000 marins et qui contrôlait la mer de Chine.

…Bon, évidemment, ce parti a peu de chances d’avoir des élus cette année puisque la « proportionnelle » est réservée aux listes qui auront atteint 5% des suffrages (si vous faites 4,9% vous n’avez aucun député, si vous atteignez 5,1% vous en obtenez quatre d’un coup !). Et plus embêtant, il faut trouver du papier 70g pour imprimer le bulletin de vote. Mais après tout, pourquoi s’imposer de voter pour des gens dont les idées ne nous plaisent pas tant que ça, au seul motif qu’ils ont leurs chances d’être victorieux ? On ne vote pas forcément pour imposer ses idées, on peut le faire aussi pour les faire connaître et provoquer le débat.

L’idole du crépuscule

Comme titre, j’avais aussi pensé à Pas de bronca pour Branco, avant tout pour le jeu de mot, mais aussi parce que ça recouvre une vérité : Juan Branco n’a pas été victime d’une campagne de dénigrement, son livre n’a pas fait scandale, il a juste été un peu ignoré, ou plus exactement, son impact médiatique limité n’est pas proportionnel au nombre important de ses ventes, ce qui permet à son auteur de se juger ostracisé, et d’imaginer de fortes pressions, voire un véritable complot autour de son nom1.
Je me suis un peu moqué de la paranoïa du sémillant journaliste-avocat-activiste2, et franchement, ce dernier donne le bâton pour se faire battre, avec des révélations comme celle qui est contenue dans le tweet qui suit : si les médias parlent du subit regain de succès du Notre Dame de Paris de Victor Hugo, juste après l’incendie de la cathédrale du même nom, ce n’est pas parce que c’est intéressant, c’est un prétexte pour ne pas parler du succès de son livre à lui, Crépuscule. Dans le patois de ma région on appelle ça « avoir le melon ».

Au moment où ce tweet a été émis, Crépuscule était la 3e meilleure vente sur le site Amazon.fr. Succès insolent pour un livre avant tout connu par bouche-à-oreilles et, par ailleurs, librement téléchargeable sur Internet. Les places 1, 2 et 4 étaient effectivement occupées par des éditions de Notre-Dame de Paris.

Se moquer du nombrilisme de ce jeune homme qui semble considérer que tout ce qui se passe ou ne se passe pas dans le monde médiatique est dirigé vers son unique personne était un mouvement périlleux de ma part, ne faites pas ça chez vous ! Mes moqueries m’ont rapidement fait rencontrer les zélotes du Brancquisme, venus en armée pour m’insulter (et cet article, je suppose, ne va rien arranger), puisque pour eux, si je n’accepte pas la vérité, si je ne vois pas la lumière que leur Messie apporte au monde, c’est que je suis un ennemi du véritable genre humain, les damnés de la Terre et autres gilets jaunes, c’est que mon âme dégouline du macronisme le plus odieux et que je protège l’oligarchie par mes paroles autant que par mes silences. Certes je ne suis ni riche ni puissant mais j’ai une tête à protéger l’oligarchie.
Malgré ses diplômes et sa notoriété, Juan Branco a choisi de ne vivre que du RSA, ce qui fait de lui une sorte de saint, suivant une vieille tradition des ordres mendiants catholiques. C’est effectivement courageux mais je me pose toujours la question du sens d’une telle démarche : ceux qui sont au RSA non par choix mais par force et à qui cela n’amène aucun prestige symbolique particulier sont-ils aussi des saints ? Beaucoup échangeraient leur place je crois.

Je ne connais pas cette personne, elle a débarqué sur mon mur Facebook, habituellement pacifique… Dans le commentaire suivant, il me qualifie de « petit con ». Je ne sais pas trop ce qui a fait croire à mon contradicteur que je pouvais avoir eu l’ambition de « parler à la place des ouvriers »

Sur Twitter, Juan Branco ne se montre pas un débatteur très caressant lui-même. Je me demande s’il croit vraiment qu’on peut se faire écouter d’un journaliste qu’on vient de traiter publiquement de vendu, et qu’on accuse de faire le silence sur un livre à peine paru et alors même que l’auteur et l’éditeur ont choisi de ne pas envoyer de service-presse3… Si Ismaël Emelien et David Amiel, anciens conseillers de Macron, sont invités partout et si Branco n’est invité nulle part (ou presque), c’est peut-être moins pour des raisons d’orientation politique que parce que les premiers jouent le jeu4 et n’accueillent pas les journalistes qui leur tendent le micro en les insultant.
Les paranoïaques ont toujours raison in fine, parce que ce qu’ils croient deviner de la malveillance d’autrui finit par devenir vrai en réponse à leur comportement.
Plus civils que Branco ou ses fans plus ou moins anonymes, mes amis lecteurs-amateurs du pamphlet m’ont conseillé de le lire à mon tour avant d’en parler5. Je n’avais pas un a-priori négatif sur ce livre, en fait, mais il a fallu que je me moque un peu de son auteur pour me sentir finalement forcé de l’acheter.

Le style, c’est l’homme ?

Alors qu’en dire ? Pour commencer, en tant que lecteur, je suis un peu repoussé par le style littéraire. Deux éditeurs (Diable Vauvert/Massot) se sont associés pour publier ce livre et il paraît que Denis Robert a participé à le réécrire. Tous ces gens auraient pu suggérer à l’auteur quelques améliorations : éviter de télescoper les informations en essayant de dire dans une seule phrase tout ce qu’on sait (anecdotique ou capital) ; éviter les phrases évasivement allusives ; éviter aussi les phrases où se multiplient les sujets et où on ne sait plus qui est le « il » qui est accusé de ci ou qualifié de ça. Je ne suis pas très savant en termes de grammaire, n’étant pas vraiment allé à l’école, mais il me semble qu’il y a souvent de vrais problèmes de ce côté-là dans l’ouvrage, et puis globalement, une certaine lourdeur. Curieusement,cela s’améliore au fil de la lecture, à moins que ce soit moi qui aie fini par m’habituer.
Beaucoup d’informations sont martelées — parfois il faut se répéter pour être entendu, admettons —, mais aussi beaucoup de formules. Quand Branco tient une bonne image, comme lorsqu’il parle de l’immaculée conception de Macron, il ne la lâche plus.
Le livre est structuré en chapitres un peu monotones mais qui contiennent chaque fois la promesse que le chapitre suivant nous époustouflera avec des révélations capitales. Hélas, l’attente n’est pas forcément récompensée et les révélations explosives censées tournebouler toute notre vision du monde politique sont souvent la répétition de choses déjà ébauchées comme amuse-gueule au fil les chapitres précédents. S’il y avait des publicités entre ces chapitres, cette manière de scénariser le suspense à partir d’un petit nombre d’informations croustillantes annoncées sous forme d’extraits anticipés censés tenir le lecteur en haleine rappellerait les émissions de télé-réalité ou l’affreux talk-show On n’est pas couchés, et autres pièges à spectateurs du même type.

L’auteur semble souffrir d’un tempérament furieusement autocentré. Si un milliardaire passe sans le voir pendant une soirée, c’est qu’il baissait les yeux pour ne pas croiser le regard d’acier de Juan Branco, lequel lui adressera ensuite un SMS cryptique disant : « oui c’était bien moi. Burning houses wherever they are » (page 51). Il se sent courtisé ou épié en permanence et s’imagine être l’obsession des puissants :

Chaque geste est surveillé. Bernard Arnault tenta de de faire censurer un de mes tweets. Xavier Niel me signifia qu’il avait vu une émission où je le mentionnais, qui ne dépassait pas les trois mille clics sur un site Internet. Le moindre élément est traqué pour qu’il ne serve de cheval de Troie et provoque un raz de marée.

(Autre extrait, p135)

Les gens pointés du doigt dans ce pamphlet paraissent choisis en fonction de la proximité ou des contacts qu’ils ont eu avec l’auteur : Gabriel Attal semble mériter d’être le sujet de toute une partie du livre avant tout parce qu’il a fréquenté les même bancs d’école que Branco. Et si le lugubre Bolloré est à peine mentionné tandis que Xavier Niel se voit lui aussi consacrer de nombreuses pages, c’est parce que ce dernier a invité l’auteur au restaurant, un jour.

Bref, Branco semble un peu immature tant il paraît croire que le monde entier tourne autour de lui. Il est un peu obsessionnel, un peu brouillon dans sa précipitation à tout dire en même temps, mais passionné, sans doute profondément honnête (« écorché vif » me disait un ami), je comprends que certains le jugent attachant.

Ce que ça raconte

Ceci étant dit, le livre ne manque pas complètement d’intérêt. L’analyse qu’il contient du système des écoles grand-bourgeoises parisiennes est pertinente et vivante, d’autant qu’elle est vécue — on soupçonnera l’auteur de régler ici des comptes avec la cruauté de l’adolescence —, et sa présentation des filières d’élite, utilisées non pour former des esprits mais pour sélectionner ceux qui sont les plus conformes aux attentes du système est juste. En même temps, l’auteur semble découvrir le fonctionnement centralisé de la France telle qu’elle est structurée depuis le règne de Louis XIV, et constate la reproduction sociale telle que l’ont décrite Passeron et Bourdieu dans Les Héritiers, publié en l’an 25 avant JB (avant Juan Branco). Quant à l’étroitesse, aux porosités et à la consanguinité des mondes politique, médiatique et financier, les Pinçon/Pinçon-Charlot en avaient très bien parlé dans Le Président des riches et autres ouvrages. Ces auteurs, d’ailleurs, sont presque absents du livre, de même que l’observatoire des médias Acrimed, jamais cité ! Juan Branco se désespère d’être seul à dénoncer la concentration des médias entre les mains d’un poignée d’oligarques, mais c’est un peu facile s’il se refuse à créditer ceux qui le font, car il y en a bel et bien. Seul le Monde Diplomatique est régulièrement félicité pour son action, mais on se demande si la vertu que Juan Branco lui voit n’est pas avant tout de publier ses textes.

Si on n’a pas envie de débourser les dix-neuf euros que coûte l’édition papier, on peut lire la version originelle du texte (« Macron et son crépuscule »), librement diffusée par son auteur au format pdf.

Je me moque, mais avec des exemples imparables, Branco montre en tout cas qu’il est possible de « réussir » dans le microcosme dirigeant parisien sans véritable instruction, sans qualités, sans idées politiques, à la seule condition d’être bien né, d’être coopté par les bonnes personnes, d’avoir fréquenté les bons établissements scolaires dès la maternelle. En résumé il démontre qu’il est possible de devenir quelqu’un dans le monde politique, médiatique, financier, à condition de l’être déjà, à condition d’avoir été sélectionné socialement pour cela et d’avoir docilement respecté les règles du jeu, d’avoir fait passer son ambition devant d’éventuelles convictions. Le fait que tout ça ne soit pas réellement un scoop ne doit pas empêcher d’en parler, au contraire, même, car le mythe de la méritocratie, que l’on vend si bien aux pauvres afin qu’ils se sentent un peu minables perdure avec constance malgré l’accumulation croissante des preuves de son imposture.

Quoi de neuf dans la situation actuelle ? Peut-être le fait que les grands-bourgeois ne se donnent plus la peine d’être cultivés et bien élevés, de connaître les arts et de garder un peu des traits de l’aristocratie qu’ils avaient submergé ? Le fait que peu d’efforts soient faits pour masquer les apparences, puisqu’on n’a plus besoin de faire semblant d’être expérimenté6, incorruptible ou désintéressé pour obtenir des responsabilités politiques majeures ?

Ernst Stavi Blofeld, chef du S.P.E.C.T.R.E., dans « Bons baisers du Russie ».

Xavier Niel est-il le mastermind, le numéro 1 du S.P.E.C.T.R.E., qui dans l’ombre a découvert, façonné et placé à l’Élysée le jeune Emmanuel Macron ? Est-ce que Mimi Marchand est une faiseuse de rois et d’opinion, tellement puissante qu’elle peut non seulement lancer mais aussi étouffer n’importe quel scandale people ? C’est peut-être prêter un peu trop d’importance à ces gens que ne pas voir les autres forces qui sont à l’œuvre. En fait, à lire le livre, l’ensemble du destin politique de notre pays se résume aux manigances d’une poignée de milliardaires qui ont corrompu à peu près toute la France, à l’exception de Juan Branco qui, seul, a le pouvoir de provoquer une Apocalypse7, de soulever le voile qui recouvre de mensonge une réalité ignoble.

Il me semble que Juan Branco gagnerait à relativiser l’importance des individus du Landerneau8 parisien pour s’intéresser à des disciplines qui chacune peut servir de grille de lecture d’une réalité politique : psychologie, mathématique, sociologie, anthropologie, évolutionnisme, histoire. Car si certaines informations (amitiés, liens familiaux, couples) peuvent être franchement utiles pour éclairer diverses situations, le danger serait de croire que ces informations expliquent tout ou qu’il est bouleversant de savoir qu’untel et untel se connaissent mieux qu’ils ne le disent, ou sont amis ou amants. Rien n’est faux, ou en tout cas rien n’est saugrenu ou invraisemblable dans ce que raconte Branco, mais il ne faudrait pas négliger tout un tas d’autres paramètres.

Je ne fais pas des folies de « Crépuscule », que je juge lourd et bien moins palpitant que promis. En revanche je recommande son entretien avec Thinkerview, qui dure deux heures mais qui est clair, assez mesuré, bien plus fin que le livre, qui n’était peut-être pas la forme appropriée à ce que voulait dire l’auteur.

Il est précoce. Il n’est pas prophète en son pays. Il se fait volontairement pauvre pour vivre parmi les pauvres. Ancien pécheur il a connu une épiphanie et est seul à connaître la vérité du monde et à pouvoir dévoiler celle-ci afin de nous sauver et de nous amener tous vers un futur de justice et d’égalité. Sa détermination et son savoir font trembler les puissants marchands du temple qui ont dévoyé la République. Il a des adeptes à foison malgré les persécutions dont il fait l’objet. Si l’on apprenait qu’en plus il fait du ski nautique, je dirais qu’il est Jésus ressuscité.

