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Que sont mes amis Facebook devenus ?

J’aime bien les débats, mais (ou bien précisément pour ça), j’accepte très bien de ne pas être d’accord avec mes interlocuteurs. Comme je ne suis ni excité ni malveillant, même quand les échanges sont vifs, les choses se terminent généralement bien. La semaine dernière, j’ai tout de même réussi à me faire bloquer sur Facebook1. J’avais publié un lien vers un communiqué de l’Agence Nationale de sécurité du Médicament qui parlait du soupçon d’effets secondaires psychiatriques liés à l’usage d’hydroxychloroquine pour traiter le Covid-19. Même si ce n’était ni mon but ni mon propos, mais sans que cela ne me surprenne outre mesure, la discussion a vite dévié sur le cas de Didier Raoult, et après quelques échanges, je me suis donc retrouvé bloqué.

À présent que je suis bloqué, je ne peux plus voir le « mur » de cet ancien ami, et lorsque son nom apparaît quelque part (par exemple dans des commentaires auxquels j’avais accès avant le blocage, ou lorsqu’il « like » une publication d’amis communs), son nom n’est plus cliquable.
En revanche, j’accède toujours aux conversations passées. Il est devenu un fantôme, non pas intangible, mais incliquable. J’imagine que je suis la même chose pour lui.

On passe vite du désaccord à la « désamification », et enfin au blocage. J’ai anonymisé mon interlocuteur. Peut-être m’abusè-je mais je ne me trouve pas spécialement violent dans cette conversation !
(cliquer sur l’image pour lire)

Le concept d’« ami Facebook » est assez particulier. Sur cette plate-forme je me suis donné pour règle empirique d’accepter surtout les invitations de gens que je connais dans le monde matériel, qu’ils appartiennent à mes cercles familiaux, amicaux ou professionnels (collègues, confrères, étudiants, anciens étudiants) — mélange que je trouve assez fertile. Il m’arrive souvent d’inviter quelqu’un que je viens tout juste de rencontrer et avec qui j’ai passé un moment plaisant (festival, dîner,…) à être mon « ami Facebook » : le lien est alors très superficiel, mais on s’est tout de même rencontrés « dans la vraie vie », on a passé un moment ensemble.
J’ai néanmoins aussi accepté les invitations de gens que je fréquente de manière purement virtuelle mais depuis si longtemps2 que j’ai l’impression de les avoir effectivement croisés ; de personnes dont la demande de contact me flatte (par exemple un auteur de bande dessinée idole de mon adolescence) ; et puis il m’arrive d’accepter de me lier à de gens qui évoluent dans un de mes cercles professionnels et avec qui j’ai tellement d’amis commun que si nous ne nous connaissons pas encore, il est bien probable que nous nous rencontrerons un jour. C’était le cas avec la personne ci-dessus.

Ce genre d’« amitié » est un peu fragile, car lorsqu’une discussion tourne à l’aigre, la pauvreté du lien apparaît : on n’a pas de souvenirs badins auxquels se raccrocher, pas de bière bue ensemble, pas d’expression du visage à imaginer, pas de son de la voix à plaquer sur les mots qu’on lit. Ce genre d’histoire montre à mon sens que les moments que l’on vit en ligne ou les lieux virtuels ne sont pas de même nature que les moments passés sous un même Soleil à respirer le même air. Mais si les « lieux virtuels » sont autre chose que les lieux physiques, tous les lieux virtuels ne fonctionnent pas de la même manière (et ne sont sans doute pas appréhendés et vécus pareil par tous). La qualité du lien semble différente sur chaque réseau social : mail-list, forum, linkedin, Instagram,…
Je suis fasciné par la différence avec Twitter, plate-forme apparemment plus insaisissable où les conversations s’entremêlent d’une manière qui semble terriblement confuse aux nouveaux arrivants, et où on ne se lie pas sous le nom très chargé d’«ami» . On « suit » et « on est suivi », sans obligation de réciprocité, sans que ce lien constitue un engagement et parfois sans avoir la moindre idée de l’identité réelle des personnes.

  1. Ce n’est que la seconde fois qu’on me bloque, à ma connaissance. []
  2. Par exemple depuis l’époque des forums Usenet. []

C’est pas sa page

Fausse nouvelle en vogue depuis deux jours : Karine Lacombe, cheffe de service en maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, qui a fait un peu de bruit en critiquant la méthodologie des travaux récents de l’IHU de Marseille, aurait « supprimé sa page Wikipédia » afin de faire disparaître les preuves de conflits d’intérêt avec deux laboratoires privés.
C’est par exemple ce qu’affirme avec force sous-entendus-bien-entendus le dénommé Jean Messiha, membre proéminent du Rassemblement National :

J’ai envie d’en parler ici car c’est une bonne occasion d’expliquer un peu mieux la nature et le fonctionnement de l’encyclopédie libre Wikipédia.
Le premier point important est que personne ne possède « sa » page sur Wikipédia. Une notice encyclopédique n’est pas un CV en ligne, Wikipédia n’est pas Linkedin ni Facebook ni Copainsdavant, ce n’est pas non plus un organe de promotion ou de communication. On peut certes disposer d’un compte Wikipédia (qui n’est pas indispensable pour participer à la rédaction de l’encyclopédie) et on peut renommer (mais pas supprimer) ce compte, mais celui-ci ne confère de droit de propriété sur aucune notice du corpus encyclopédique. Pour ma part j’ai créé des milliers d’articles, mais ils ne m’appartiennent en rien, ou du moins ils ne m’appartiennent pas plus qu’ils n’appartiennent à l’ensemble de la communauté : certain des articles que j’ai créés ont été supprimés, profondément remaniés, peut-être même parfois modifiés d’une manière que je n’approuve pas, mais c’est mon problème : je n’ai strictement aucun droit de regard particulier sur leur contenu. En éditant ces pages, j’ai accepté que mon travail soit « libre », au sens des licences libres.
Le fait d’être le sujet d’une page ne donne bien évidemment aucun droit supérieur non plus : est-ce que vous trouveriez utile une encyclopédie où Adolf Hitler (au hasard) aurait le pouvoir de maîtriser le contenu de la page qui porte son nom ?

