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L’outsider

Avertissement : je ne suis bien sûr ni médecin, ni virologue, ni épidémiologiste, ni philosophe des sciences, ni décideur politique, et je me garderais bien d’avoir la moindre opinion sur les pistes de recherches explorées pour faire disparaître le Coronavirus, pas plus que sur le choix politique du confinement — auquel je me plie du reste sans protester, car tant qu’à faire les choses, autant les faire vraiment. Je ne me sens pas plus malin qu’un autre, je ne vais pas dire « y’a qu’à faire ça », et encore moins « il aurait fallu faire ci », ni confondre égoïsme et subversion. Mais cela m’intéresse d’observer la manière dont la crise que nous vivons fait écho à notre imaginaire fictionnel, notamment dans le cas du très médiatique docteur Didier Raoult. Le billet qui suit n’est pas un véritable article, plutôt une amorce de prise de notes, à chaud.

Un personnage classique des récites de catastrophes en train de se dérouler est celui de la troyenne Cassandre, qui a eu seule le don de voir venir le désastre mais dont la malédiction était de ne pouvoir être crue par personne. Le registre du film catastrophe abuse de ce genre de personnage qui prêche dans le désert et n’est guère cru que du spectateur, qui constate que les événements valident ses théories. Les autorités politiques, militaires, ou l’opinion publique, se moquent de l’illuminé qui brandit ses listings de calculs afin de démontrer, par exemple, qu’une ère glaciaire causée par le réchauffement climatique va avoir lieu sous quinzaine (The Day After Tomorrow), ou qu’un phénomène géologique passablement incompréhensible va provoquer une brusque montée des eaux capable de submerger l’Himalaya (2012). Ce type de personnage a de nombreuses vertus pour les scénaristes. Le spectateur s’y identifie, puisqu’il est averti du déroulement des événements à venir, mais aussi parce que, de par sa position de spectateur, justement, il est tout aussi incapable d’agir, tout aussi frustré, il ne peut qu’assister, impuissant, à l’inéluctable mise en place d’une tragédie. Une autre vertu du personnage est souvent qu’il permet d’évacuer les explications : on nous dit, vite fait, qu’il est compétent, qu’il sait réfléchir out-of-the-box, et nous vérifions régulièrement qu’il a raison, ce qui est une preuve suffisante pour penser que tout ce qu’il a annoncé se vérifiera.

« Il n’y a pas d’épidémie mondiale, il n’y a eu que 5 morts hors de Chine […] le seul qui a dit quelque chose d’intelligent sur le sujet, c’est Trump […] Cette épidémie est l’occasion de montrer le retard intellectuel et technique des décideurs du monde, que ce soit l’OMS, que ce soit l’Europe […] Il est temps de réfléchir autrement qu’avec des jeux vidéo »
(17 février 2020 – en hors-champ, on entend quelqu’un tousser du début à la fin de la vidéo !).

Le professeur Didier Raoult a endossé assez bizarrement cette place de Cassandre. J’écris bizarrement, puisqu’il a une position inverse, s’il endosse le costume du lanceur d’alerte, son isolement ne vient pas du fait qu’il prédit un désastre mais qu’il cherche au contraire à nous rassurer. Il affirme disposer du remède à l’épidémie1, il minimise la gravité de la maladie en expliquant qu’elle fait « moins de morts que les accidents de trottinette »2, il sait quelle politique publique aurait été la plus efficace.
Didier Raoult est un virologue d’exception, une des plus hautes sommités mondiales dans son domaine3, mais il est aussi, par tempérament, ennemi de tout catastrophisme, comme il le prouve depuis des années, par sa critique des prédictions liées aux épidémies, à la démographie, ou encore au bouleversement climatique, dont il conteste la réalité4.
Depuis des années, et je suis particulièrement bien placé pour le dire, ayant écrit un livre sur le sujet, l’imaginaire apocalyptique est bien ancré dans la fiction mais aussi dans le discours politique — on se souviendra par exemple que le premier ministre Édouard Philippe présente le livre Effondrement, par Jared Diamond5, comme son livre de chevet. Peut-être que les gens comme Didier Raoult ou dans un autre genre, Laurent Alexandre, qui luttent contre ce pessimisme généralisé, ont raison d’y voir une hallucination collective et un frein au progrès scientifique et technique. L’avenir tranchera.