  1. Lire l’article de Libé/Checknews : Juan Branco a-t-il été censuré par plusieurs grands médias français ? []
  2. Notamment lorsqu’il reproche à Daniel Schneiderman de vouloir protéger Le Monde et à Edwy Plenel d’être à la botte de Xavier Niel. []
  3. Il est problématique que les journalistes négligent souvent les livres qu’ils n’ont pas obtenus gratuitement, mais c’est un fait. Et ce n’est pas forcément par pingrerie : c’est aussi ce qui leur permet d’avoir des articles prêts avant la parution d’un livre. []
  4. Une autre raison est peut-être la joie mauvaise (comme toujours déguisée en neutralité) qu’il y a à pointer une caméra vers ces gens visiblement trop verts pour le rôle majeur qu’ils ont occupé — ils m’ont rappelé les plus inconscients des start-uppers d’avant l’éclatement de la « bulle Internet », qui voyaient le succès de leurs levées de fonds comme une preuve qu’ils représentaient un monde aux règles inédites alors même qu’ils étaient surtout le symptôme de la sidération d’un « vieux monde » paniqué à l’idée de disparaître qui les finançait à défaut de rien comprendre aux enjeux du numérique. []
  5. J’aime bien dire qu’il ne faut pas avoir lu/vu/entendu une œuvre avant d’en parler, car en connaissant l’œuvre, on est forcément influencé par son contenu. []
  6. Dans un article récent, Pascal Bruckner se montrait scandalisé de voir le monde adulte écouter avec émotion la jeune activiste anti-réchauffement climatique Greta Thunberg, rappelant que le pouvoir donné à la jeunesse était le signe d’une mortifère inversion des valeurs selon Platon : « quand le père traite son fils comme un égal, que les maîtres flattent les disciples et que les vieillards imitent la jeunesse ». Pourtant, cette adolescente ne fait qu’exprimer les inquiétudes de sa génération face à un phénomène qui indiffère ceux qui en sont la cause.
    S’il est si sensible au problème de hiérarchie que constitue le fait de conférer du pouvoir à la jeunesse, Bruckner pourrait s’en prendre à Emmanuel Macron, devenu président à trente-neuf ans sans avoir jamais été député, maire ou conseiller municipal, et dont l’entourage est formé de gens parfois bien plus jeunes et inexpérimentés, comme Alexandre Benalla ou Gabriel Attal. []
  7. Apocalypse, du grec Αποκάλυψις, qui signifie « dévoilement » ou « révélation ». []
  8. Sans allusion à Michel-Édouard Leclerc. []

Alain Finkielkraut et les gilets jaunes

Des gilets jaunes auront réussi à me faire prendre position en faveur d’Alain Finkielkraut. Super.
Comme je m’en plaignais, quelqu’un a cherché à me consoler en interprétant mes motivations :
« tu ne prends pas position pour Finkielkraut mais contre l’antisémitisme ».
Mais en fait, je dois le confesser, ce n’est pas tout à fait exact, et c’est en vérité autant pour Finkie en tant que personne que je manifeste mon soutien, que par répulsion pour l’antisémitisme. Comme tout le monde, je suis facilement irrité par Alain Finkielkraut et son passéisme réactionnaire, mais je dois lui reconnaître cette vertu : lui il ne se cache pas dans le nombre, il est plutôt du genre à s’exposer, et même à accepter le débat — car même si le dispositif est souvent biaisé1, il invite bel et bien des gens avec qui il est en désaccord dans son émission, et même si lui-même n’en tirer jamais durablement de conclusion, il arrive que ses joutes verbales se retournent contre lui.

Même si je pense qu’il a tort en à peu près tout (mais cela ne le rend pas inutile : une montre arrêtée donne l’heure juste deux fois par jour), il n’est pas malhonnête. Il est d’ailleurs le premier à avoir fait remarquer que les gilets jaunes qui l’ont invectivé et dont les images tournent n’étaient pas forcément en majorité, que d’autres au contraire lui ont parlé aimablement et que certains l’ont même invité à se joindre à eux. Même s’il y a parfois une pointe de masochisme dans sa manière de s’exposer, c’est un masochisme que je comprends plutôt, que je trouve presque touchant. Entre une foule et un individu, je n’ai pas besoin de réfléchir longtemps, en fait.

  1. La méthode d’Alain Finkielkraut est souvent d’inviter un « pour », un « contre » et de se poser en modérateur… Mais en modérateur qui a généralement clairement choisi son camp, ce qui au lieu de donner un « pour », un « contre » et un « neutre » donne plutôt un débat good-cop bad-cop à deux contre un. []

Des hommes et des pierres

Des « Gilets jaunes » ont saccagé l’Arc de Triomphe. L’un d’entre eux a filmé l’opération, montrant ses camarades de lutte s’acharnant un peu laborieusement sur du mobilier muséal en poussant des cris de joie. Lorsque certains de ses amis apparaissent dans le plan en ayant négligé de masquer leur visage, il détourne son smartphone et leur dit « cache ta face ! ». Il ne s’agirait pas que les images servent de pièce à conviction, tout de même ! Le cadreur amateur a ensuite diffusé la vidéo sur son propre compte Facebook. Plusieurs personnes lui ont fait remarquer qu’il se dénonçait lui-même par cette publication, il a pris peur et l’a supprimée. Mais les images avaient eu le temps d’être rapatriées par d’autres et continuent de circuler.
De la destruction d’un musée à la fière publication du méfait par ses auteurs, j’ai tendance à soupçonner un manque de jugeote, mais ça n’a pas empêché beaucoup de gens que je pense doués d’un peu plus de raison de justifier l’action initiale (« faut les comprendre, ils sont à bout ») de la relativiser (« ce n’est qu’une copie en plâtre, on peut la refaire »), et plus couramment encore, de mettre en balance avec les violences policières pour culpabiliser ceux qui s’émeuvent de la mise à sac d’un musée :

De nombreux tweets ont établi le même parallèle – je reproduis celui-ci car j’ai échangé avec son auteur.

Vu de loin, ça fonctionne : est-ce qu’une œuvre vaut une vie ? Est-ce que les objets ne sont pas remplaçables ? Après tout, ce n’est qu’une reproduction en plâtre, il suffira de sortir quelques milliers d’euros pour que tout rentre dans l’ordre. Pour l’ensemble des dégradations du musée, la facture monte à plusieurs centaines de milliers d’euros, tout de même, mais allez, ce n’est que de l’argent, pas des vies brisées par un handicap causé par l’excitation de la maréchaussée.
Je dois dire que cette question d’une indignation à géométrie variable m’a toujours laissé circonspect : il faudrait dire quoi ? « Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ces dégradations » ? « Sur une échelle de gravité allant de 1 à 10, la destruction de cette statue mérite un 1.3 » ?
Personnellement, j’ai publié hier une vidéo montrant neuf policier passant à tabac un manifestant à terre mais aussi la vidéo des vandales de l’Arc de Triomphe, et les deux actions m’indignent, quoique je ne les place pas sur un même plan. Il y a bien un lien, l’un et l’autre nous disent des choses sur le rapport du citoyen à l’État.

Dulle Griet (ou Margot la folle), tableau de Pierre Brueghel l’ancien. Ce personnage du folklore flamand est montré ici dirigeant une armée de femmes pour aller piller l’Enfer.

Je ne mets pas les choses en balance, mais je dois avouer cependant que je me suis déjà demandé, par hypothèse un peu idiote, si une vie valait une œuvre. Est-ce qu’il est plus grave de voir mourir une personne que de voir brûler le dernier exemplaire existant d’un livre magnifique ? Si on me donne le choix entre brûler un tableau que je place au plus haut de l’histoire de l’art — les Chasseurs de Brueghel ou la Liseuse de Vermeer, disons — et voir exécuter quelqu’un qui ne m’est rien mais qui n’a demandé ni à vivre ni à mourir, eh bien la mort dans l’âme, je saurais qu’il faut sacrifier le tableau ; une vie est sacrée, sa destruction est irréparable, tandis qu’une peinture n’est qu’un objet, un peu de pigments et d’huile figés sur un morceau de bois.
Pourtant, si on pousse l’expérience de pensée, je peux finir par me mettre à douter : imaginons qu’on me donne le choix entre brûler deux maisons, dont la première contient l’unique partition existante d’un opéra inédit de Mozart, un Bonnard magnifique que personne n’avait vu depuis un siècle et un roman inédit d’Italo Calvino — des œuvres qui, a priori, m’enchantent ; Imaginons que dans la seconde maison, se trouve un sale type, disons quelqu’un qui a échappé à la justice mais qui se trouve avoir été tortionnaire dans une dictature sud-américaine des années 1970 et dont on sait qu’il a tué, torturé, violé, et fait tout cela avec plaisir.
Dans ce cas, face à un dilemme aussi outrancier, je ne sais pas trop si je continuerais à dire « une vie est sacrée, alors sacrifions l’art et laissons vivre l’assassin », mais heureusement, la réalité vole à mon secours : ça n’arrive pas, ça n’arrive jamais, il n’existe aucun ange vengeur qui un jour nous propose d’échanger une œuvre contre une vie. Sauvés.
Et de la même manière, rien ne force les « gilets jaunes » à démolir l’intérieur du musée de l’Arc de Triomphe, de même que rien ne force les policiers à viser les yeux avec leurs « armes non létales » ni à s’en prendre en meute non aux bandes venues en découdre, mais au manifestant qui court moins vite que les autres. On a le droit de trouver scandaleux une violence policière gratuite comme on a le droit de désapprouver une destruction de bien gratuite. Les deux sont un gros problème, et ni l’une ni l’autre n’améliorent la situation à laquelle elles répondent, ce ne sont que des expressions de défoulement.

Plusieurs personnes ont comparé les malheurs de l’Arc de Triomphe avec les destructions de sites archéologiques par Daech :

Là encore, c’est un tweet parmi bien d’autres dont le propos est équivalent. J’ai sélectionné celui-ci parce que le parallèle est fait par le texte mais aussi par l’image.

Je ne suis pas tellement d’accord avec ce parallèle, car Daech a l’horrible vertu d’agir avec une certaine cohérence. En effet, ce groupe organise la rareté et le trafic d’antiquités, qui lui rapporte beaucoup d’argent, effraie le monde par de spectaculaires destructions de monuments irremplaçables1 — parmi ceux qui nous qui avaient réussi à persister depuis l’aube des civilisations —, et, comme Al Qaeda en Afghanistan auparavant, fait disparaître méthodiquement les preuves que les pays aujourd’hui musulmans ont une Histoire, puisque tout totalitarisme passe par la maîtrise absolue de l’Histoire, jusqu’à la réécrire ou jusqu’à l’abolir. Ce n’est heureusement pas le projet des « gilets jaunes ».

Le plus gros rond-point de France

Mais l’Arc de Triomphe, pourquoi ? Les « gilets jaunes » se disent souvent « pacifistes », en cherchant à dire « pacifiques ». S’ils étaient effectivement des pacifistes, c’est à dire des gens qui luttent contre la guerre, et si ceux qui s’en sont pris à ce monument l’avaient fait pour ce qu’il représentait à sa construction, à savoir les victoires militaires napoléoniennes, s’ils avaient voulu éteindre la flamme du soldat inconnu pour rappeler que ceux qui sont morts dans les tranchées de la Grande Guerre sont morts pour rien, et que ce bec-de-gaz est une insulte à la mémoire d’innocents, ma foi, ç’aurait été une position idéologique respectable. Mais si j’ai lu quelques personnes défendre l’action en rappelant la symbolique douteuse du lieu, je n’ai pas l’impression que ça ait été le but des auteurs des déprédations eux-mêmes : eux me semblent surtout avoir voulu s’emparer du plus gros rond-point de France, situé en haut de la plus moche avenue du monde, et tout ça pour un mouvement qui selon toute vraisemblance et quelles que soient ses autres causes profondes2, est lié à l’automobile, puisqu’il est né d’une limitation de vitesse de dix kilomètres à l’heure et d’une augmentation du prix du litre de dix centimes3.

Emmanuel Macron doit être effectivement déconnecté de la France profonde, pour ignorer le caractère sacré de l’automobile dans ce pays. Tant pis pour lui.
En tant que piéton, je me demande parfois si je ne devrais pas déménager sur une petite île bretonne, ou à Venise, enfin quelque part où l’on ne voit pas une voiture.

  1. Mais parfois les destructions de Daech s’avèrent factices, comme on l’a vu avec une vidéo où des daechiens attaquaient au marteau-piqueur des reproductions visiblement faites de plâtre. []
  2. Je ne me hasarderai pas à parler des causes sociales du mouvement, de la détresse vécue dans telle ou telle région de France métropolitaine ou d’outre-mer. Je ne porte pas de jugement sur ce sentiment, qui est fort et fondé. Mais je ne vois toujours pas ce que ça amène de détruire un musée. []
  3. Au passage, signalons que la réduction de la vitesse maximale est une mesure en faveur du pouvoir d’achat, car si l’allongement du temps de trajet est négligeable, l’économie de carburant est en moyenne de 120 euros par an. []

Jaunisse

Pendant l’interminable séquence de grève de la SNCF, l’an dernier, j’ai régulièrement haï les cheminots. Je comprenais leurs revendications, je les soutenais, même, puisque nous sommes tous dans le même bateau — enfin dans le même wagon —, et c’est donc aussi au bénéfice de l’usager qu’ils défendaient le modèle public des transports. J’en étais parfaitement conscient, à un niveau intellectuel. Mais en tant que passager, en tant que non-automobiliste dépendant de la bonne circulation ferroviaire, à la fois au titre de banlieusard et à celui de turbo-prof, j’ai surtout eu l’impression de me faire punir moi, car après tout, seuls ceux qui dépendent du train ont personnellement souffert de la grève. Bien entendu, les grévistes n’ont pas mille moyens pour rappeler à tous que leur travail est indispensable, mais je garderai le souvenir de mois terriblement pénibles. Jusqu’à me donner parfois l’envie de passer mon permis.
Les « gilets jaunes », je les comprends aussi : il n’est pas très plaisant de voir son budget (cessons de parler de pouvoir d’achat !) directement altéré par une taxe dont l’augmentation est certaine, mais dont la destination reste floue, surtout venant d’un gouvernement qui ne cesse de réduire son engagement écologiste.