Karine Lacombe a participé à un point sur l’épidémie, aux côtés du premier ministre

Bien entendu, et ça apparaît parfois de manière risible, beaucoup de pages Wikipédia sont éditées et ont parfois été créées par ceux qui en sont les sujets : on ne compte pas le nombre d’universitaires qui créent des pages longues comme le bras où sont listées méthodiquement toutes leurs publications, ni celles d’artistes qui n’ont pas assez d’adjectifs élogieux pour célébrer leur propre talent. Après tout, chacun peut éditer Wikipédia, y compris ceux qui sont le sujet des pages. Ce n’est pas une très bonne idée, car on manque un peu de recul à son propre sujet : certes, on en sait plus que tout le monde, mais on peut facilement mal évaluer sa propre importance (car chacun est le personnage principal de sa propre histoire) et on a, plus qu’aucun, des choses à exagérer ou à cacher1.
Le fait que Jean Messiha parle de la page Karine Lacombe comme étant la propriété de Karine Lacombe me fait parier que ce monsieur intervient beaucoup lui-même sur la page qui le concerne, mais ce n’est qu’une intuition, basée sur l’expérience et le raisonnement.

Aujourd’hui, si l’on tente de créer la page Karine Lacombe, voici ce que l’on peut lire :

Et effectivement, la page en question a été supprimée à trois reprises :

(Wikipédia, journal des suppressions)

D’innombrables personnes se sont émues de la coïncidence temporelle : les suppressions de pages datent du 28 et du 29 mars, justement quand Karine Lacombe avait, à les en croire, quelque chose à cacher. Et cette suppression intervient alors que Karine Lacombe aurait supprimé ses comptes Twitter et Facebook2.
Mais en fait, la vérité est bien plus simple, les suppressions de page datent surtout du moment où celles-ci ont été créées !

(Wikipédia, journal des créations de pages)

On voit donc que la page a été créée une première fois par l’utilisateur « Free French » le 28 mars à 18h59 et supprimée trois minutes plus tard3 par « Esprit Fugace », administratrice sur Wikipédia depuis quatorze ans. La seconde fois, une heure après, la page a été recréée par une personne œuvrant sous adresse IP, et sa page a été supprimée là encore au bout de trois minutes. Enfin, une dernière création a été proposée le lendemain par une personne elle aussi anonyme mais dotée d’une autre adresse IP. Cette fois, la page a été supprimée instantanément4 , par « 3(MG)² », un autre administrateur, élu à ce poste il y a six mois.

On le comprend, la simultanéité n’est en rien troublante : c’est parce que Karine Lacombe est un sujet « chaud » que des gens créent des pages Wikipédia à son sujet, et c’est parce que ces pages ont été créées qu’elles ont été ensuite effacées. Rien à voir avec l’intention, par Karine Lacombe, de dissimuler des vérités fâcheuses, rien à voir avec une complicité de Wikipédia et de ses administrateurs dans une opération de ce genre.
La motivation de la suppression était la non-admissibilité de la page. Forcément, si la page n’a été (comme je le suppose) créée que pour servir d’argumentation dans un débat politique, son existence sur Wikipédia est injustifiable, car pour qu’une page soit admissible, il faut qu’elle soit un sujet d’article digne de ce nom. À quoi servirait une encyclopédie qui contiendrait une entrée pour chaque personne qui a eu l’heur d’être médiatisée quelques jours et que l’on aura oublié dans quelques semaines ?

Bref, non, Karine Lacombe n’a pas « supprimé sa page » Wikipédia. Ce n’est pas « sa » page et elle n’a pas le pouvoir de la supprimer5.

  1. Il y a une page à mon sujet sur Wikipédia, créée complètement en dehors de ma volonté par un wikipédien québécois. Je m’autorise à y ajouter mes livres, lorsqu’il en sort, et j’ai déjà effectué de micro-corrections factuelles. []
  2. La suppression des comptes Twitter et Facebook est souvent évoquée (sans preuve que de tels comptes aient effectivement existé !), et serait assez logique – une personnalité non-médiatique qui est subitement prise à parti par des milliers d’anonymes a souvent pour réflexe de fermer son compte ou de passer en mode « privé ». []
  3. Il s’agit de « suppression immédiate », qui est la procédure expresse appliquée aux cas non-ambigus (par exemple quelqu’un qui crée une page dont le titre est un injure…). Il existe une procédure véritablement communautaire pour les cas plus complexes, mais le fait que la suppression ait été immédiate ne la rend pas « anti-démocratique » pour autant car la communauté peut contester cette suppression et même, pointer du doigt le caractère arbitraire des actions d’un administrateur. Je pense que pour la plupart des wikipédiens aguerris, le cas de la page « Karine Lacombe » ne fait pas spécialement débat. []
  4. On m’a aussi dit : « certaines pages sans intérêt restent sur Wikipédia pendant des mois », alors pourquoi est-ce allé aussi vite avec celle-ci ? ». Là encore, la réponse est simple : les sujets « chauds » sont d’actualité pour les wikipédiens aussi, et ceux-ci s’y montrent donc attentifs, tandis que des sujets sans public peuvent voir leur page maintenue des semaines, juste parce que personne ne les a remarquées ou évaluées. []
  5. La justice pourrait demander la suppression d’une page, motivée par une question de droit d’auteur, d’atteinte à la vie privée, d’incitation à la haine, ou tout autre délit tombant sous le coup de la loi, mais pas dans les trois minutes qui suivent sa création ! Il peut enfin arriver que des personnes demandent à voir supprimer une information voire une page, parce qu’elle leur cause du tort. La demande est évaluée par la communauté et peut être satisfaite, par courtoisie, si cela s’avère de bon sens et si l’information n’est pas largement publique (d’autant que Wikipédia s’interdit en théorie le « travail inédit », c’est à dire le fait de créer l’information et non seulement de la rapporter). Je me souviens de cas d’artistes qui ont demandé à ce que seul leur pseudonyme public apparaisse et pas leur état-civil, par exemple. []

L’attaque des clones

Récapitulons.
Vendredi 16 août à une heure du matin, j’ai émis un tweet au sujet d’un dessin de Riss :

Un tweet un peu rentre-dedans, évidemment, un peu provocateur : rapprocher Charlie Hebdo de Valeurs Actuelles, ce n’est pas anodin. Mais malgré l’outrance apparente, c’est sincère, car sans croire, comme certains qui ne le lisent pas, que Charlie Hebdo est un brûlot raciste, je suis régulièrement gêné non pas par une obsession islamophobe — Charlie parle de bien d’autres sujets, heureusement —, mais par une manière de parler des musulmans qui s’inscrit dans un champ politique assez précis, celui qui veut absolument émanciper de force les femmes voilées, celui qui voit en Edwy Plenel un allié de Daech, celui pour qui l’objet de la laïcité n’est pas la paix religieuse et a-religieuse en France, mais exclusivement un glaive pour lutter contre une prétendue invasion musulmane.