Quelques exemples de raoulâtrie…
Didier Raoult en appelle régulièrement à la raison et à la méthode scientifique, contre les mauvais choix politiques. On peut difficilement lui donner tort, alors je me demande comment il vit le fait de servir des discours paranoïaques qui font de ses idées une affaire de croyance, de foi, mais aussi, comme ci-dessus, semblent avant tout servir de levier pour régler des comptes politiques.

Je ne peux m’empêcher de constater en tout cas que Didier Raoult, sciemment ou non, dépense beaucoup d’énergie pour s’assurer une place d’outsider, de paria de son domaine, car il agrémente ses considérations indiscutablement scientifiques (et souvent bien plus mesurées que la traduction qu’en font détracteurs comme par ses fidèles) d’une impressionnante dose d’insultes dirigées contre les autorités politiques, sanitaires, voire contre les confrères chercheurs : « il faut arrêter de raconter des choses qui terrifient les gens » ; « il faut rester raisonnables, comme des vrais docteurs » ; « Il ne faut pas dire : quelle aubaine, je vais avoir de l’argent pour faire un vaccin » ; « il faut peut-être accepter de changer d’opinion, c’est une forme d’intelligence » ; « on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ».
En qualifiant d’alarmistes, d’idiots, d’ânes, de manipulateurs ou d’opportunistes tous ceux qui ne pensent pas comme lui, il ne risque pas d’accélérer la diffusion de ses vues parmi les politiciens ou les membres de comités scientifiques : même sans souffrir de grands problèmes d’ego, qui acceptera de bon cœur de donner raison à celui qui l’insulte ? Virologue, mais pas psychologue, donc, à moins que ce soit le but (inconsciemment j’espère) recherché : en quelques semaines, ce chercheur à la mine de d’Artagnan ou de Buffalo Bill (comment ne pas croire en l’originalité de sa pensée ?) est devenu une célébrité et une espèce d’autorité anti-système, qui permet de déchaîner un discours anti-élite, anti-gouvernement, anti-big pharma6, parfois même anti-capitale7 et même occasionnellement, complotiste. Il a beau jeu, ensuite, de se faire passer pour une victime.

Je peux quand même me hasarder à faire un peu de divination : dans les années à venir, on invitera régulièrement ce monsieur sur des plateaux de télévision pour qu’il y donne son avis au sujet de chaque crise sanitaire. Et en ce moment même, je parie que des dizaines d’éditeurs cherchent à le convaincre de publier son prochain livre chez eux plutôt que chez son éditeur habituel. Car peu importe ce qui se passera dans les mois à venir, Didier Raoult s’est imposé non comme un scientifique de premier plan — il l’était déjà —, mais comme un personnage, prêt à basculer définitivement dans la fiction. Et je doute que ça lui déplaise complètement.

  1. jusqu’à intituler une de ses vidéos Coronavirus fin de partie. – ce titre très critiqué a depuis été légèrement modifié, il est devenu Coronavirus, vers une sortie de crise ?, ce qui est tout de même plus prudent. []
  2. C’était vrai il y a encore quinze jours, les accidents de trottinette ayant fait 11 morts en 2019 en France et le Coronavirus, seulement 2. Mais voilà : désormais, le body-count du Coronavirus en France dépasse les 500 âmes, bientôt 15 000 dans le monde, majoritairement hors de Chine, il va falloir recourir à une autre comparaison ! []
  3. « Dans mon monde, je suis une star mondiale » , La Provence, 21/03/2020. []
  4. Lire : Réchauffement, démographie, épidémies : assez de prédictions catastrophistes ! (le Point, 27/9/2013). []
  5. Paru en 2005, Effondrement est une passionnante et méthodique analyse de cas d’effondrements de sociétés ou de civilisations de formats divers. Il fait une liste des causes plausibles : problèmes de ressources, guerres, problèmes de communication, de climat,…). En le refermant, le lecteur a du mal à ne pas se demander si la civilisation terrestre mondialisée ne pourrait pas un jour connaître le destin de l’Île de Pâques,… []
  6. Ce qui est paradoxal, puisque Didier Raoult fait de gros efforts pour réhabiliter la Chloroquine des laboratoires Sanofi-Aventis, 5e entreprise pharmaceutique mondiale ! []
  7. Raoult travaille à Marseille, la fidélité que lui vouent les marseillais est presque touchante. Lui-même joue sur cette corde un peu démagogique : « Ce n’est pas parce que l’on n’habite pas à l’intérieur du périphérique parisien qu’on ne fait pas de science. Ce pays est devenu Versailles au XVIIIe siècle ! » (Le Parisien, 22/3/2020). []

Parcours atypique

[mise à jour : ma description de la séquence s’appuie sur un extrait diffusé sur Twitter, la séquence complète est déjà plus digne, sa fin rattrape quelque peu les images franchement insultantes du début.]