Photo de Thomas Bresson (licence CC-BY-4.0)

Il est aussi assez gonflé de la part de l’État de « punir » aujourd’hui les pollueurs qu’on a hier fiscalement incités à acheter des véhicules diesel et qui se retrouvent, tels des drogués, à la merci de hausses de tarifs qu’ils ne peuvent plus refuser une fois devenus dépendants.
Au passage, si je ne suis pas automobiliste, je n’en suis pas moins concerné, car je me chauffe au fioul. Et puis je vois bien que dans la campagne où vivent mes parents, où les gens ne sont souvent pas bien riches, l’automobile n’est rien d’autre qu’une nécessité vitale : augmenter le prix du gazole ne va pas modifier les habitudes des gens qui vivent dans le monde rural, ne va pas les inciter à changer de voiture (pour qu’après trois ans on leur dise que finalement c’est l’essence qui pollue le plus ?), cela va juste avoir pour effet d’altérer immédiatement leurs conditions d’existence.

La colère des « gilets jaunes » est compréhensible, donc. Et pourtant, je dois dire que ces manifestants, hors toute polémique sur les débordements scabreux recensés ici ou là1, ne m’inspirent que de vilains sentiments, parce qu’ils défendent un modèle de civilisation construit autour de l’automobile et du pétrole, un modèle qui ruine le paysage et l’atmosphère, un modèle qui donne de la force aux dictateurs et qui sème des guerres pas si lointaines2, un modèle qui devra disparaître pour que nous vivions mieux.

Photo : Thomas Bresson (licence CC-BY-4.0)

S’ils manifestaient pour que leurs emplois soient plus proches de leur domicile, s’ils manifestaient pour que les services et les commerces de proximité ne disparaissent pas, s’ils manifestaient contre tout ce qui leur rend l’automobile vitale, je les soutiendrais sans faille. S’ils se battaient pour que l’on favorise le télétravail, s’ils se battaient contre les fermetures de petites gares, de bureaux de poste, d’écoles, de bistrots, de librairies3 ,… Mais non. Ils se battent pour que la taxe sur le diesel reste inférieure à la taxe sur le super sans plomb4. En fait, lorsqu’il a fallu se battre pour sauver un modèle bienveillant d’organisation économique (je dis cela au passé car j’ai peur que la messe soit dite), la mobilisation n’a pas été aussi massive. Je ne donnerai pas de leçons sur ce point, je ne suis pas non plus descendu dans la rue pour défendre ce en quoi je crois, mais la popularité effectivement importante des « gilets jaunes » montre bien où se situent les priorités communes5. Tout comme les actionnaires d’une société, qui ne sont ni amis ni d’accord, mais sont solidaires sur la seule question des bénéfices de l’entreprise, les « gilets jaunes » ont des profils politiques très divers, mais se rejoignent au départ sur un seul et unique point : le prix du gazole à la pompe. Cette revendication, dite en ces termes, me semble bien mesquine, sachant les enjeux locaux ou globaux qui sont à l’œuvre, mais je la comprends, bien entendu, de même que si on doublait du jour au lendemain le prix de mon carburant à moi, le café, je n’en serais pas ravi, alors même que ça serait peut-être justice et raison à tout point de vue.
Je ne pense cependant pas que je me mettrais à brûler du café pour faire connaître mon mécontentement, comme certains « gilets jaunes » brûlent expressément des carburants.

Dépenser du carburant pour se plaindre de son prix, ça me rappelle l’univers de Mad Max, où la pénurie ne pousse personne à l’économie.

Je comprends, donc, mais ce que je comprends mal (ou que je ne comprends que trop bien mais que j’ai du mal à accepter) c’est la veulerie de la récupération politique dont le mouvement « gilet jaune » fait l’objet. En dehors de La République en Marche, toute la classe politique française me donne l’impression de croire avoir gagné à la loterie : enfin elle a un prétexte à la Révolution, ou plutôt, enfin une occasion pour exciter la masse et espérer gagner des sièges de députés aux prochaines élections européennes. Venant de partis dépourvus de conscience écologique, des fascistes aux trotskistes en passant par la droite dure, la gauche comateuse et le centre mou, ce n’est guère surprenant. Que les Insoumis, dont je maintiens qu’ils portaient le meilleur programme sur l’écologie, tentent de récupérer le mouvement est autrement pathétique. Et ne parlons pas des louvoiements d’Europe-écologie-les-verts.
Au passage, je ne souscris pas du tout aux arguments de type « il faut taxer les grosses sociétés, pas les particuliers » et autres « les porte-conteneurs polluent plus que toutes les voitures »6, car s’il est certain qu’il y a trop d’avions et trop de bateaux, il est un peu facile de se faire croire que ce sont « les autres » : qui prend l’avion ? Qui consomme des vêtements jetables venus d’Asie ? Et si on ferme les ports du Havre ou de Marseille, combien de camions seront affrétés pour remplacer le trafic maritime ? Tout ça est lié.

Je comprends à la rigueur que l’on s’enthousiasme du fait que les « gilets jaunes » aillent contre le mouvement le plus naturellement imposé à chacun de nous par l’environnement politique et médiatique : la résignation. Mais si défendre une cause est bien, la qualité de la cause défendue n’est pas une question accessoire. Comme le dit l’adage des programmeurs : « garbage in, garbage out ». Si le prétexte à s’insurger est médiocre, ce qui en sortira ne le sera pas moins.

« Garbage in, garbage out », ça commence bien : le bully Cyril Hanouna, qui a à mon avis fait plus pour altérer les capacités cognitives de ses spectateurs que tous les perturbateurs endocriniens et tænias parasites du liquide céphalorachidien réunis (oh ça va, j’ai le droit d’être méchant, parois, moi aussi, non ?), se propose de devenir le « porte-parole » des « gilets jaunes ». C’est un peu la première fois qu’il s’engage sur un sujet politique, je crois.

S’affliger de la pauvreté du débat qui entoure ce mouvement spontané constitue-t-il, comme on ne cesse de me le dire, un mépris de classe de bobo parisien privilégié ? Peut-être, mais tant pis. En ce moment, je suis dans la lecture du Troupeau aveugle, de John Brunner. Un livre de 1972 que je n’avais jamais ouvert jusqu’ici et qui traite de l’écologie avec une prescience (contemporaine du célèbre rapport Meadows bien sûr), que l’on peut juger rétrospectivement extraordinaire : qualité de l’air, allergies, disparition des abeilles, des lombrics, mille et un détails nous ramènent à des débats actuels. Le livre parle de toutes ces choses, mais surtout, il raconte la lutte quasi-générale des populations pour maintenir le système qui les tue.
Je n’en ai lu que le premier tiers, je ne sais pas encore comment ça se termine.

  1. Je parle bien entendu des invectives racistes, sexistes, homophobes, violences contre les journalistes ou encore de l’épisode d’arrestation de migrants par des « gilets jaunes »,.. Difficile de dire que ces événements résument la pensée gilet jaune, mais il semble clair qu’ils ne la contredisent pas. []
  2. Quand les pays occidentaux soutiennent la dictature saoudienne, ils soutiennent non seulement un exportateur de pétrole mais aussi l’exportateur de l’Islam le plus régressiste, qui finance mosquées et imams. Quand aux guerres que nous menons au Moyen-orient, et qui sont liées au contrôle du pétrole et du gaz, elles forgent des djihadistes-boomerangs, nés ici, formés là-bas au meurtre, et prêts à revenir tuer ici. []
  3. À ce propos, lire On peut se passer d’auto dans le rural montrent la Suisse et l’Autriche, sur Reporterre.net. []
  4. La taxe sur le litre d’essence (0,828 euros) reste supérieure à celle sur le diesel (0,730 euros). Lire le résumé par Checknews/Libé.  []
  5. Je ne peux en tout cas pas m’empêcher de penser que les causes du ras-le-bol général actuel sont à chercher dans la politique que les électeurs ont plébiscité pendant des décennies. Ils ont élu Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron, et quoi qu’on pense de ces gens, leurs programmes ne constituent pas vraiment des trahisons, ils ont peu ou prou suivi les caps qu’ils s’étaient fixés et qui aboutissent à un abandon des campagnes, à un enrichissement des déjà-riches et à une érosion des services publics. []
  6. Affirmation devenue récemment populaire mais erronée, car s’appuyant sur des extrapolations faites en 2009, démenties par les faits, et ne portant que sur un type précis de pollution, cf. cet article. []

Ne mélenchons pas tout

(Le contexte (car dans dix ans on aura tout oublié) : Jean-Luc Mélenchon en personne, certains de ses proches et les locaux de la France Insoumise ont été perquisitionnés dans le cadre d’une enquête préliminaire relative à leurs comptes de campagne. Le monsieur a assez mal réagi et les médias qui ne l’aiment pas trop y trouvent le prétexte à une joie mauvaise un peu suspecte)

D’où je parle

Tout d’abord, d’où est-ce que je parle : ami, ennemi ? J’imagine qu’on peut dire que je suis un sympathisant. J’ai voté plusieurs fois pour Jean-Luc Mélenchon, notamment au premier tour des dernières présidentielles mais aussi lors des législatives1.
J’aime cependant rappeler régulièrement que je ne suis pas de gauche (mais encore moins de droite)2. J’ai voté « France Insoumise » pour ce que j’ai considéré comme le seul programme écologiste sérieux mais pas spécialement par passion pour Mélenchon lui-même, donc. Je suis persuadé qu’il est rare que ça soit la motivation de ses électeurs, contrairement à ce que prétend le cliché journalistique3. Même si je n’éprouve pas de passion envers Mélenchon, je vois tout de même en lui un homme talentueux, pédagogue et précis (à écouter avec la même précision). Je trouve les médias qui le présentent comme un démagogue cherchant à susciter chez ses électeurs un « culte de la personnalité » extrêmement malhonnêtes, et je dis bien malhonnêtes car j’ai du mal à croire qu’ils croient à ce qu’ils écrivent. Et autant pour ceux qui font passer Mélenchon pour un communiste révolutionnaire, lui qui a fait sa carrière au Parti Socialiste. Qu’on y souscrive ou non, ses analyses sont plutôt détaillées et ses conclusions suivent un raisonnement rationnel, nous sommes loin des divers embrouilleurs qui jouent sur l’émotion du moment pour rallier à eux des suffrages en improvisant des projets de loi absurdes autant que des spécialistes du flou artistique qui appellent « leur projet » ce que les gens projettent sur eux.

Jean-Luc Mélenchon a filmé et diffusé en direct la perquisition qui avait lieu dans son domicile parisien. Indépendamment de l’affaire, je trouve cette initiative très intéressante. La « sousveillance » (opposée à la surveillance) est une des seules protections du citoyen face à un éventuel arbitraire judiciaire et sortir sa caméra, son appareil photo ou son téléphone mobile pour enregistrer ce qui se passe mériterait d’être un réflexe général.

Le grand méchant Mélenchon

Mais de Mélenchon il y a aussi les coups de gueule, pas toujours contrôlés par leur auteur mais complaisamment diffusés, parfois de manière là encore très malhonnête, en n’extrayant d’une heure de vidéo qu’une petite phrase chargée d’humeur, et en la montant en épingle afin d’épouser le consensus médiatique du moment : Mélenchon est autoritaire ; Macron méprise les pauvres ; Sarkozy est vulgaire ; Hollande est indécis ; Chirac est sympa,… On nous construit des personnages, et tout le jeu est ensuite de donner une réalité à ces constructions, afin de créer un spectacle cohérent, parsemé ça et là de retournement de situation (« ah mais il est sympa en fait Fillon… ») et des contre-retournements (« ah mais non finalement dis donc il est pas sympa, et d’ailleurs je l’ai jamais senti »). Peut-être que ces récits s’appuient sur des réalités, peut-être que les petites phrases sont révélatrices de mentalités de leurs auteurs, mais il est dommage que les journalistes dépensent si peu d’énergie à commenter sérieusement les actions, les propositions et les arguments, et autant à commenter l’anecdote et la forme. Mais je ne peux pas complètement les condamner, il est probable qu’ils n’aient pas tout à fait le choix, la faute au public, qui préfère la représentation de guignol aux débats de spécialistes, et ce qu’il peut constater lui-même que ce qui lui échappe. Il est plus valorisant de se dire qu’on a compris qui sont les gentils et qui sont les méchants sur la foi de quelques images que d’avoir à se renseigner ou pire, à se sentir un peu humilié en admettant ne pas être capable de tout comprendre. En période d’incertitudes économiques, les médias n’osent pas forcément se donner un rôle actif dans le débat démocratique : commenter réellement les idées reviendrait à se marquer politiquement, ce qui semble de plus en plus rédhibitoire. Je trouve préoccupant le fait qu’être confronté à des idées que l’on ne partage pas semble de plus en plus être vécu comme une violence (voyez comme on « unfollowe » facilement sur Twitter ceux à qui l’on ne sait répondre…). Sans doute préférons-nous être soumis à une propagande habilement déguisée en objectivité qu’exposés à des arguments qui contredisent notre opinion, on ne s’informe pas, on vérifie juste que les faits correspondent à notre préjugé.

Très peu médiatisé, ce sondage du mois dernier faisait pour la première fois passer Jean-Luc Mélenchon devant Emmanuel Macron… On voit le danger pour les élections européennes.