Les islamo-gauchistes

La dessinatrice Coco, dont je reconnais le talent et qui peut être assez drôle, a publié quelques dessins qui (je ne pense pas surinterpréter) reprennent à leur compte la figure de l’Islamo-gauchiste, cet affreux bonhomme qui, sans être ni musulman ni a fortiori salafiste, fait tout son possible pour assister les Frères Musulmans ou Daech dans leur projet de conquête du monde.

J’aime bien Coco, hein. Et visuellement, le gag des moustaches est bien. Mais Ce dessin sur Plenel accusé d’avoir pudiquement fermé les yeux sur les viols et harcèlements dont Tariq Ramadan est accusé est assez diffamatoire : Médiapart aurait su et se serait tu ?… Pour mémoire, le rapport entre Plenel et Ramadan est que le premier a accepté de débattre publiquement avec le second, et a ensuite résumé l’échange en disant que Ramadan n’avait ce jour-là rien dit de choquant et avait fermement condamné le terrorisme ou l’antisémitisme. C’est encore Plenel qui est visé (avec Najat Vallaud-Belkacem et Cécile Duflot) dans la couverture sur le Burkini. Alors qu’aucun journaliste n’avait réussi à photographier une femme en Burkini sur une plage française, toute une classe politico-médiatique réclamait l’interdiction de ce vêtement. Ceux qui ne comprenaient pas cette hystérie ont été, là encore, jugés « islamo-gauchistes ».

Les motivations de cet islamo-gauchiste non-musulman ne sont pas très claires, mais des personnalités à fort impact médiatique comme Caroline Fourest, Michel Onfray, Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner ou Franz-Olivier Giesbert utilisent ce terme et l’appliquent à des gens tels que Edwy Plenel, Benoit Hamon, Christiane Taubira, Edgar Morin, Emmanuel Todd, Lilian Thuram, Jean-Louis Bianco, Esther Benbassa, Alain Grech, Guillaume Meurice, Benjamin Stora,… Et à des médias tels que Libé, les Inrocks, Médiapart, le Monde diplomatique, Arte ; des institutions comme les universités Paris 8 et Nanterre ou comme l’Ehess ; des organisations comme Amnesty international, Coexister, l’observatoire de la laïcité,… Enfin bref, tous ceux qui appellent au calme, refusent d’exclure, de haïr, de juger, de créer des amalgames absurdes, sont considérés comme complices d’une invasion sarrasine. Et cela s’étend aux mouvement post-coloniaux, décoloniaux, au féminisme intersectionnel, et même à la Laïcité historique, il suffit de voir les attaques dont fait l’objet Jean-Louis Bianco, qui depuis son Observatoire de laïcité rappelle régulièrement les limites d’application de la loi de 1905.

Un dessin paru dans la Revue des deux mondes qui illustre assez bien l’idée que Riss souscrit sans grandes nuances à l’idée que les intellectuels de gauche sont sous influence de l’Islam.

Ce que je n’ai jamais compris chez les Élisabeth Badinter &co., c’est ce qu’ils attendent concrètement de leur propre attitude. Qu’ils considèrent qu’une prescription religieuse sexuée est sexiste, qu’ils s’inquiètent du communautarisme montant, du poids de la religion dans certaines banlieues, du discours rétrograde des imams, pourquoi pas, mais comment peuvent-ils imaginer que l’insulte, la stigmatisation, l’humiliation, le soupçon de fourberie, les injonctions autoritaires et les rapprochements injustes vont, par miracle, mettre les musulmans dans une disposition d’écoute idéale et les convaincre que la « patrie des droits de l’Homme » leur veut du bien ? Je me demande combien de jeunes femmes ont revêtu le hijab non en croyant que c’était ce que leur demandait leur dieu, mais en pensant rendre à leurs parents la fierté de leurs origines ou de leur foi. Parce que les humains sont ainsi faits, ils n’aiment pas obéir à ceux qui les dénigrent, ils peuvent être contrariants. Comme Charlie Hebdo, qui avait publié les très mauvais dessins représentant Mahomet dans le Jyllands-Posten, non par sympathie pour ce quotidien conservateur très à droite, mais bien pour protester contre les menaces dont le journal avait fait l’objet. Et allez savoir, peut-être que les gens qui se font qualifier d’Islamo-gauchistes ne prennent pas la défense de musulmans par amour pour le Coran mais choqués de la violence dont ils font l’objet. Enfin bref.
J’ai publié un article au sujet du dessin de Riss, qui m’a valu de nouvelles discussions, et puis tout ça s’est tranquillement éteint.

L’attaque des clones

Hier, j’étais tranquillement en train de polémiquer oiseusement sur Twitter, comme ça m’arrive souvent, cette fois au sujet des manifestations à Hong Kong, lorsque j’ai été interpellé par une mention qui reprenait mon tweet vieux de trois jours, avec un commentaire de type argument ad professorum : « comment ? Cette personne enseigne [à Paris 8], mais elle n’est pas d’accord avec moi ? Elle est incompétente [pauvres étudiants] [remboursez-moi mes impôts !] ». J’appelle ça l’argument ad professorum (mais je ne sais pas le Latin, ça ne veut peut-être rien dire).

On remarque 45 retweets et 171 « likes », ce qui n’est pas rien. Parmi les retweeteurs et likeurs, on trouve des gens qui mentionnent Charlie Hebdo, la laïcité, mais aussi des « identitaires » et même, une personne qui utilise un dessin de Konk comme écran d’accueil. Konk est un dessinateur de presse révisionniste, j’aurais du mal à croire que le choix d’un de ses dessins, dûment crédité, soit décidé complètement au hasard.

Je repars donc au charbon, je discute, mais quelques minutes plus tard un second compte Twitter inconnu m’interpelle avec exactement la même réflexion : « ça se dit prof est ça n’est pas d’accord avec moi ? Ah ! Ça ne va pas se passer comme ça ! ».
Et puis un troisième. Un quatrième. Et ça n’a pas cessé jusqu’à ce matin. Au bout d’un moment, l’effet est comique. On remarque régulièrement des mentions de mon université, Paris 8.