Les comptes

Je ne sais pas quoi penser des comptes de campagne de Mélenchon, mais même si j’ai tendance à me dire que la justice fait son travail, et que c’est normal et légitime, je remarque sans complotisme que l’enquête est aussi devenue un bel outil gouvernemental pour faire oublier quelques ratées récentes4 et laminer la force politique qui le gène vraiment — les trois autres, le Front National, les Républicains et le Parti socialiste ont tous été tués par l’élection présidentielle, l’ennemi à abattre est donc la France Insoumise5.
Bref, la justice fait son travail et j’ose prédire ici ce qu’elle va trouver : pas grand chose. Quelques bizarreries, une caisse noire, enfin rien de plus ou de moins que ce que l’on trouverait en menant le même genre d’opération à l’égard d’un des autres partis français importants6. Mais quel que soit le résultat de l’enquête, le gouvernement a déjà gagné : Mélenchon et la France Insoumise sont désormais louches. On a pu profiter de l’affaire pour dire et laisser dire tout un tas de choses, mélanger des informations sans rapport, et profiter de la situation de couple de Mélenchon (dont nous ne connaissons pourtant pas l’histoire7 ) et la singularité du fonctionnement financier de la campagne de la France Insoumise pour laisser planer un soupçon de favoritisme ou de corruption.
Je dois dire au passage que les amuseurs qui défilent sur les plateaux pour expliquer ce qu’est selon eux le tarif horaire normal pour créer une vidéo ou une infographie me font doucement rire, car sur sa globalité, l’estimation des dépenses me semble raisonnable. Les professionnels sont en tout cas prévenus que ces gens ne seront pas des clients très généreux ! Certains commentateurs laissent entendre que si une partie du budget de la France Insoumise n’a pas été validé, c’est parce que certaines prestations étaient surfacturées. Ce n’est pas le cas8, ou du moins ça reste à prouver.
En attendant, je trouverais bien que des journalistes qui se veulent soucieux du vrai fassent ce que propose Mélenchon à ce sujet : comparer les tarifs des prestations de sa campagne à celle des autres et aux tarifs qui ont cours sur le marché.

Mélenchon n’attrape pas les mouches avec du vinaigre

Mais voilà, « les médias » ne vont pas forcément faire d’efforts pour Mélenchon, et c’est un peu de sa faute à lui. Ses attaques régulières contre eux, quoique partiellement fondées (oui, une poignée de milliardaires pas franchement gauchistes se partage les médias nationaux) ne risquent pas de l’aider à s’attirer leur sympathie, d’autant que les si les médias appartiennent souvent à des soutiens objectifs de la politique du pouvoir en place, ce n’est pas forcément le cas des journalistes eux-mêmes, dont beaucoup sont honnêtes, intelligents, et soucieux d’indépendance vis-à-vis de ceux qui les dirigent.
Une chose que Jean-Luc Mélenchon ne mesure peut-être pas, c’est l’effet que provoque l’enthousiasme guerrier d’une partie de ses soutiens sur les réseaux sociaux. Les seuls proches de la France Insoumise que je connais en personne sont souvent issus de l’enseignement supérieur et sont des gens avisés avec qui on peut discuter (et avec qui en fait je suis souvent d’accord). Ceux que je croise sur les réseaux sociaux en revanche sont souvent, pour les plus démonstratifs d’entre eux malheureusement, passablement brutaux, maniant l’insulte sans trop voir l’image qu’ils donnent du mouvement qu’ils pensent défendre. J’aimerais croire que ce sont des imposteurs, des trolls, mais tout laisse croire qu’ils sont authentiques. Ils s’avèrent souvent franchement anti-Européens (ce qui ne correspond pas aux positions de la France Insoumise) et pas bien loin d’un « tous pourris » ou de réflexions aux limites du complotisme qu’on s’attendrait à entendre à l’extrême-droite, donnant malheureusement raison au cliché qui affirme que les « extrêmes se rejoignent ». La rhétorique offensive et les ennemis désignés (Merkel, Hamon,…) donnent à mon avis de la France Insoumise l’image d’un mouvement aigri et négatif qui ne tolère d’autre vérité que la sienne et qui est constamment sur la défensive.

C’est dommage, car quand il a eu son compte d’heures de sommeil, Jean-Luc Mélenchon dit des choses intéressantes et étayées, d’un niveau largement supérieur à ce que proposent ses concurrents9. Et il y a autour de lui quelques personnalités très intéressantes (et une ou deux têtes à claques). Et je maintiens, enfin, que son programme était le plus sérieux du point de vue de l’écologie notamment (et tout à fait satisfaisant sur bien d’autres chapitres, mais celui-ci est celui sur lequel je me focalise personnellement). Alors mes conseils avant d’aller me coucher : Insoumis c’est bien10, insultants c’est mal, remettez-vous de l’élection passée, proposez de bonnes choses pour l’élection à venir. Détendez-vous, quoi.

  1. J’appartiens donc au groupe des gens que l’imbécile Éric Brunet nomme « les abrutis ». []
  2. Je me définirais aujourd’hui comme un « anarchiste chrétien athée pragmatique ». Anarchiste car j’espère voir un jour les humains capables de se gouverner réellement eux-mêmes, et quand je dis « eux-mêmes », je l’entends autant au niveau collectif qu’au niveau individuel, je refuse de croire que l’égoïsme et la compétition soient le prix de la liberté. Je me comprends. Chrétien, car je me sens tributaire de cette culture sur quelques uns se ses points-clé, que j’envisage de manière littérale et certainement pas spirituelle (trop facile !) tels que le pardon, la charité, la bienveillance, l’accueil ou la tolérance. Athée car l’idée d’une divinité omnipotente dont il faudrait suivre les ordres muets me fait sourire en général et me révolte lorsqu’elle est un outil de domination ou d’aliénation. Pragmatique, enfin, parce ce que je vote. Je suis conscient que le monde de mes rêves ne sera jamais celui dans lequel je vis, et que même si notre régime n’est que faiblement démocratique, un candidat n’en vaut pas un autre. Je vote donc parfois pour des projets qui me semblent meilleurs que d’autres et d’autre fois, le plus souvent sans doute, contre ceux qui me semblent les pires. Pragmatique aussi parce que je n’investis aucune croyance en personne, je n’ai aucune illusion sur la haute opinion d’eux-mêmes qu’ont ceux qui s’envisagent présidents de la République, ce n’est pas par passion pour une personne que je vote, et ce n’est d’ailleurs pas le sentiment que j’espère éprouver, je me sens totalement libre de mes reniements et de mon indépendance vis à vis des choix que j’ai pu faire à un moment ou un autre — je me fais même un devoir de n’être fidèle qu’à mes principes, mais pas aux mots, aux symboles ou aux personnes que j’ai un jour peu ou prou soutenus. []
  3. S’il y a un candidat qui a attiré les votes pour sa personnalité plus que pour ses idées, c’est plutôt Macron à mon avis, et j’en tiens pour preuve que celui-ci a fait l’essentiel de sa campagne sans produire de programme politique ! []
  4. J’identifie trois problèmes récents pour le gouvernement qui font que la mauvaise semaine de Mélenchon tombe à pic : un remaniement qui sent le fond de tiroir, un sondage OpinionWay (quasi ignoré médiatiquement !) qui a fait passer Mélenchon devant Macron pour les élections européennes (29% pour la France Insoumise, 28% pour la République en marche), et une saillie particulièrement bien relayée de François Ruffin à propos du refus de la majorité de débattre des élèves en situation de handicap. []
  5. Lire Mélenchongate : demandez le programme dont l’auteur, l’avocat Régis de Castelnau, n’est pas spécialement marqué à gauche :  » l’opération du 16 octobre avec ses 15 (17 ?) perquisitions n’a pas pu être organisée sans que non seulement le pouvoir exécutif soit au courant, mais ait pris lui-même la décision ». []
  6. Au passage, je me demande où en est l’enquête qui s’est penchée sur les soupçons de dépenses publiques ayant servi la campagne de Macron ou d’instrumentalisation du ministère de l’Économie pour préparer le futur candidat… Ça ne semble pas prioritaire, du moins médiatiquement car personne n’en parle ! []
  7. Notons que Sophia Chikirou en 2017 et Jean-Luc Mélenchon cette semaine nient constituer un couple.
    Mais quand bien même, s’ils constituent un couple, on peut comme Daniel Schneidermann se demander si le but d’une perquisition matinale au domicile n’était pas précisément destinée à « découvrir » une telle liaison et permettre par là même à Médiapart d’en parler. []
  8. On peut voir le détail de la décision sur Légifrance : lorsqu’il y a eu problème, c’est quand des erreurs comptables (bénignes, quelques factures comptées deux fois…) ont été remarqués, ou que des dépenses n’étaient pas liées à la seule élection présidentielle. []
  9. Comme beaucoup, je tique régulièrement sur ses positions à l’international, mais elles sont souvent caricaturées par des commentateurs qui font fi du contexte (défendre Chavez en 2000 ou en 2010 ce n’est pas pareil) à qui imposent des alternatives binaires : si on critique la politique étasunienne, alors on est du côté de ses ennemis, etc. []
  10. En même temps le mot « insoumis » me fait sourire, car ceux qui le revendiquent se donnent un rôle particulièrement héroïque alors que la France n’est pas, que je sache, un régime totalitaire où il faudrait résister à une soumission… Le nom me fait sourire aussi parce que je l’ai rencontré pour la première fois de ma vie en lisant Le Schtroumpfissime, qui certes est un des plus brillants traités politiques à côté de ceux de Machiavel et Sun Tzu, mais qui rappelle surtout le caractère grotesque et dérisoire des gesticulations politiques. []

Écouter ce que les gens ont à dire

(Chaque jour Twitter me donne une bonne occasion de procrastiner en écrivant des articles consacrés à Twitter au lieu de m’occuper de tout ce que j’ai à faire vraiment, comme par exemple de préparer ma rentrée d’enseignant. Et j’ai mis tellement de temps à terminer cet article entamé « à chaud » qu’il est tout tiède, au point que j’ai hésité à le mettre à la corbeille1. Je me consterne, mais bon, un dernier, allez, c’est le dernier, parole de blogolcoolique. Si l’article vous ennuie – et il y a de quoi -, filez directement à la fin)

Le contexte, très vite : il y a quelques jours, l’Amicale du refuge, liée à la très respectable association Le Refuge (qui prend en charge des jeunes victimes d’homophobie) a interpellé la journaliste et militante Rokhaya Diallo avec ce tweet sorti de nulle part :

« Vous prétendez être une militante antiraciste et féministe. Vous avez une force de frappe médiatique, votre parole donne à réflexion, questionne. Mais où étiez-vous pour dénoncer le racisme, la misogynie, le sexisme, & l’homophobie de Bassem Braiki ? »

J’aimerais comprendre, je suis un peu inquiet du projet qui sous-tend ce tweet.
Il commence par porter assez violemment le doute sur la sincérité de l’engagement de la jeune femme (« vous prétendez être… ») puis laisse entendre que son absence de réaction publique aux horreurs proférées par Bassem Braïki2 peut être considéré comme un silence complice.

Il est très étrange que ce soit elle, entre toutes les personnes qui s’expriment publiquement en France, qui écope d’un tel procès d’intention. Rokhadia Diallo semble penser que cette responsabilité qu’on lui confie est liée à sa couleur de peau : « Suis-je donc responsable de tout ce que disent les Arabes et les Noirs de ce pays même quand ils tiennent des propos racistes, sexistes et homophobes ? (…) Choquée d’être ainsi prise à partie @AmicaleRefuge qui me soupçonne d’étranges solidarités du seul fait de ma couleur de peau ». Je pense qu’elle se trompe sur ce point, ou plutôt que ce n’est qu’une partie du problème et que l’essentiel est plutôt à chercher dans son engagement, et notamment dans son travail avec l’association Les indivisibles3 dont elle était présidente au lancement des Y’a bon awards, une forme de prix négatif classant les pires saillies racistes qui est resté en travers de la gorge de beaucoup de gens puisqu’y ont été primés ou nommés de nombreuses personnalités des médias ou de la politique : Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Pascal Bruckner, Christophe Barbier (qui a eu l’élégance de venir chercher son prix), Éric Zemmour, Robert Ménard, Jean-Paul Guerlain, Jean Raspail, Anthony Kavanagh, Caroline Fourest, Jean-Luc Mélenchon, Véronique Genest, Élisabeth Lévy, Philippe Val, Jean-Jacques Bourdin, Michel Sapin, Philippe Tesson, Manuel Valls, Natacha Polony, Richard Millet, Sylvie Pierre-Brossolette, Lionnel Luca, Benjamin Lancar, Sylvie Noachovitch, Jean-Marie Le Pen et plusieurs ministres de Nicolas Sarkozy, Nicolas Sarkozy lui-même, ainsi que son parti, l’UMP. De quoi se garantir un large spectre d’inimitiés, comme on le voit.

Curieuse défense ; « ils n’ont pas dit qu’elle était complice, et s’ils l’ont fait c’est pour une bonne raison ». Au moins c’est clair, ce sont ses « fréquentations », quoique ça veuille dire, qui sont reprochées à Rokhaya Diallo. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Pour que l’Amicale des jeunes du Refuge s’en prenne à Rokhaya Diallo, on pouvait imaginer un passif ou des ambiguïtés dans le registre de l’homophobie, et c’est sans doute ce que retiendront les gens qui n’auront pas pris le temps de chercher. Mais sur ce plan, le dossier est vide, et au contraire, Rokhaya Diallo a notoirement défilé en faveur du Mariage pour tous.
C’est ce que j’ai  fait remarquer, un peu scandalisé par les sous-entendus induits par le tweet de l’Amicale du refuge, qui me semble relever de la smear campain : une boule puante destinée à créer, sans lien avec une réalité objective, une réputation. Plus le temps passe et moins je crois en la bonne foi des auteurs du Tweet puisqu’ils n’ont fourni ni rectification ni excuses et se sont même enfoncés par la suite, à coup de retweets qui prouvent que, contrairement à leur affirmation première, ils n’avaient pas posé la question à Rokhaya Diallo comme ils auraient pu la poser à n’importe qui. À la rigueur, je peux leur laisser le bénéfice du doute en imaginant que c’est une fierté mal placée qui les pousse à persister dans la calomnie. Pas glorieux.
Au passage, je n’ai pas lu de prises de position de la part de l’Amicale du Refuge contre le dessinateur Marsault, autrement plus médiatisé que Bassem Braïki, et dont l’homophobie, entre autres peurs de l’autre dont il est bouffi, ne semble pas franchement ambiguë. Le jeu « vous n’avez rien dit », « votre indignation est sélective » peut aller assez loin et a un intérêt limité.