La similarité des messages et leur simultanéité me laisse penser que les auteurs des tweets forment un groupe. Peut-être sont-ce des membre de la nébuleuse (image qu’ils aiment utiliser pour décrire leurs détracteurs) « Printemps Républicain », comme on me le souffle…
J’ignore la mécanique qui est à l’œuvre ici, je vois deux configurations :
Le banc de poissons. L’un d’eux a remarqué de la mangeaille, tout à sa joie, il agite sa nageoire caudale, ce qui a pour effet de prévenir ses congénères, qui fondent sur la nourriture et tentent d’y donner eux aussi un coup de mâchoire. Pour obtenir une telle mécanique sur Twitter, il faut des comptes qui se suivent les uns les autres (c’est souvent le cas ici je pense), qui ne suivent pas grand monde d’autre, et qui agissent de manière un peu automatique, au gré de ce qu’ils rencontrent.
La meute de loups. Un loup dominant désigne la proie et y donne le premier coup de croc, imité ensuite par ses lieutenants, etc., Le but de chacun est de se positionner en montrant sa capacité à suivre le chef tout en jouant des coudes pour sortir du lot. Les plus nuls arrivent en dernier. Je ne sais pas si les loups ont des coudes mais de toute façon je ne sais pas non plus si les loups fonctionnent vraiment comme ça, l’éthologie remet beaucoup en question ce genre de schémas (territoire, hiérarchie….). En tout cas on comprend l’idée : c’est une action un peu coordonnée, peut-être même planifiée sur un autre réseau social, façon Ligue du Lol ?

La meute

Je sais, la distinction peut sembler un peu vasouillarde, peut-être que c’est idiot de faire des analogies zoologiques. Enfin je penche pour la seconde possibilité, celle de la meute. Parce que le mouvement de meute ne sert pas à satisfaire chacun de ses agents, il sert aussi à souder et construire le groupe social, c’est par son action, c’est par la chasse que la meute existe.
Ce qui me fait dire ça, c’est que ces gens ont bien besoin de se souder, car s’ils sont tous d’accord pour penser qu’ils sont d’accord entre eux, ils ne semblent pas tellement capables d’expliquer ce sur quoi ils s’accordent. En effet, après m’avoir expliqué que je ne savais pas lire un dessin et que je n’avais pas d’humour, plusieurs de mes interlocuteurs ont tenté de m’expliquer le dessin, et ils sont loin de le lire tous pareil :

Si on récapitule : le dessin vise les gens qui critique l’écologiste Greta Thunberg avec des arguments idiots comme le fait qu’elle ne s’en prenne pas à l’Islam. Mais en même temps, ça écorne l’impossibilité (bien connue dans certains milieux médiatico-intellectuels qui ne cessent d’en parler) de critiquer l’Islam, et d’ailleurs ça attaque l’Islam, et ça attaque l’inconsistance du discours de Greta Thunberg,et l’eschatologie collapsologique et ça n’a rien à voir avec Valeurs Actuelles mais bon, et si jamais, est-ce que ça serait facho ? Ah, et puis il y en a un qui m’a envoyé télécharger un livre contre l’anti-racisme sur un site néo-nazi.
Ough. Ce n’est qu’un petit extrait des réactions que l’on m’a adressées, mais je dois dire que je sais moins quel sens donner au dessin après les avoir lues qu’avant.

Je remarque, enfin, que peu à peu mes contradicteurs les plus éloquents, les plus capables d’argumenter, ont disparu, laissant derrière eux une paire de lieutenants pas aussi affûtés, plus insultants qu’autre chose, et réagissant aux mots de manière un peu automatique.
Enfin, assez subitement, plusieurs comptes m’ont laissé tomber en plein milieu de la discussion, m’annonçant qu’ils cessaient de me répondre ou même, qu’ils me bloquaient ou qu’ils masquaient la discussion. Preuve supplémentaire que tous ces échanges n’étaient pas destinés à me démontrer que j’étais dans l’erreur, mais étaient destinés au groupe lui-même. Une fois le groupe dispersé, continuer n’avait plus de sens.

J’aime bien la personne qui me dit qu’elle a arrêté de lire mon article à sa première phrase, avant de m’expliquer que mes réponses ne seront pas lu. La bio de la personne annonce qu’elle est curieuse et bavarde.

J’essaie de comprendre le fonctionnement de ce groupe de manière empirique, sans réaliser une véritable enquête (quels comptes suivent quels comptes, quels comptes likent et retweetent quels comptes, quelles bios font référence à telle mouvance politique, quels comptes ne font partie d’aucun groupe, etc.. Il faudrait pour ça écrire un petit programme et j’ai un peu la flemme de m’y mettre. C’est les vacances, hein. Il faudrait aussi comparer avec les personnes qui ont harcelé Étienne Choubard. Je n’ai pas eu droit à l’exhumation de vieux tweets ni (à ma connaissance) aux signalements de mon compte à mes employeurs ou à Twitter, et autres méthodes du genre dont tous ces amoureux de la démocratie dégoulinants d’humour et d’esprit Charlie (es-tu là ?) sont coutumiers. Sans doute, comme je le dis plus haut, l’enjeu n’est-il pas ma personne.
Bon, bref, peut-être me trompè-je, je n’en sais rien, mais instinctivement, comme ça, je ne crois pas que ces gens m’aient sauté sur le dos par hasard.

Désolé si dans le lot je cite des gens individus dignes de ce nom : avec plusieurs dizaines de mentions par minute au plus fort, il est possible de finir par ne plus faire la distinction entre les uns et les autres. Pour finir, je remercie tous les amis (trop nombreux pour être cités – et je n’aimerais oublier personne) qui sont venus à ma rescousse pour argumenter, et forcer mes contradicteurs à exposer leurs raisonnements, jusqu’à l’absurde (ou l’insulte).

Défense du complotisme

J’ai le souvenir d’une des premières fois où la locution « théorie du complot » a été amenée à un large public. C’était dans un documentaire qui traitait notamment des attentats du 11 septembre 2001 (encore assez récents) et des théories farfelues qui les ont entourés. Une des thèses du documentaire était que le complotisme est toujours plus ou moins antisémite, suivant une logique passablement tordue : il existe (et pas qu’un peu, il est vrai) un antisémitisme complotiste, donc tout complotisme est antisémite. Et puis le complotisme est souvent anti-américain, et l’anti-américanisme est souvent de l’antisémitisme déguisé (ah ?).
À un moment, Philippe Val, s’adressant à la caméra, a dit quelque chose comme : « Il n’y a pas eu de complot le 11 septembre 2001 ». En appuyant sur « pas »1.
J’avais trouvé cette affirmation incroyable, parce que si on y réfléchit deux secondes, un groupe de vingt personnes (elles-mêmes pilotées et logistiquement assistées par bien plus de gens que cela) qui passent des mois dans un pays à se former pour préparer secrètement des détournements d’avion coordonnés et provoquer volontairement des milliers de morts, si ça n’est pas un complot, qu’est-ce que c’est ? Le mot a un sens précis, tout de même !