Je n’ai pas eu de réponse des gens de l’Amicale du refuge mais l’essayiste Fatiha Boudjahlat, elle, m’a répondu, en supposant tout savoir du contenu et des origines de mes convictions :

Bon alors je suis un « white savior » (?) et un « white gaucho » parce que je débarque de mon « nid » parishuitard. L’accusation qui prend pour preuve auto-référente le fait d’enseigner à Paris 8 est lassante et terriblement bête, j’avais fait le point sur le sujet dans un précédent article. Apparemment mon extraction sociale supposée (« bourgeois ») fait de moi un colonialiste condescendant, et la teinte de ma peau est pour cette personne un critère pour interpréter mes opinions. Et pour finir, elle me demande de ne plus suivre son fil Twitter. Eh oui, tant que nous n’interagissons pas, elle peut conserver ses préjugés et se convaincre de leur bien-fondé.

J’imagine que Fatiha Boudjahlat est une femme intelligente4, dont les convictions sont éloignées des miennes mais dont l’histoire personnelle aussi est éloignée de la mienne : elle est une femme au nom d’origine algérienne, tandis que je suis un homme au nom bordelais. Elle oppose ce que lui a apporté l’universalisme de la République, dont elle est un agent (comme moi, du reste) à la culture patriarcale musulmane, et elle préfère parier sur l’excellence comme ascenseur social que sur les revendications antiracistes. C’est une position que je comprends, je connais plusieurs personnes « issues de l’immigration » (ou passées du prolétariat à l’aisance financière, c’est un peu la même mécanique) qui la partagent, qui croient dur comme fer à la méritocratie et qui l’opposent à ce que certains nomment « victimisation » et autre « culture de l’excuse ». Sans y souscrire, je respecte totalement cette vision des choses, qui relève non de l’analyse sociologique (qui confirme malheureusement la cruelle inégalité des chances qui a majoritairement cours) mais de l’image de soi : un refus de se voir en victime passive, incapable de prendre son destin en mains et se donnant avec complaisance ou résignation toutes les bonnes raisons d’échouer ou de mal agir.

L’inconvénient de cette vision des choses est qu’elle peut mener à refuser certains constats pourtant objectifs (indicateurs chiffrés, expériences en psychologie sociale) ou à refuser de comprendre les situations. Or comment remédier durablement à un mécanisme sans le comprendre ? Inversement, la position qui découle d’une focalisation sur le sujet du racisme peut mener à ne plus voir le monde qu’en termes de racistes et de racisés, de colons et de colonisés, ce qui est terrifiant car le racisé, comme le colonisé, sont nommés, et donc définis, par l’action de ceux qui les oppriment. Poussée au bout, cette logique mène au Parti indigéniste, qui prône la distinction entre les individus selon le groupe ethnique, culturel ou religieux duquel ils sont censés être issus, et qui ne voit toute personne qui ne se satisfait pas de ce cadre plutôt raciste comme « allié », « traître »  ou « idiot utile ». La position des Indigénistes a aussi comme défaut fondamental d’être obnubilée par le passé. Or si le passé est important à connaître et à comprendre, l’endroit où nous allons ne pourra jamais être que l’avenir.

Le cas Rokhaya Diallo

Je suis sensible au cas de Rokhaya Diallo depuis son éviction du Conseil National du Numérique, sur foi d’accusations impunément calomnieuses et injustes. L’affaire m’avait particulièrement interpellé à cause de la manière dont l’encyclopédie Wikipédia avait été instrumentalisée à l’époque. J’en avais parlé dans un précédent article. Mais bon, je ne suis pas spécialiste de Rokhaya Diallo alors quand je vois pleuvoir comme autant d’évidences des accusations qui la concernent, j’essaie de me renseigner afin d’évaluer l’éventuel bien-fondé de ces accusations ou d’identifier les malentendus qui peuvent les expliquer. Et là, rien, moins que rien, aucune raison, et même, toutes les raisons de croire que les griefs sont à l’inverse de la réalité.

Ce que je connais le mieux du travail de cette femme, c’est sa bande dessinée Pari(s) d’amies (2015), scénarisée pour l’illustratrice Kim Consigny ((Kim Consigny a publié chez Sociorama/Casterman le remarquable La petite mosquée dans la cité, qui montre les enjeux et les ratées qui entourent la construction de lieux de cultes musulmans lorsque ceux-ci deviennent des enjeux politiques. )), qui raconte le quotidien de cinq amies aux origines et au parcours divers, qui bavardent, se lancent des vannes, et qui vivent parfaitement bien leurs différences, que celles-ci soient relatives à leurs origines, à leur positionnement, à leur niveau social ou encore de leur orientation sexuelle, puisque, oui, une des cinq jeunes femmes est une rappeuse et guitariste lesbienne.
J’ai du mal à imaginer que Daech en recommande la lecture même si une des héroïnes de l’histoire a une sœur jumelle qui porte le hijab.

Pari(s) d’amies, par Rokhaya Diallo et Kim Consigny (2015, Delcourt). Deux sœurs jumelles, l’une porte le voile, l’autre se prénomme Marianne (et non Mariame), à la suite d’une erreur administrative. Intéressante astuce scénaristique pour évoquer les conflits intérieurs relatifs à l’identité : subie, assumée, revendiquée, bien ou mal vécue,… La protagoniste principale du récit, elle, est métisse, autre situation qui amène à des conflits intérieurs semblables.

C’est une bande dessinée « bon esprit », qui n’hésite pas à se moquer de l’enthousiasme de l’engagement anti-raciste de l’héroïne, Cassandre (que l’on suppose être en partie un auto-portrait de la scénariste), qui tente de convaincre toutes ses amies aux cheveux crépus de cesser de les lisser ou de les tresser car après tout, personne ne doit se sentir honteux de ce qu’il est. Ce portrait d’une jeunesse contemporaine est certes émaillé de petits exemples de vexations racistes au quotidien (le fait notamment d’être régulièrement traité en étranger, sur la foi de son apparence), et parfois même d’astérisques pédagogiques dont, en tant que lecteur, j’aurais pu me passer, mais ce n’est pas non plus un tract ou un manifeste, ou s’il l’est, il est plutôt tourné vers les bonnes choses de la vie, vers l’absence de jugement ou d’injonctions, que vers le ressassement, les jérémiades et l’aigreur.

Bref, si on vérifie un peu, non, Rokhaya Diallo n’est pas spécialement une musulmane intégriste qui réclame le voile sur la tête des filles et la tête des toubabs sur une pique, c’est une jeune femme d’aujourd’hui qui juge injustes certains non-dits (ou mal-dits) de la société française concernant le sexisme et le racisme. Comme tous les gens engagés, elle court le risque de s’enterrer dans son engagement, de ne plus se définir que par celui-ci5. Mais à qui la faute ? Qui l’invite pour parler d’animation japonaise (elle est co-fondatrice de la Japan expo !) ? Et lorsqu’elle est entrée au Conseil National du Numérique, qui a décidé qu’elle n’était pas compétente sur ces sujets et a réclamé qu’elle en soit évincée ?

Je suis un peu bête mais j’ai un certain sens de la justice : pour moi on ne peut pas reprocher à quelqu’un les propos de quelqu’un d’autre, on ne peut pas résumer ses convictions à une collection des biais de raisonnements (qui se ressemble s’assemble, qui vole un œuf vole un bœuf, y’a pas de fumée sans feu, si ce n’est toi c’est donc ton frère, etc.), et quand on constate que l’on s’est trompé, il faut avoir le courage de réviser les conclusions erronées auxquelles nous ont menées des informations fallacieuses.
Il faut écouter ce que les gens disent vraiment, examiner ce qu’ils ont fait effectivement, et éviter de leur reprocher les propos du voisin ou de leur intimer l’ordre de s’en désolidariser6 : chacun ne peut être responsable que de ce qu’il a dit ou fait.
Et ça vaut pour tout le monde, je trouve tout aussi absurde la facilité avec laquelle beaucoup de gens (amis notamment) associent confusément nos philosophes médiatiques :  Raphaël Enthoven, Raphaël Glucksmann, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Bernard Henri-Lévy… S’ils peuvent se rejoindre dans l’agacement que provoque leur étrange statut, ils n’en restent pas moins des personnalités différentes, avec des parcours différents, de bons et de mauvais moments différents.
Traiter chacun en individu pour ce qu’il dit, pense, fait, est la moindre des choses, y compris quand ces individus s’abritent derrière un groupe, d’ailleurs. 

Je vais être honnête avec vous, cette image n’a aucun lien avec l’article. Elle représente la pendaison d’Herbert II de Vermandois.

Je sens un mauvais réflexe général : plus que jamais, laisser parler x ou accepter de l’écouter sans le bloquer ou le signaler est assimilé à un soutien ; garder son amitié pour quelqu’un ou acquiescer à une partie de son propos est vu comme une adhésion pur et simple… On ne se fait plus reprocher une position, on se fait accuser d’être « proche de », considération aussi vague qu’impossible à démontrer autant qu’à démonter.  Ça me semble une insulte à l’intelligence que de voir les choses ainsi, il faut se forcer au contraire à juger chacun pour ce qu’il dit ou fait effectivement, pas juste en se disant : « elle parle au PIR », « c’est un philosophe médiatique », « c’est un catho », « c’est un prof à Paris 8 ».
Refuser les propos des gens avec qui on n’est pas d’accord est une autre insulte à l’intelligence, car ce sont justement des gens dont on ne partage pas toutes les vues que l’on a des choses à apprendre, par 
définition. Je ne dis pas que toutes les opinions se valent, ni même qu’elles sont toutes respectables, mais tous les parcours le sont, ou méritent examen : qu’est-ce qui amène untel ou untel à penser ceci ou cela ? Qu’est-ce que sa sensibilité particulière le pousse à voir que je ne vois pas ? 

Je comprends bien les raisons évolutionnistes qui expliquent les jugements expéditifs et les catégorisations abusives, tout ça est, comme on dit, inscrit dans notre ADN (et je parle du vrai ADN), mais l’intelligence et la justice commandent au contraire d’être capable de distinction et d’apprendre à réviser ses opinions lorsque leurs bases s’avèrent caduques.
Bien entendu, on n’est pas forcé de s’intéresser à tout et à tout le monde, mais il n’est pas très rationnel (quoique ce soit courant) d’avoir une opinion tranchée d’une manière inversement proportionnelle à la connaissance que l’on a d’un sujet.

  1. J’ai dans mes brouillons des dizaines voire des centaines d’ébauches d’articles commentant telle petite phrase d’untel, tel fait politique, des centaines de milliers de signes saisis pour rien, qui ont juste l’intérêt, quand j’y retourne, de me rappeler mon indignation du [jour/moi/année] à propos de Nicolas Sarkozy ou autres sujets désormais oubliés. []
  2. Bassem Braïki est un blogueur communautariste maghrébin qui conseillait récemment aux homosexuels de se « soigner » en ingérant du cyanure. []
  3. Les Indivisibles sont souvent confondus avec le Parti des Indigènes de la République, organisation camarade de lutte mais néanmoins bien distincte puisque si les constats des deux associations convergent, leurs propositions pas du tout, les Indigènes fustigeant le métissage.  Le Slogan des Indivislbles est « Français sans commentaire ». Cette association pointe les cas où les origines exogènes de certains français les font traiter différemment des autres français. Pour faire mentir ce constat, sans doute, Nadine Morano a un jour qualifié Rokhaya Diallo de « Française de papiers », locution très connotée droite extrême, qui laisse penser qu’une jeune femme née en France, qui y a grandi et étudié, bénéficie pourtant d’une nationalité factice du fait de…? Ça elle ne l’a pas dit. []
  4. Elle peut être excessive. Dans un tweet du mois de février 2018, vite effacé, elle avait signalé « à tous les prédateurs » que « Rokhaya Diallo était un corps à leur disposition.
    Elle faisait allusion au fait que cette dernière, quoique musulmane, ne porte pas le voile, qui selon les islamologues des plateaux de télévision est censé être destiné à conjurer la lubricité masculine. []
  5. Au passage, on reproche à un journaliste ou un essayiste de se focaliser sur tel ou tel sujet politique mais personne ne se plaint quand des professionnels sont spécialisés dans des domaines tels que le sport, le droit, la culture ou les sciences,… []
  6. L’injonction à se désolidariser est bête ou malhonnête, car ce qui est demandé est souvent impossible : si on peut s’opposer à ses pères ou à ses camarades d’engagement à titre personnel, on ne peut pas le faire à la demande ou au bénéfice d’un ennemi de ses idées ! []

Le champion

(résumé pour les gens qui liront ce post dans dix ans et auront alors oublié l’affaire : Alexandre Benalla, garde du corps d’Emmanuel Macron candidat, puis agent aux fonctions mal définies à l’Éysée, a été vu, sur plusieurs vidéos amateures, en train de frapper violemment des manifestants lors d’un défilé du premier mai, et cela en étant mêlé aux forces de police en qualité d’observateur mais d’une manière qui laissait penser qu’il était lui-même un policier en civil.)1

J’ai trouvé Emmanuel Macron assez fort dans l’affaire Benalla : Il a attendu quelques jours en embuscade, laissant ennemis et amis s’agiter, s’énerver, spéculer, dire un peu tout et n’importe quoi2, puis il est arrivé comme une rose, a ironisé sur les imprécisions de la presse et sur les rumeurs les plus absurdes3, s’est posé en grand prince (« le seul responsable dans cette affaire, c’est moi et moi seul »), en arbitre de sa propre faute (« j’assume !4 ») et en Rodomont (avec le vague et bravache « qu’ils viennent me chercher ! »). Il se paie même le luxe inédit et plutôt rafraîchissant de ne lâcher personne. Une vague sanction pour le sbire, mais pas de préfet limogé, pas de ministre blâmé, et même si des enquêtes judiciaires et des auditions parlementaires sont en cours et risquent de provoquer des dégâts dans divers cercles, le président ne s’est pas même désolidarisé de celui par qui le scandale est arrivé : « quoi qu’il se passe dans cette affaire, je n’ai pas à oublier cet engagement ou à ne pas me souvenir de ce qu’il a fait ». La fidélité en amitié, encore une vertu qu’on peut difficilement reprocher à quelqu’un, surtout qu’ici c’est le souverain qui se montre fidèle au valet. Ce n’est plus du storytelling, c’est du fairytelling !