COMPLOT substantif masculin.
A. Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d’attenter à sa vie ou à sa sûreté.
B. Par extension : Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes.

(Trésor de la langue française informatisé)

On est bien entendu fondé à me répondre que ce n’est pas le sujet et que par « complot », Philippe Val parlait non pas de l’attentat lui-même mais des théories qui attribuent la responsabilité des attentats à d’autres organisations que celles qui ont été pointées du doigt. Il y a par exemple la théorie de la magouille immobilière (une démolition d’immeuble sans formalités !), celle de l’arnaque à l’assurance, ou bien sûr et surtout l’idée que ce seraient les États-Unis eux-mêmes qui auraient manipulé de naïfs djihadistes afin de provoquer un attentat tellement traumatisant qu’il pourrait servir de prétexte à des guerres au Moyen-Orient. Il semble que face à un événement relativement incompréhensible de ce genre l’esprit humain ait du mal à se satisfaire des explications les plus simples. Il est assez habituel que des théories alternatives émergent spontanément, stimulées par la quête d’indices, les préjugés ou encore l’idée que celui à qui profite le crime est forcément son auteur.
Pour moi2, cette disposition de notre esprit à croire que tout suit un plan, que les faits sont l’effet des intentions d’une toute-puissance, est exactement ce qui a mené à l’invention des religions monothéistes3, institutions pour lesquelles, puisqu’il existe un tout-puissant, celui-ci est à l’origine de tout, y compris de ce qui ne semble pas lui profiter. Cette croyance en une toute-puissance me semble assez naïve mais c’est aussi un réservoir fictionnel intellectuellement stimulant : le héros découvre que le monde n’est pas ce qu’il croyait, puis lutte, puis découvre des complots dans le complot, des méta-complots, des manipulateurs manipulés, ou découvre que sa propre lutte fait partie d’un plan plus vaste,… il suffit de voir à quel point ce ressort est courant au cinéma (Matrix, They Live, tous les James Bond, les adaptations de Philip K. Dick,,…) et dans les séries (Mr Robot, Limiteless, 24, The Pretender, Person of interest et bien sûr, X Files).

En 1988, un obscur groupe nommé « Mouvement d’Action et Défense Masada » a perpétré une série d’attentats dans des foyers pour travailleurs immigrés de la Côte-d’Azur, faisant un mort et seize blessés. Leurs tracts de revendication étaient anti-musulmans et ornés d’étoiles de David. L’enquête a fini par établir que les responsables étaient en fait des membres du Parti nationaliste français et européen (parmi lesquels quatre policiers), dont le but était de créer des tensions meurtrières entre juifs et musulmans en France.

Il ne faudrait pour autant pas perdre de vue que le soupçon complotiste n’est pas qu’une affaire de fiction, il est aussi justifié par des précédents historiques.
C’est en attaquant son propre poste frontière avec des uniformes de l’armée russe que la Suède s’est lancée dans une guerre contre la Russie en 1788 ; C’est avec un faux attentat contre une société de chemins de fer japonaise que le Japon a déclenché l’invasion de la Mandchourie en 1931 ; C’est avec une fausse attaque polonaise que l’Allemagne nazie a déclenché l’invasion de la Pologne (et dans une certaine mesure la seconde guerre mondiale) en 1939 ; C’est avec des attentats fallacieusement attribués aux communistes que la CIA a renversé Mossadegh en Iran 1953 ; C’est avec une fausse attaque contre leurs navires que les États-Unis ont pu s’engager la guerre du Vietnam en 1964 — on sait qu’ils avaient projeté le même genre de chose deux ans plus tôt avec Cuba. Les opérations Stay-Behind/Glado ou Cointelpro, enfin, montrent comment des manœuvres de ce style ont pu être menée afin de discréditer des mouvances politiques intérieures aux pays.
Le complot, les ruses de guerre, forment le cœur de métier de tous les services dits « de contre-espionnage » depuis toujours. On est un « gentil » non parce qu’on fait des choses bien mais parce qu’on lutte contre un « méchant »45, et quand le méchant n’existe pas, il faut le fabriquer .
Mais il n’est pas toujours besoin d’aller jusqu’à organiser une attaque contre soi-même, il suffit parfois de sélectionner ses ennemis en leur donnant de l’importance médiatique, jusqu’à ce qu’ils se croient aussi considérables qu’on le leur dit, et finissent par orgueil et perte de mesure par commettre les fautes qu’on attend d’eux6.
Bref, les complots existent. Et puisqu’ils existent, peut-être convient-il de rester prudent lorsque l’on traite avec dédain ceux qui se posent des questions ou pensent que « la vérité est ailleurs ».

Éric Naulleau fait ici référence au réflexe général qui a consisté à supposer que le suicide de Jeffrey Epstein devait être écrit entre guillemets et a peut-être été assisté. Le multimillionnaire est soupçonné notamment d’avoir fourni à des fins sexuelles des adolescentes à quelques puissants de ce monde afin de constituer des dossiers sur eux. Il a parmi ses relations passées (cela fait des années que chacun prend ses distances) l’actuel président des États-unis et un ancien locataire de la Maison-Blanche. Le fait qu’il n’ait pas été surveillé (gardiens endormis, surveillance levée une semaine après une première alerte, absence de co-détenu) quelques semaines seulement après une agression (disait-il) ou tentative de suicide ne peut qu’ajouter au soupçon. Mais en quoi ce soupçon est-il d’emblée ridicule ?

L’accusation de « complotisme » est devenue un sceau d’infamie (qui veut être rangé avec Thierry Meyssan, Soral, Dieudonné, etc. ?) et un thought-terminating cliché7 bien commode pour tourner en dérision l’interlocuteur et ses questions.
Mais il n’y a pas mauvaises questions.

En avril 2018, face à une commission parlementaire, Mark Zuckerberg avait qualifié de « théorie du complot » l’idée que sa société espionne les conversations sonores de ses usagers à l’aide du micro de leur ordinateur. Le sénateur Peters avait demandé « oui ou non, est-ce que Facebook utilise le son obtenu grâce aux appareils mobiles pour étendre sa connaissance de ses usagers ? ». Zuckerberb avait répondu : « Non ». Puis précisé : « Vous parlez de la théorie du complot qui circule et qui dit que nous écoutons les données audio qui passent par votre microphone et que nous les utilisons pour la publicité ».
Mais une toute récente enquête de Bloomberg, dont Facebook a été forcé de reconnaître la validité, prouve que le réseau social a bel et bien rémunéré des centaines de personnes pour écouter et retranscrire les conversations de ses usagers. La formulation de Zuckerberg, sans être fausse, n’est pas très honnête. Le mot « conspiracy theory » et une réponse un peu byzantine lui ont permis, sans mentir vraiment, de ne pas répondre exactement à la question.

Toute question est légitime, donc, et il faut se méfier de la facilité avec laquelle les locutions « théorie du complot » ou « fake news » sont employées dans les débats publics pour décourager des hypothèses originales. Toutes les affaires de complots réels dont j’ai parlé plus haut ont été, avant qu’on parvienne à les démontrer, des « fake news » ou des théories conspirationnistes.

Bien entendu, le complotisme, au sens le plus négatif du terme, existe bel et bien et relève parfois de la folie paranoïaque8 : tout ce qu’on nous présente comme vrai est faux, toute vérité est cachée, alors dans ce cas, que croire ? Les gens que j’appelle complotistes, pour ma part, sont ceux dont la théorie ne change pas quels que soient les faits, quels que soient les éléments, et qui éconduisent tout raisonnement logique qui contrarie leur croyance.
Je remarque que ceux-ci acceptent souvent plusieurs théories concurrentes et parfois incompatibles : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
S’il est facile de porter un jugement sur une telle tournure d’esprit lorsque nous la constatons chez nos congénères il faut admettre que nous sommes tous coupables (ou si l’on préfère, victimes) de ce genre de piège de la raison qui nous pousse réfuter les informations factuelles ou les raisonnements qui vont à l’encontre de nos certitudes.

  1. Il faudrait que je revoie ce documentaire pour le confronter à mes souvenirs. A priori il s’agit d’un sujet de Daniel Leconte, diffusé sur Arte le 13 avril 2004. Mais peut-être confondè-je avec une autre apparition de Philippe Val sur le sujet, car il était très présent un peu partout (télé, radio, Charlie Hebdo) pour en parler. []
  2. J’en avais déjà causé ailleurs. []
  3. Même si elles ont parfois un arbitre (Zeus ; Odin ; Ahura Mazda dans la perse d’avant Zarathoustra ; Allah dans l’Arabie pré-islamique), les religions polythéistes ont l’intelligence de présenter les faits non comme la décision d’une toute-puissance mais comme la tension entre plusieurs volontés, plusieurs forces, des aléas, des opportunismes, des ruses…
    Je n’ai jamais compris que (même à l’école laïque et républicaine !) on présente le Monothéisme comme un progrès humain. []
  4. Dans les fictions, le héros tire sa légitimité de l’action et de la qualité de son ennemi : plus l’ennemi est effrayant, vicieux, dangereux, et plus le héros a les mains libres. On ne compte pas le nombre de fictions où, objectivement, c’est le héros qui est un assassin tandis que son nemesis n’a eu le temps que de faire des projets et, souvent, n’a tué lui-même que ses hommes de main. []
  5. Les États-Unis ont une position hors-norme dans ce registre : ils ont participé à plusieurs dizaines de guerres dont aucune n’a eu lieu sur leur propre sol depuis plus d’un siècle, et chaque fois il a fallu trouver un prétexte pour légitimer ces conflits et ne jamais passer pour l’agresseur, persister à vouloir apparaître comme le camp de la Démocratie, le « monde libre ». On ne se plaindra pas de leur participation à la libération de l’Europe en 1944, mais les Chiliens, Cubains, Cambodgiens, Vietnamiens, Philippins, Dominicains, Coréens, Panaméens, Afghans, Iraniens, Syriens, Irakiens, etc., peuvent être d’un tout autre avis, d’autant que l’intervention étasunienne a parfois renforcé le pouvoir de ceux qu’elle entendait renverser. []
  6. Je ne sais pas si cette interprétation est juste mais dans l’excellent film Vice (2018), qui raconte la carrière de Dick Cheney, on voit les limites du système : afin de créer un lien entre Al Qaeda et l’Iraq et afin d’envahir ce pays, Colin Powel avait mentionné avec insistance un djihadiste de seconde zone, Abou Moussab Al-Zarqaoui, qui une fois rendu célèbre a pu recruter des forces pour ce qui allait devenir Daech. []
  7. Le Thought-terminating cliché est une notion de psychologie inventée par Robert Jay Lifton que l’on peut traduire par « poncif interrupteur de réflexion » : un mot, un adage, une formule simple qui permettent d’interrompre brutalement toute réflexion sur un sujet complexe. []
  8. C’est ce qui est fascinant dans les récits de Philip K. Dick dont les protagonistes (et peut-être l’auteur) sont souvent forcés de choisir entre admettre qu’ils ont raison ou constater qu’ils sont fous. []

Valls soutenant Macron, le canular en est-il vraiment un ?

Hier à 22h23, Le Parisien a publié un article exclusif qui affirmait que Manuel Valls, contrairement à tous ses engagements précédents, s’apprêtait à soutenir Emmanuel Macron. Ce qui était peut-être un service à rendre à Benoît Hamon, dont l’appartenance au Parti Socialiste est plutôt un handicap.
Un extrait de l’article :

« On va appeler à voter Macron », confirme l’un de ses très proches, sans tourner autour du pot. « Il parlera avant le 23 avril », précise un ex-pilier de sa campagne. L’ancien Premier ministre devrait « amorcer ce soutien » et « tracer le chemin » ce mardi soir devant ses fidèles conviés salle Colbert à l’Assemblée, indique un autre en termes plus pudiques. Selon eux, Valls et Macron n’en auraient pas discuté ensemble. Car Valls n’aurait aucunement l’intention de s’afficher à ses côtés ni dans ses meetings. Non, ce qu’il veut, disent-ils, c’est poser un acte politique « pour la France ».