L’assourdissant silence du président pendant les premiers jours de l’affaire a transformé une anomalie en affaire d’État, et cette affaire d’État s’est ensuite métamorphosée en moyen, pour le chef de l’État, de se faire mousser. Il semble désormais faire preuve de grandeur d’âme tandis que l’opposition, qui ne desserre pas les dents alors que l’affaire est terminée (que l’émotion est passée, en tout cas), semble bien mesquine, est se voit accusée d’instrumentaliser une anecdote pour bloquer le travail parlementaire.
Selon mes observations sur Twitter notamment, il n’a fallu que quelques jours aux gens qui ont voté Macron (au premier tour, s’entend), pour que la sidération initiale se transforme en rejet de ceux dans l’opposition qui insistent encore. Et notamment Jean-Luc Mélenchon qui est devenu, par un extraordinaire retournement historique, le méchant de l’histoire. Il faut dire que la saillie médiatique qu’il a lancé dans les couloirs de l’Assemblée était tellement précise et argumentée qu’il est celui qui fédère la rancœur des croyants. Le président a « perdu quatre points » dimanche ? Il ne doit pas en être très inquiet, il les aura sans doute récupérés rapidement, plus rapidement en fait que ceux qui s’en sont pris à lui, car au pierre-caillou-ciseaux de la communication, la grandeur, fut-elle constituée du stuc le plus douteux, l’emporte sur l’acharnement procédurier, quel que soit la légitimité de celui-ci.
Au passage, et là encore c’est de bonne guerre, Macron et/ou ses lieutenants ne se gênent pas pour pointer le mépris de classe voire le racisme de ceux qui s’en sont pris à Benalla et à son parcours atypique5. Quant aux médias qui se sont penchés sur l’affaire, ils se retrouvent eux aussi en procès, accusés d’être malveillants, partisans, ou d’avoir été le jouet de quelque complot.
Et pourtant, l’affaire posait bien des questions : guerre des images, rôle de la surveillance et de la sousveillance, fuite d’informations diverses, violence policière ordinaire,… Même si tout cela a été abordé, je parie que ça fera long feu.

Bien joué, tout ça. Mais ce n’est pas terminé.
Car plutôt que de cacher Alexandre Benalla, de le rendre discret, le pouvoir nous le montre. Il est interviewé par Le Monde — le journal par qui est arrivé l’affaire —, dans des conditions pour le moins étranges puisqu’il a rencontré les journalistes chez une tierce personne, un ancien journaliste reconverti dans la communication. Et plus étonnant encore, lors de la séance photo, est apparue (« une coïncidence », dit-elle) Mimi Marchand, papesse du « people » qui a été journaliste dans toute la presse de ce genre (Gala, Public, Match, Voici, Closer,…) et qui gère la communication du couple Macron. Benalla n’est pas caché, il est coché, il fait une tournée des médias où on construit son image, son histoire, on n’est pas en train de protéger le président, on est en train de nous vendre un personnage, un destin. Peut-être va-t-il à présent devenir consultant « sécurité des grands de ce monde » et spécialiste es-manifestions sur les plateaux des chaînes de désinformation en continu ? Sans doute est-il en ce moment-même en train de négocier l’avance sur droits de son autobiographie — passé du quartier « difficile » de la Madeleine d’Évreux aux ors de l’Élysée alors qu’il a toujours l’âge pour être titulaire d’une carte jeunes, ça en impose, avouons-le ! —, où il aura le loisir de s’épancher sur « sa vérité ».
Bien sûr, pendant des années, à chaque occasion on lui ressortira la vidéo qui le montre assez gratuitement violent envers des manifestants, et il prendra un air concerné pour expliquer que les images sont trompeuses, à moins qu’il ne se repente, peu importe, ça sera à la fois sa croix et son logo, comme bien des personnalités publiques en arborent.

Le travail qui est fait autour de l’image d’Alexandre Benalla ressemble en tout cas furieusement à un investissement pour le futur.

Lire : Benalla, Sarkozy, Fillon : l’art de se blanchir au 20h de TF1 par Juliette Gramaglia pour Arrêts sur Images.

Je l’imagine bien, dans quelques années, en préposé aux questions de sécurité du parti La République en Marche, qui, on s’en rappellera peut-être, était jugé crédible par les journalistes qui commentent les soirées électorales sur bien des sujets, mais pas sur celui de l’autorité. Avoir dans son entourage un jeune homme posé, bien peigné, qui chausse de petites lunettes pour expliquer avec calme qu’il est abasourdi de la violence politique que l’opposition exerce à travers lui, et pour nier avec un culot inouï la violence de ses propres actions pourtant visibles sur les images qui défilent derrière lui à l’écran, voilà quelqu’un qui a sans doute de l’avenir. Il est capable de rassurer les braves gens qui s’effraient des images de distributeurs bancaires incompréhensiblement saccagés par des « blackblocs »6 en cognant lui-même des manifestants, en se faisant le champion (au sens médiéval) du souverain. Et peu importe que ce fussent de vrais coupables, au contraire, même. À l’image on voit un couple d’inoffensifs bobos parisiens, de cette engeance qui nuit-deboute, qui s’inquiète du sort des réfugiés et qui reproche au gouvernement d’être bien plus à droite que promis. D’eux aussi l’électeur de la République En Marche est sans doute ravi d’être vengé.
Dans le même temps, et pour l’avoir quotidiennement côtoyé, Macron le sait bien, Benalla est intelligent et capable de prendre une attitude calme. Il résout l’équation impossible d’un gouvernement qui a électoralement autant besoin d’une image d’autorité que d’une image de sérénité, et qui a autant besoin de faire preuve de maîtrise de soi que de se défouler.

J’imagine (le contraire eût été bien hasardeux) que rien n’a été calculé, que cette histoire est juste une opportunité qui est saisie au vol, mais je pense que l’histoire nous dira qu’elle l’a été de manière particulièrement habile.

  1. J’ai hésité à intituler cet article La République en marche dans ta gueule mais j’ai eu peur de faire fuir sans lire une certaine catégorie de lecteurs. []
  2. La palme est obtenue par Michel Onfray, qui dans un article verbeux plein de sous-entendus-bien-entendus tente de valider la rumeur d’une liaison entre Macron et Benalla. []
  3. Exploitation d’un procédé rhétorique bien éprouvé qui consiste à mettre tous ses contradicteurs et leurs arguments dans le même panier, du plus sage au plus absurde. []
  4. Au passage, le mot « assumer » a un peu changé de sens. Il ne signifie plus « je vais payer les conséquences de mes actes » mais « je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même » . []
  5. Pour ma part j’aurais trouvé le parcours de Benalla vraiment atypique s’il était sorti de l’ENA ou de Sciences-po : c’est un garde du corps, pas un ministre — enfin pas encore. []
  6. Les médias qui se délectent de la violence des supposés « black blocs » sont un peu moins prompts à pointer des dérives du même registre de la part de supporters de football. Est-ce parce que le sport est (à tort) déjà associé à la bêtisé ? Parce qu’un acte violent est plus grave s’il est soutenu par une idée ?… À méditer. []

éduquons la jeunesse !

Le gouvernement propose un nouveau plan pour éduquer les jeunes français à la citoyenneté.

Le principe sera de rendre l’action publique bienveillante envers tous, lisible, rationnelle, respectueuse de l’intelligence de ceux dont la vie est affectée par les décisions politiques. Pédagogique mais non condescendante, ralliant les citoyens aux projets par le dialogue et non en excitant les passions, les peurs et les antagonismes de classe, d’âge, de genre, d’origine ou de religion autour de thèmes secondaires et de notions affectives.
Il s’agira aussi pour les élus de se montrer constructifs envers leurs collègues — amis ou adversaires —, d’être honnêtes intellectuellement, de privilégier l’intérêt général à celui de leur parti ou de leur personne et de faire preuve de probité à tous les instants de leur mission1. L’exemplarité ne consistera plus pour les élus à se serrer les coudes pour défendre ceux d’entre eux qui auront fauté, ni traiter comme des galeux ceux d’entre leurs pairs — fautifs ou non — qui se seront avérés médiatiquement indéfendables.
Il suffira juste à ne plus avoir rien à se reprocher. C’est aussi bête que ça.

Enfin, tous les services de l’État se montreront eux aussi bienveillants, soucieux d’améliorer la situation de chacun, s’interdisant toute tracasserie arbitraire, toute violence qui ne servirait pas directement à contrer une autre violence, toute situation injuste ou humiliante, toute instrumentalisation politique malhonnête.

Une fois tous ces principes respectés, il est évident que les jeunes qui aujourd’hui ne comprennent pas bien la citoyenneté, qui croient que l’État est leur ennemi, qui ignorent que leur pays leur appartient autant qu’il appartient à ses représentants élus, réaliseront bien la fonction de chaque institution et y participeront d’eux-mêmes. Donner l’exemple, plutôt que d’imposer une énième variante d’un catéchisme républicain dominateur qui vide les mots de leur sens et ne semble toujours pas avoir admis l’idée, deux cent vingt-neuf ans après la Révolution française, qu’un citoyen n’est pas un sujet.

Mais non, hé, je rigole, n’ayez pas peur, rien de nouveau sous le Soleil, business as usual, on va continuer à considérer les jeunes comme des sauvageons à dresser et continuer à leur reprocher les maux de la société qu’ils sont les premiers à subir.
Vous inquiétez pas !

  1. On n’imaginera plus, par exemple, un ministre rester en exercice en ayant admis s’être rendu coupable de trafic d’influences en échange d’un rapport sexuel, s’en tirer en expliquant avec fierté et arrogance qu’il n’a rien à se reprocher puisque le délit est prescrit. []

Où nous allons et comment tenter de l’éviter, mais bon c’est trop tard de toute façon

(bonjour ami ! La première partie de cet article ne te sert à rien, tes convictions sont arrêtées, tu es bouché à l’émeri et tu ne reviendras pas dessus : tu chercheras dans ma prose une confirmation de tes préjugés, qu’ils soient opposés ou semblables aux miens. Je le sais parce qu’on est tous pareil, je fais exactement comme toi et, même si j’aimerais être plus malin, rien ne m’est plus désagréable que des idées ou des informations qui vont contre ma vision du monde. Tu peux donc directement sauter à la fin de l’article, après un spoil du début de l’épisode 6 de la série Gaston Phébus, sortie en 1978, qui ne casse pas des briques et dont j’ai déjà parlé dans mon article d’hier)

Au cours d’une émission animée par David Pujadas où il répondait à une tirade énergique de l’humoriste Yassine Belattar, Jean-Sebastien Ferjou (LCI, Atlantico) expliquait que « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme ce n’est pas mettre en cause les musulmans » et ajoutait respecter l’analyse de son contradicteur, tout en signalant qu’il ne « tolère pas l’emploi du terme islamophobie ». Il respecte ses interlocuteurs tant que ceux-ci utilisent les mots qu’il veut, quoi.

David Pujadas, Yassine Belattar et Jean-Sébastien Ferjou. Belattar l’humoriste ne s’est pas montré très drôle, mais en tout cas très éloquent.

Je reviendrais sur la première pensée exprimée plus loin, commençons par ce que me suggère la seconde : je pense que ce monsieur est islamophobophobe, c’est à dire qu’il craint le mot « islamophobie ». cette affection courante s’appuie sur un thought-terminating cliché qui affirme tout à la fois que le mot « islamophobie » :
1- assimile l’Islam, qui est une religion, à une race.
2- rend impossible toute critique de l’Islam, et constitue donc un outil de chantage idéologique, puisque toute critique de la doctrine musulmane est associé à du racisme (voir 1).
3- a été inventé par les mollahs de la Révolution islamique iranienne afin d’interdire, donc, toute critique de l’Islam (voir 2).

Sur le dernier point, certains ont fait remarquer de longue date que le mot « islamophobie » est au moins centenaire1, et donc plus ancien que la prise du pouvoir en Iran par l’ayatollah Khomeini, mais c’est peine perdue, l’origine lexicale inventée par Caroline Fourest et Fiametta Venner en 2003 vit sa petite vie, indépendamment de toute vérification et ne cesse d’être reprise par des politiques, des philosophes médiatiques et des éditorialistes : ce mot, selon eux, n’est pas un simple mot, c’est une arme de combat, l’outil d’une conjuration visant à interdire certains débats, et ils se sentent donc en conséquence autorisés à refuser autant le mot que le fait, à se sentir par avance eux-mêmes absous de toute suspicion d’islamophobie, puisque c’est un mot de l’ennemi…  Si les preuves d’une ancienneté du mot ne parviennent pas à impressionner ceux qui colportent son origine de manière erronée, c’est parce qu’ils ont trop envie de refuser qu’il existe.
Pourtant, même si c’était vrai, même si le mot avait véritablement été inventé au cours des années 1980 par les lugubres gardiens de la Révolution, qu’est-ce que ça changerait ? En langue française, on a le droit d’inventer des mots et pourquoi pas des mots en « phobe » autant qu’on le veut ? Je peux dire que quelqu’un est googleophobe, skateboardophobe ou ComicsansMSophobe ça ne sera pas très beau, ça ne sera pas un vrai mot, peut-être que ça ne décrira rien qui existe réellement, mais on le comprendra ce que je veux dire. On ne dira pas que je transforme Google, le skateboard ou la Comic sans MS en « races » – pas plus que les espaces confinés qui effraient les claustrophobes ou la foule que redoutent les agoraphobes constituent des « races », bien sûr.
La phobie, par ailleurs, ce n’est pas forcément le rejet ou la haine, c’est la peur — peur qui peut, certes, devenir la cause d’un rejet ou d’une haine.

Vu dans les locaux de la Fédaration nationale d’achats des cadres du passage du Havre, pas plus tard qu’il y a deux jours. C’était une journée spéciale pour les adhérents « One ». Je le savais pas, j’y étais par hasard, c’est vraiment du bol car j’ai pu profiter d’une super promo. Cependant j’ai compris en discutant avec la vendeuse que ma promo était de même valeur que la réduction que j’aurais eu notamment en tant qu’adhérent. Du coup je me dis que je me suis un peu fait avoir. C’est intéressant, hein ! C’est juste pour vérifier si vous lisez les légendes, en fait. Mais tout est vrai.

La vraie question n’est pas de savoir qui est propriétaire du mot, mais de se demander s’il existe bel et bien une peur de l’Islam en France en 2017. Je me souviens d’avoir vu toute la classe politique disserter pendant l’été 2016 sur le « burkini« , tenue réputée conforme à l’Islam selon un mufti australien2, dont le nom est un gag (burqa + bikini) et que personne n’a jamais du porter en France puisque les seules photos que la presse a trouvé pour illustrer les articles sur le sujet étaient systématiquement issues du catalogue de la styliste créatrice de ce vêtement, et puisque les quelques cas de femmes bannies des plages pour cause de burkini, pour autant que je sache, l’avaient été pour d’autres tenues réputées islamiques et pas pour avoir effectivement porté le burkini. Une réaction aussi excessive, où tout un pays débat d’une question qui relève plutôt de l’imaginaire, me semble un bon exemple, parmi bien d’autres souvent moins légers, d’un climat de psychose généralisée. Oui, la peur de l’Islam existe en France et elle est prégnante. Et comme l’arachnophobie, par exemple, cette peur n’est pas forcément irrationnelle : certaines araignées sont bel et bien dangereuses, après tout, et de la même manière des gens se sont montrés coupables ces dernières années d’abominables déchaînement de violence terroriste au nom de l’Islam. Au passage, si des gens comme Riss ou comme Coco, et d’autres membres de la rédaction de Charlie Hebdo qui étaient là le jour du massacre de leurs amis, ont peur des musulmans, s’ils frémissent en entendant « Allahu akbar » (dieu est le plus grand — profession de foi banale de tout musulman mais cri de guerre poussé par les frères Kouachi entre deux rafales de fusil mitrailleur), je n’ai rien à leur dire, aucune leçon politique à leur donner, et si je trouve injuste et idiot l’éditorial de la semaine de Riss, qui accuse par avance Edwy Plenel du prochain attentat qui touchera l’hebdomadaire satirique, je sais que je ne peux pas me mettre à la place qui est la sienne, je n’ai aucune légitimité à mettre en question sa réaction. De la même manière, je salue sans réserves le courage des gens qui se battent contre l’oppression religieuse là où la religion a du pouvoir, et je comprends mal les français qui au nom d’un calcul assez pervers reprochent à des gens de culture musulmane de renier la religion de leurs pères ou de se rebeller contre des tyrannies dont ils ne voudraient pas pour eux-mêmes.

Départ des français pour la troisième croisade.

Bien que les terroristes djihadistes ne soient pas représentatifs de la masse de leurs coreligionnaires, ils sont effectivement de vrais musulmans. On aime bien dire d’eux « ça ce n’est pas le vrai Islam », mais c’est comme de dire que les croisades ne sont pas représentatives du Catholicisme, c’est faux. Les croisades ne résument pas le catholicisme mais elles sont bel et bien une partie de l’histoire de cette religion, et les croisés étaient sans doute nombreux à penser que c’est bien Jésus qui leur commandait de partir couvrir Jérusalem de sang sarazin.
Et les gens de Daech, d’Al Qaeda ou les Frères musulmans sont tous autant qu’ils sont des musulmans. Pas les musulmans mais bien des musulmans. Le leur dénier n’est pas plus logique que de résumer leur religion aux crimes qu’ils commettent.
Pour les psychiatres, une phobie est une peur qui se manifeste de manière excessive. Plutôt que de jurer que l’islamophobie n’existe pas, ceux qui l’éprouvent devraient être honnêtes avec eux-mêmes et constater qu’ils ont développé une sensibilité disproportionnée et potentiellement problématique à tout ce qui touche à la religion des musulmans. Car c’est un problème : les musulmans existent en France, où ils représentent 7,5% de la population, ce qui n’est pas rien, mais leur présence imaginaire est bien plus élevée puisqu’un sondage récent a établi que les Français estimaient en moyenne la présence des musulmans en France à 31%, soit près d’un tiers de la population, contre à peine plus d’un quinzième en réalité !
La peur, la haine, la détestation, sont des sentiments naturels qu’on ne peut pas s’interdire à soi-même afin de coller à quelques principes. Ce ne sont ni des crimes, ni des délits, même si leur expression, pour les effets qu’elle peut avoir, peut être pénalisée. Je me souviens que l’écrivain Michel Houellebecq ou l’actrice Véronique Genest se sont décrits eux-mêmes comme islamophobes, ou qu’Élisabeth Badinter a dit qu’il ne fallait pas craindre d’être qualifié d’islamophobe. Même s’il est dommage pour ces gens de vivre dans la peur, je trouve plus honnête de leur part de faire un tel constat que de se faire croire qu’on peut rejeter une idée, une idéologie, une croyance, une culture, indépendamment des personnes qui les portent, qui y adhèrent.

L’union sacrée contre Edwy Plenel est une véritable cour des miracles avec par exemple une ancienne ministre socialiste ; un journaliste algérien connu pour son opposition à l’islamisme ; un quotidien catholique traditionaliste et nationaliste. Eh oui, Médiapart s’est fait beaucoup d’ennemis.

Revenons à la première pensée exprimée par le gars d’Atlantico : dire qu’on peut « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme » sans pour autant mettre en cause les musulmans induit d’une part que la question posée a déjà sa réponse (si poser la question doit aboutir à une mise en cause), et d’autre part que les musulmans peuvent être considérés à part de l’Islam alors qu’ils se caractérisent par le fait qu’ils adhèrent à cette religion. Quand à l’association de « Islam » et « Islamisme », elle semble quelque part nier la distinction entre les deux notions (une religion, d’une part, et l’inspiration religieuse d’une action ou d’un régime politique, d’autre part). Essayons la même phrase en visant une autre communauté regroupée autour d’une foi : « Poser la question du Christianisme et de l’intégrisme ce n’est pas mettre en cause le chrétiens ». Ça sonne mal, non ? C’est ce genre de formules, ou les habituels « les terroristes ne sont qu’une fraction infinitésimale des musulmans mais ne trouvez-vous pas que le Coran pousse au crime ? » qui sont il me semble une insulte pour les musulmans français, et une manière constante de leur dire : « on ne veut pas de vous, on veut que vous rasiez les murs ! »… Et que peut-on attendre d’une telle ambiance ? Si on vous intime l’ordre de raser les murs, qu’est-ce que vous ferez ?3

Tout ça m’amène à une notion médiatique que je trouve très perverse : celle du « musulman modéré ». Si on suit les journaux télévisés les plus banals, ceux qui façonnent les consciences et qui expriment tout à la fois les poncifs les plus répandus, on apprend qu’il existe des bons musulmans, les musulmans « modérés », et puis des mauvais, qui n’ont pas de nom générique, mais peuvent être appelés intégristes, radicaux, ou encore salafistes et djihaddistes, autant de mots qui ne sont pas synonymes les uns des autres mais que regroupe l’ensemble des « non-modérés ».
Je ne suis pas croyant, et je suis même clairement religiophobe, mais il me semble que de nombreuses religions — et c’est en tout cas le cas du Christianisme et de l’Islam, deux religions monothéistes exclusives qui reposent sur un credo —, condamnent la modération : le croyant est censé se donner tout entier à la divinité qu’il adule, et s’il ne le fait pas, sa foi n’a pas de valeur, il n’a pas le droit d’être « tiède », comme le dit le livre des Révélations : « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche »4. On trouve des réflexions du même tonneau tout au long de la Torah5. Enfin, dans l’Islam, peu de péchés sont plus graves que l’« association » (rendre un culte à d’autres divinités, vénérer des saints ou même, selon certaines interprétations, se montrer superstitieux), et il vaut mieux être incroyant qu’« hypocrite », c’est à dire que si l’on se dit croyant il faut l’être sans réserves et sans calcul.
Oui moi aussi je trouve que tout cela constitue une forme malsaine de chantage, mais c’est un fait, cela fait partie des principes théoriques de ces religions et le plus tolérant des curés, le plus libéral des imams, auront du mal à absoudre une de leurs ouailles qui se dira « un tiers chrétien, un tiers musulman, un tiers bouddhiste ». Puisque la religion est avant tout un outil de coercition sociale, un moyen pour souder le groupe autour d’un certain nombre de rites, de pratiques, de croyances, de lieux, de valeurs, alors on n’est pas censé dire que l’on n’y adhère qu’à moitié, et on n’est pas censé choisir ce à quoi on adhère, on doit prendre le pack entier. Du moins officiellement, car tout croyant effectue une sélection, ne serait-ce que parce qu’il est logiquement impossible de cocher toutes les cases en même temps, eu égard à l’incohérence des livres et à la grande latitude d’interprétation permise par des siècles de réflexion théologique et de pratique populaire6.

Natacha Polony devient une héroïne pour le site identitaire fdesouche, Christophe Barbier le plus mauvais journaliste de France à ma connaissance prend parti contre Edwy Plenel, et enfin, un ancien premier ministre, au nom de la liberté d’expression et de la démocratie, veut que Médiapart « rende gorge » et soit « exclu du débat public ». Charmant !

On peut en penser ce qu’on veut (j’en pense beaucoup de mal, pour ma part), mais cette injonction à se donner entier à son dieu fait qu’il est absurde d’exiger des croyants de se revendiquer « modérés », et un peu idiot de laisser entendre que les seuls musulmans non-modérés, passionnés, entiers, sont ceux qui posent des bombes ! Du reste, laisser penser qu’un musulman véritable est un meurtrier est précisément le cœur de la propagande de Daech… Quelle idée d’épouser la même vision des choses ? Ceux qui insultent les musulmans travaillent au même monde de misère que ceux qui leur promettent le Califat : l’un pousse, l’autre attire, il n’y a pas de tension, juste une direction.
Je vais en choquer plus d’un en l’écrivant mais pour moi, Élisabeth Badinter, Dieudonné, Manuel Valls, le Printemps Républicain, Riposte laïque, Tariq Ramadan, Caroline Fourest, le Parti des Indigènes de la République, etc., etc., s’ils sont bien adversaires, n’en sont pas moins unis autour d’une vision du monde assez semblable. Parfois avec une vraie honnêteté intellectuelle et en espérant sincèrement aller dans le bon sens, je ne mets pas ça en question a priori (même si j’ai mon opinion sur le degré d’opportunisme de certains). J’ai peur que tous ces gens nous mènent vers la guerre, peut-être vers une nouvelle Saint-Barthélémy, peut-être juste vers une extension du communautarisme, vers une vague de radicalisation molle mais dévastatrice7 d’une partie des musulmans autant que d’une partie des chrétiens. Ma théorie, je l’ai dit souvent, c’est que nous nous dirigeons vers un affrontement, non pas parce que le livre de l’un dit noir et que le livre de l’autre dit blanc, ça n’a en général aucune importance, mais parce que le pétrole, l’uranium, les terres cultivables, l’eau non-souillée, l’air respirable, sont inexorablement amenés à manquer, et que même si en apparence tout se passe encore bien, même si nous nous faisons encore croire que la science et la technologie pourront nous sauver in extremis8, nous nous préparons à nous entre-tuer, c’est ce que disait Claude Lévi-Strauss quelques années avant sa mort :

(…) De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué9.

Pour s’entre-tuer, il faut des camps bien identifiés, il faut qu’il y ait les « nôtres » et les « autres », et il faut un prétexte, un désaccord fondamental, irréconciliable, puis, ça marche toujours, accuser son adversaire d’être un danger futur. Le temps se charge d’apporter l’étincelle.

Si je partage l’analyse d’Edwy Plenel sur le fait qu’il existe une gauche et une droite alliés dans une guerre contre les musulmans, je ne mets pas Charlie Hebdo dans ce sac, ne serait-ce que parce que Charlie Hebdo exprime de nombreuses sensibilités différentes et, par son caractère satirique, (vaguement) anar et (encore un peu) déconneur, permet le décalage, permet de ridiculiser tous les discours, ou permet de ridiculiser l’idée même de sérieux10. L’humour est une des armes de l’intelligence. Malheureusement pour eux, le monde entier, que ce soient ceux qui leur souhaitent mille morts ou ceux qui veulent en faire un porte-étendard politique, les force à se prendre au sérieux. Si j’ai trouvé l’édito de Riss excessif, j’admets qu’il est maladroit ou imprudent de la part de Plenel de mentionner Charlie Hebdo comme faisant partie d’une « guerre contre les musulmans »11. Tout comme je trouve injuste de la part de Charlie Hebdo de se ranger derrière l’idée qu’en considérant que les musulmans de France sont victimes d’une forme de stigmatisation, Médiapart est au mieux « idiot utile de l’islamisme » et au pire, un média « compagnon de route de l’intégrisme », comme je l’ai entendu dire vendredi par une journaliste sur Arte. Et ne parlons pas de l’odieuse accusation d’avoir sciemment couvert des viols, ou encore plus incroyable, le rapprochement assez obscène fait par Joann Sfar et repris sans vérification par une partie de la presse entre les 130 morts du Bataclan et les 130 signataires (en fait 150) d’une tribune de soutien à Edwy Plenel.
À l’heure où je parle, la dessinatrice Coco a fermé son compte Twitter, sous le poids des insultes — elle a tout mon soutien, mais même si son dessin affirmant qu’Edwy Plenel avait volontairement évité de s’intéresser aux mœurs sexuelles de Tariq Ramadan était plutôt réussi et drôle (elle est un des derniers talents de ce journal), il était injuste. La seule personne qui se soit elle-même accusée d’avoir été au courant et de n’avoir rien dit, c’est Caroline Fourest12.
J’en veux vraiment à ceux qui se servent opportunément de cette histoire pour régler des comptes. Je pense par exemple à Manuel Valls qui, au nom de la défense de la liberté d’expression et de la démocratie a souhaité tout haut que Médiapart « soit exclu du débat public » et « rende gorge » ! J’en viens à me demander si Plenel ne prépare pas un dossier sur l’ancien premier ministre et si ce dernier n’est pas en train de jouer le tout pour le tout, à coup d’insinuations toxiques, pour décrédibiliser le site d’investigation ou pour faire passer son travail pour une vendetta entre personnes. Ou bien il cherche juste un prétexte pour pousser plus avant son personnage de « monsieur je-serais-intraitable », son créneau marketing.