Les réactions ont été immédiates et très négatives :

Les réactions sont globalement négatives, mais pas incrédules : beaucoup de gens (moi le premier, car j’ai relayé cette information) jugeaient ce ralliement crédible, eu égard aux nombreux précédents (qui, dit-on, embarrassent Macron) et au fait que les propositions de Valls et de Macron sont au fond souvent proches

Une heure plus tard, Nordpresse (un Gorafi-like rarement amusant) a publié un message annonçant au Parisien qu’il s’était fait piéger par de faux e-mails :

Nordpresse a toujours été un peu limite, mais si son affirmation était avérée, on entrerait dans quelque chose de nouveau : un journal spécialisé dans les fausses nouvelles qui ne se joue plus seulement de l’étourderie de ses lecteurs occasionnels ou de la presse la moins regardante, mais qui piège sciemment un journal !
Ce matin, dans une brève qui est en ligne alors que je publie ce billet, Le Parisien n’a pas dénoncé l’information :

Peut-être que le site Nordrpresse se prête plus d’importance qu’il ne le mérite et peut-être que son canular n’a fait que rejoindre une information plus solide1. En effet, Le Parisien est (me disait il y a encore peu mon grand’père qui y travaille), le dernier journal national avec le Canard enchaîné à faire confirmer systématiquement ses informations auprès de ses sources, ce qui ne signifie pas qu’il ne diffuse que la vérité et ne peut pas être trompé par lesdites sources, mais qu’on risque peu de le prendre, surtout pour une affaire critique de ce genre, à colporter un simple ragot ou une dépêche mal douteuse.
Si Manuel Valls a rapidement fait savoir qu’il démentait ce ralliement à Emmanuel Macron, il n’en a pas moins profité de l’occasion pour faire savoir qu’il ne soutiendrait pas Benoît Hamon, ce qui est finalement tout comme !
L’article mis en ligne à l’aube par Paris Match, qui s’appuie sur un entretien exclusif et récent, prétend quand à lui que Manuel Valls hésite à prêter allégeance à Emmanuel Macron :

La fin de l’article de Paris Match mis en ligne à l’aube (c’est moi qui souligne en jaune)

Il n’est pas improbable que le camp de Manuel Valls ait effectivement un rapport avec cette histoire. Lancer une fausse nouvelle, tester son impact immédiat sur les réseaux sociaux et, face à la consternation générale, la démentir aussitôt tout en persistant à en valider la moitié (l’abandon du soutien à Benoît Hamon), voilà qui ressemble fort aux pratiques inventées par des sociétés comme Facebook, Google, Apple, Twitter ou Amazon et rendues possibles par l’immédiateté de la réponse des utilisateurs : on teste à grande échelle un changement technique, commercial, cosmétique ou juridique, puis on se rétracte (parfois en s’excusant, parfois en expliquant qu’il s’agissait d’un simple essai, ou d’une erreur) ou au contraire on persiste, selon la réaction. Et par ailleurs, la technique rhétorique qui consiste à annoncer une chose grave pour, après démenti, faire passer une chose presque aussi grave mais qui a l’air de l’être moins est assez éprouvée.

Je n’ai aucune idée de la vérité, de ce qu’a vraiment fait, dit ou voulu untel ou untel, mais cette histoire s’ajoute à bien d’autres pour construire une campagne présidentielle qui fonctionne décidément d’une manière totalement inédite.

  1. Mise à jour 11h20 : Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, fait remarquer que l’affirmation de Nordpresse n’est absolument pas prouvée… Peut-être est-ce cette revendication de canular qui est le canular ? []

Le temps aboli

(les lignes qui suivent constituent une ébauche de réflexion sur un sujet qui mérite bien plus de travail)

J’aime bien l’article Chasseurs de tweets, par Bobig, qui parle des « justiciers » qui braconnent en quête de vieilles publications dans le but de lancer des campagnes contre des personnalités choisies. J’ai déjà pas mal parlé moi-même du cas Mehdi Meklat, que je juge plus complexe que la plupart1 ; je découvre le cas de l’acteur Olivier Sauton, qui est rattrapé par des tweets antisémites d’inspiration Dieudonnéiste, qui ne sont pas spécialement ambigus mais que leur auteur renie aujourd’hui, expliquant qu’il était alors aigri et cherchait à se faire remarquer ; et enfin, l’affaire des tweets de l’actrice Oulaya Amamra (Divines), à qui l’on reproche aujourd’hui d’avoir émis des pensées d’une grande bêtise (négrophobes et homophobes) il y a cinq ans, alors qu’elle était adolescente — elle en renie elle aussi le contenu.

…Sur Facebook, des « braves gens » réagissent à l’affaire Oulaya Amamra : la femme de l’un avait « senti un truc », et une autre personne avait jugé agaçant le « ton pleurnichard » de l’actrice qui venait de recevoir le César du Meilleur espoir féminin. Y’a pas de fumée sans feu, quoi. On est surpris qu’une troisième personne ne se souvienne pas qu’au moment du discours, son chien s’était inexplicablement mis à grogner.

Sur ce dernier cas, on se demande si certains n’ont pas oublié quelle personne ils étaient à quatorze ans. Supporterions-nous que le banc public sur lequel nous traînions avec nos amis revienne nous rappeler nos paroles d’alors ? Nos persiflages, nos réflexions parfois mochophobes, sexistes, racistes, homophobes, grossophobes, et toutes autres discriminations imaginables, ou en tout cas nos paroles excessives, cruelles, idiotes, naïves, tout ce que nous avons dit d’affreux un jour en espérant que cela nous aiderait à nous intégrer à un groupe d’âmes aussi égarées que la nôtre, en riant d’untel dans l’espoir de ne pas être nous-même l’objet des moqueries, en mentant sur nos propres goûts, en nous vantant, en inventant, en étant bien plus préoccupé par le fait de nous donner une contenance que d’être polis, justes ou intelligents. Je ne pense pas que j’étais le plus méchant et le plus bête à cet âge, difficile à vérifier à présent, mais je peux en tout cas jurer que je n’étais pas bien malin — à tel point que je m’étais même mis à fumer, manie que je n’ai réussi à quitter que quinze ans plus tard.
Est-ce que l’exhumation des ces tweets d’une adolescente constitue un hommage à ces âges où l’on dénigre pour se sentir important, où l’on ne pardonne rien à personne ? C’est en tout cas cruel, et pour dire le fond de ma pensée, ceux qui participent à ce genre de campagnes devraient s’interroger sur leurs motivations profondes.
J’y lis au minimum le réflexe bien connu qui consiste à sanctionner l’ascension sociale — et qui nous pousse à mépriser le « parvenu », à guetter sa chute, tout en jugeant naturelle et incontestable la position du grand bourgeois, quand bien même ce dernier écrase notre joue de sa botte. Mais il peut y avoir d’autres arrières-pensées, ainsi que le prouvent les saillies franchement racistes qu’ont proféré certains de ceux qui, paradoxalement, reprochaient leurs réflexions racistes à Mehdi Meklat ou à Oulaya Amamra. Utiliser le racisme (avéré ou présumé, peu importe) de l’autre pour se sentir vertueusement autorisé à exprimer à son tour son propre racisme, voilà qui ne manque pas de sel ! Ce genre d’histoire me semble aussi être l’expression de la peur des jeunes issus de l’immigration qui vivent dans les banlieues, mais comment en vouloir à ceux qui manifestent ce genre de peur s’ils ne connaissent la population en question que par ce que leur en disent les journaux télévisés, et qui s’apparente moins à la réalité tangible qu’aux films les Guerriers de la Nuit (Walter Hill) ou Assault (John Carpenter) ?