Gaston Phébus (1978) épisode 1. On entend toujours parler de l’armée de Phébus dans la série, composée de dizaine de milliers d’hommes, mais à l’image on a toujours les six ou sept mêmes mecs. C’est un peu cheap. Comme d’utiliser une pauvre carrière à ciel ouvert comme décor pour représenter la Palestine. La séquence ci-dessus est intéressante pour la manière dont elle représente les Croisades : les soldats francs, qui sont techniquement une armée d’invasion, sont présentés comme les preux chevaliers qui vont au secours d’un homme torturé et se font prendre en étau par une bande d’orientaux patibulaires à qui la caméra ne donne jamais la chance d’être montrés comme des personnes : ce sont des burnous et des turbans qui braillent en faisant tourner des sabres. Ils sont fourbes, bruyants et lâches13.

Une chose me choque de plus en plus dans le discours ambiant, c’est sa binarité : si on ne va pas dans le sens du troupeau, c’est qu’on est l’ennemi — et on découvre vite à ses dépens qu’il s’agissait d’un troupeau de loups pour qui désigner l’ennemi, c’est se donner la permission de le juger sans procès, de le condamner sans jugement et d’exécuter sa peine sans condamnation. À une époque pas si lointaine, la tolérance consistait à accepter que quelqu’un soit différent, ait une autre vision du monde, d’autres idées. Aujourd’hui, chez beaucoup, c’est un cri de ralliement : on est dans la bande des tolérants dégoulinants d’esprit démocratique, ou bien on est l’ennemi et on doit être abattu. À une époque on pouvait ne pas aimer quelque chose sans demander pour autant une loi pour l’interdire !
Pour ma part j’ai l’impression et je m’efforce constamment d’être tolérant suivant l’acception ancienne du mot. Je considère que le monde entier a tort, je n’aime pas la politique, Je n’aime pas les religions, elles me font peur, je n’aime pas les symboles qui vont avec les religions, et notamment l’obsession de la distinction sexuelle dans les religions monothéistes. Beaucoup de valeurs politiques, religieuses ou philosophiques qui ne sont pas les miennes me répugnent, mais je respecte la folie de chacun tant que je n’ai pas la preuve que les fous font du mal à d’autres qu’à eux-mêmes.

Gaston Phébus (1978), suite. Ayant eu contre son gré un enfant avec son épouse qu’il déteste (c’est un peu compliqué à expliquer), Gaston III de Foix-Béarn hait son rejeton Gaston, un adolescent difficile (qui, sous-entend lourdement mais sûrement le scénario, s’intéresse plutôt aux garçons qu’aux filles). Tout naturellement, comme ça se faisait à l’époque, le jeune homme essaie d’empoisonner sa famille sur le conseil de son oncle maternel, Charles le mauvais. L’affaire tourne mal car son frère Yvain (Lambert Wilson, alors à ses débuts) parvient à l’en empêcher. Il ne veut cependant pas que son demi-frère soit puni (dans les fratries, on se chamaille, mais face à l’autorité parentale, on peut aussi être solidaire !), mais le poison est involontairement repéré par un chien qui, après l’avoir ingéré, décède. C’est la goute d’eau qui fait déborder le vase, Gaston est envoyé dans sa chambre sans manger. Mais quand les choses se calment, il continue de refuser de s’alimenter ! Dans la scène ci-dessus, Gaston III essaie de convaincre son fils de goûter une cuisse de poulet mais ce dernier refuse. Alors son père négocie, menace, s’énerve. Mais ça marche pas ces trucs-là, croyez-en mon expérience, l’éducation est un truc bien plus fin. Le fils meurt, la jugulaire accidentellement tranchée par son papa qui faisait mine de le menacer avec un poignard et qui s’est montré maladroit en le manipulant. En plus il savait pas que son fils était hémophile.

Bon, maintenant, parlons solutions.
Car quand des gens a priori intelligents s’écharpent, des gens qui a priori cherchent à être du bon côté de la barre, il y a un problème à régler. Sur les affaires dont il est question, je dois dire que je suis effrayé, chaque jour, sur Twitter, en voyant les positions des uns et des autres se rendre caricaturales et devenir affaire de réflexes, de réactions épidermiques qui transforment des personnes estimables en machines à penser par catégories et par mots-clés.
Je veux continuer à débattre même si ça m’épuise et si ça me désespère, alors je vais tenter de me tenir à quelques principes qui peuvent m’aider à être juste :
— Éviter la tentation des oppositions qui s’équilibrent : si on me parle d’une injustice commise par x, il ne faut pas lui opposer une injustice commise par y : une injustice plus une injustice, ça ne fait pas un équilibre, ça fait deux injustices. Les deux injustices doivent être condamnées, elles ne s’annulent pas. Par ailleurs, chacun a ses points sensibles et ses points aveugles, il faut l’admettre (y compris à son propre sujet) et éviter de poser ça en termes accusatoires.
— Ne pas réagir à une nouvelle sans connaître le contexte, sans avoir pris connaissance de la phrase entière et même des phrases qui précèdent et qui suivent, sans avoir vu la vidéo, sans avoir lu l’article.

Un exemple tout frais de problème de contexte : hier Aurore Bergé (porte-parole de la République en Marche) a exhumé un tweet de Mélenchon qui proposait que le Parti de Gauche offre l’asile politique à Gérard Filoche, laissant croire que cette proposition suit le tweet douteux de Gérard Filoche. L’indignation est générale, jusqu’à ce que certains remarquent que le tweet de Mélenchon date de 2014 et ne peut donc pas être lié à une affaire de 2017. La jeune députée a été forcée d’admettre son erreur, expliquant qu’elle n’avait pas vu la date du tweet (admettons – ça m’est arrivé assez souvent pour que je puisse y croire), mais ajoutant l’insulte à l’injure en se demandant tout haut si l’offre est toujours d’actualité, en accusant Mélenchon d' »avoir des amitiés avec le Parti des Indigènes de la République » (dont il s’est pourtant fermement démarqué), et finissant par retourner sa chaussette sale en demandant que l’on se calme puisqu’elle n’a « justement aucune envie d’employer les méthodes qui sont celles des Insoumis ». Ce qui m’intéresse ici et qui motive le point suivant, c’est que je pense que le sentiment que Mélenchon est suspect d’indulgence envers l’antisémitisme, provoqué l’exhumation opportuniste d’un de ses vieux tweets, ne va pas quitter ceux qui l’auront éprouvé (notamment ceux qui étaient déjà prêts à la recevoir sans filtre), alors même qu’ils auront été ensuite informés de la manipulation. Les sentiments sont comme l’amiante ou ces métaux lourds qui s’accumulent dans l’organisme et ne le quittent jamais : les révisions, le complément d’information, la réflexion, ne permettent jamais de s’en débarrasser vraiment, et ils refont surface à la première occasion.

—  S’efforcer de mettre à jour les informations qu’on a tenues pour exactes et qui se sont révélées ne pas l’être, et tenter de revenir sur les sentiments que l’on a éprouvé en les entendant. Cette seconde partie est presque impossible à effectuer, malheureusement : une indignation qui s’appuie sur une mauvaise information restera toujours en sourdine quand bien même on aura découvert sa fausseté.
—  Réagir à ce que les gens font, à ce qu’ils disent, pas à ce qu’on pense qu’ils pensent en vertu de leurs amitiés ou de la personne qui s’est trouvée avec eux, un jour lambda, sur une photographie.
—  Se rappeler que les gens (et se compter dedans) sont bien plus largués qu’ils ne se le font croire, bien moins maîtres de leurs pensées, de leurs émotions, de leurs références, de leurs goûts, de leurs répulsions, de leurs frayeurs, qu’ils ne le voudraient.  Chacun de nous est jeté dans le monde sans avoir rien demandé et passe les quelques décennies qu’il y vit à tenter de donner un sens aux choses en attendant de disparaître. Et puis il meurt sans avoir rien compris, mais en ayant parfois fait du bien ou du mal, et  en ayant parfois eu le choix de ses actes.
— Tenter d’éviter les excès verbaux, qui braquent forcément, et les métaphores outrancières.
— Traiter chacun, même adversaire, même ennemi, comme une personne, c’est à dire comme quelqu’un qui est responsable de ses actes et qui s’exprime en son nom. Cela sert autant à être juste soi-même qu’à contraindre sont interlocuteur à ne se cacher ni derrière un leader, ni derrière un dieu, ni derrière une idée, et à agir en tant que personne et non en tant qu’agent.

Hier avant d’aller me coucher j’avais plein d’autres idées de méthodes à appliquer pour rendre le monde moins stupide mais au réveil, je les ai oubliées. On verra une autre fois.
Et toi, lecteur, as-tu des propositions ?

  1. Demandez à Google books.  []
  2. Il paraît que de nombreuses femmes britanniques portent ce vêtement sans rapport à des convictions religieuses mais pour épargner le soleil à leur peau trop fragile, et que ce vêtement a aussi du succès en Asie du Sud Est chez des femmes qui veulent aller à la plage mais refusent de bronzer. En revanche il n’est pas spécialement validé par Daech. []
  3. Il semble que certaines jeunes femmes ne se mettent à porter le hijab que par réaction à ce qu’elles ressentent comme une attaque envers leur religion. Lire à ce sujet le livre de témoignages Des voix derrière le voile, par Faïza Zerouala, éd. Premier Parallèle. []
  4. Apocalypse 3:16. []
  5. Par exemple Rois 8:61 : « Que votre cœur soit tout à l’Éternel, notre Dieu, comme il l’est aujourd’hui, pour suivre ses lois et pour observer ses commandements ». Les dix commandements, déjà, ne disent rien d’autre avec cet avertissement : « car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux ». []
  6. Je note que les religions laissent une latitude au doute et aux errements du croyant, tant que tout cela permet de renforcer son adhésion au crédo, mais il faut que cela soit contrôlé, dirigé : on peut confesser à un prêtre que l’on doute, et se le reprocher à soi-même, mais on n’est pas censé en parler autour d’un verre avec des gens qui ont d’autres croyances : on lave son linge sale en famille. []
  7. Daech est comme l’épisode des Anabaptistes de Münster au XVIe siècle (et bien d’autres poussées de fièvre sectaires dans l’histoire) : ravageur et spectaculaire, mais forcément épuisant pour tout le monde et appelé à l’autodestruction.
    Mais d’autres mouvements sont plus lents, moins visibles, moins meurtriers en apparence mais plus solides et plus efficaces à long terme, conçus pour durer. []
  8. Alors même que certains d’entre nous voient la science comme une sorte de luxe inutile et idéologiquement nuisible — on trouve ça chez Trump, chez les religieux et chez certains écologistes, mais aussi de manière plus insidieuse dans le discours médiatique et dans les politiques publiques de partis politiques pourtant « science-friendly ». []
  9. Claude Lévi-Strauss, réception du Prix international de Catalogne, mai 2005. []
  10. La zone d’ombre de Charlie Hebdo, pour moi, c’est la psychanalyse, qu’ils traitent avec une dévotion respectueuse très constante. []
  11. Notons tout de même que la phrase dite par Plenel sur France Info à ce sujet a été malhonnêtement tronquée. []
  12. Bien que je la mentionne plusieurs fois dans ce texte, je ne pense pas de mal de Caroline Fourest, si ce n’est qu’elle peine à revenir sur ses emballements quand bien même ils a été démontré qu’ils étaient mal informés, ce qui décrédibilise totalement son propos. L’orgueil la rend malhonnête. Mais depuis que j’ai vu une manifestation de deux cent hommes, avec à leur tête un curé illuminé en soutane, l’accueillir à la sortie d’un train avec des intentions brutales, je me dis que sa vie quotidienne doit être un enfer et qu’elle est courageuse de s’en tenir à ses idées même si celles-ci sont erronées. []
  13. Les Croisades, dont on parle avec légèreté chez nous à présent, n’ont pas été une entreprise pacifique mais bien une sanglante série de guerres de conquête. Rappelons le célèbre témoignage de Raymond d’Agiles (Historia francorum qui ceperint Jerusalem) : « On vit alors des choses jamais vues. De nombreux infidèles furent décapités, tués par les archers ou contraints de sauter du haut des tours. D’autres encore furent torturés puis jetés dans les flammes. On pouvait voir dans les rues des monceaux de têtes, de mains et de pieds. On chevauchait partout sur des cadavres. Ce fut un tel massacre dans la ville que les nôtres marchaient dans le sang jusqu’aux chevilles. Les croisés pillaient à satiété : ils parcouraient les rues, entraient dans les maisons, raflaient or, argent, chevaux, tout ce qu’ils trouvaient… ». Notons qu’à l’époque, « les infidèles » c’étaient les musulmans. C’est encore sous ce nom que, cinq siècles plus tard, ont été massacrés les Mayas et les Aztèques. []