L’affaire Théo est exemplaire d’une difficulté de certains à considérer comme semblables ceux qui ont des origines différentes : le fait que des membres de la famille de ce jeune homme soient soumis à une enquête pour détournement de subventions justifie, aux yeux de certains, le traitement dont il a été victime de la part de la police. Pourtant, qui trouverait naturel qu’un enfant de François Fillon — dont la famille se trouve précisément questionnée pour son utilisation des fonds publics, et dans un ordre de grandeur financier équivalent —, ou à un niveau supérieur la famille de Patrick Balkany, subisse des violences physiques humiliantes et susceptibles de le rendre incontinent jusqu’à la fin de ses jours ? Le rôle de la police n’est pas de torturer les gens2.

Une des caractéristiques des affaires de tweets citées plus haut, c’est qu’aucune ne peut plus être examinée par la justice : les faits remontent trop loin et ils sont donc prescrits (un an, hors harcèlement). Pourtant, ces tweets ont été lus comme un ensemble, sans distinction chronologique ou contextuelle, autant d’enjeux pourtant majeurs à leur compréhension. Mais le tribunal des braves gens du Net ne connaît pas le passage du temps, pour lui, un fait ne survient, n’est actif qu’à l’instant où il le découvre ou le redécouvre, le temps est aboli : comme les djinns du folklore arabe, Internet n’oublie jamais, et comme la mafia, il ne pardonne pas, et comme les personnes séniles, n’a plus vraiment la notion du temps. Régulièrement, les personnes citées plus haut vont voir resurgir leurs erreurs passées, qui chaque fois sembleront avoir été commises à l’instant3. Cela ne vaut pas que pour les affaires délictueuses ou criminelles : très souvent, des articles publiés il y a six mois, un an, cinq ans, refont subitement surface et sont à nouveau partagés sur les réseaux sociaux par des gens (et on m’y a pris plus d’une fois) qui pensent de bonne foi que l’article date du moment où ils l’ont lu : sur Internet, les pages ne jaunissent pas. Il se trouve toujours une âme charitable pour signaler que la nouvelle n’en est plus une, mais au fond, qu’est ce que ça change ? Je me suis en tout cas pris plusieurs fois à me dire que le contenu d’un article ancien que j’avais pris pour récent restait pertinent.
Comme chaque fois que l’on se penche sur une nouveauté qu’amène Internet, il faut commencer par se poser la question de savoir si cette nouveauté en est bien une, ou s’il ne s’agit que du changement d’échelle de faits au fond banals. J’ai le sentiment de quelque chose de nouveau, pour ma part. Je n’écris pas ça pour dire qu’Internet est une tragédie, ni qu’il faut réglementer ces questions (et le « droit à l’oubli » ne me semble au fond pas une très bonne idée) mais parce que je crois que nous allons devoir apprendre à vivre de manière inédite4 : cette nouvelle manière de considérer le passage du temps ; l’accumulation exponentielle de la mémoire humaine et le déluge d’informations qui nous submerge ; la frontière mal définie entre l’espace public et l’espace privé. Ce qui me semble angoissant avec cette disparition partielle de la chronologie, c’est qu’elle abolit l’avenir : si il n’est plus important de savoir si la bêtise qu’on a dite une fois date d’hier, d’avant-hier, ou d’il y a dix ans, comment peut-on espérer passer outre ?

Il faudra que les directeurs des ressources humaines apprennent que s’ils trouvent des photos de soirées alcoolisées de postulants à un emploi, celles-ci ne sont pas forcément représentatives de la manière que la personne a de travailler. Il faudra remplacer l’oubli et le pardon par l’indulgence et la confiance, ou quelque chose du genre.

  1. Sans dire qu’il est impossible que le compte Twitter et son auteur ne soient pas en accord — je suppose au minimum un conflit intérieur —, je suis étonné de la manière dont ont été lus les tweets de Mehdi Meklat et de l’hostilité subie par les quelques personnes qui se sont refusées à intégrer le houraillis, et à qui on a bien fait savoir que comprendre c’est excuser, que réfléchir c’est pardonner, et que si on n’est pas contre, c’est que l’on est avec, et inversement. On connaît la chanson. Pour ma part, j’ai surtout eu l’impression de voir à l’œuvre tous le catalogue complet des biais cognitifs recensés par la psychologie sociale : biais de confirmation, biais d’association, biais de disponibilité, effet rebond, biais de sélection, biais rétrospectif, etc. J’ai constamment eu la décevante impression que la plupart des gens ne s’attachaient pas aux faits, ne répondaient pas aux arguments, mais ne faisaient que réagir à leurs propres préjugés (et, c’est le plus vexant, aux préjugés qu’ils avaient sur les motivations et la démarche de ceux à qui ils répondaient).  []
  2. On remarque au passage que beaucoup d’auteurs de tweets d’extrême-droite associent le caractère arabe ن à leur nom. Originellement utilisé comme signe de soutien aux chrétiens d’Orient, il ne signifie pas que ceux qui l’arborent accueilleront tous à bras ouvert les Syriens de confession chrétienne qui souhaiteraient trouver refuge en France. Loin de là. []
  3. Twitter présente les tweets de manière chronologique, mais le temps et le contexte sont difficiles à apprécier après coup : un tweet émis il y a dix ans mais lu aujourd’hui se présentera dans l’interface actuelle et avec le profil (nom, avatar) actuel de son émetteur. []
  4. Lorsque je cherche à comparer notre vie sur Internet à d’autres époques, c’est généralement le « monde » du XVIIIe siècle qui me vient à l’esprit. Mais j’en parlerai une autre fois ! []