Séquence hallucinante sur LCI. L’artiste-activiste Pavlenski a un nouvel avocat, Yassine Bouzrou, et une chroniqueuse de la chaîne décrit son parcours. Plutôt que de parler de l’aura professionnelle assez prestigieuse de ce quadragénaire, ou de rappeler les affaires fortement médiatisées qui ont émaillé sa carrière, la chroniqueuse se focalise sur son « parcours atypique », à savoir une origine immigrée modeste et une scolarité difficile.

Jade Partouche (à gauche) dans l’émission Le Club, de Valentine Desjeunes (droite). On aimerait bien savoir avec quelle marge de liberté le « service infographie » de LCI a produit la séquence animée.

La présentation est soutenue par une infographie on ne peut plus claire : il ne s’agit pas de s’émerveiller de la vie professionnelle de quelqu’un qui a survécu à des déterminismes sociaux divers et variés, il s’agit de dire au public que cet avocat-là est suspect, que c’est un cancre.
Cancres, les auteurs de l’infographie doivent l’être aussi un peu puisque dans leur précipitation à persifler, ils ont laissé passer deux fautes d’orthographe. Pour commencer, la ville de Bezons n’a pas le droit à sa lettre de terminaison – puisque Bezons s’écrit avec un « s », donc :

Ensuite, le mot École est écrit avec un accent grave. Il est juste et bon de mettre un accent sur une capitale, beaucoup trop de gens se croient dispensés de respecter cette règle typographique, mais il est dommage de ne pas en avoir profité pour choisir le bon accent :

Pardonnons : l’orthographe est la science des ânes, dit-on. Est-ce pour ça que l’infographiste dysorthographique a affublé Yassine Bouzrou d’un bonnet d’âne ? Le portrait utilisé n’a pas vraiment été choisi pour être flatteur. Il a le regard dans le vague (le cancre qui rêvasse ?), et son maxillaire est ramolli par le détourage… D’autres photos bien différentes existaient.

On nous montre donc les trois écoles d’où l’avocat a été renvoyé, et on nous apprend que cette scolarité lui a « coupé les portes du bac L », et qu’il a donc dû faire un « bac technique » :

« — (…) et puis il va se découvrir une passion pour le droit pénal
— merci Jade pour cet éclairage (…) ».

Voilà, c’est tout, la présentation s’interrompt, on ne nous rappelle pas que l’avocat a prêté serment et ouvert son cabinet il y a treize ans1.
On ne nous parle pas non plus de son engagement contre les discriminations au faciès, non, on se contente de le justifier par l’exemple.
Cette séquence a fait grand bruit, et Valérie Nataf, directrice de la rédaction de LCI, a admis ce matin que la présentation était maladroite :

Bien. Mais est-elle vraiment si maladroite, cette présentation ? Ou au contraire, malgré ces excuses pudiquement contrites sur Twitter (« ce média qui ne parle pas aux Français », selon la députée LREM Olivia Grégoire), n’a-t-elle pas atteint le but de rendre suspect tout ce que dira désormais cet avocat ? De faire de son parcours professionnel une blague de bistrot ? (« t’as vu l’avocat qu’ils lui ont collé ? ») ? Je remarque en tout cas que ce Curriculum vitæ infamant et emprunt de mépris de classe va plutôt à rebours des récits médiatiques habituels, qui raffolent des retournements de situation et aiment nous raconter, notamment, des histoires de personnes qui ont obtenu des satisfactions professionnelles auxquelles on ne les aurait pas crues prédestinées. Ce genre de récit n’a pas forcément une fonction positive, ceci dit, il sert parfois à culpabiliser les gens qui ne sont rien, ou à utiliser l’exception pour marteler la règle. Faire une présentation aussi dénigrante ne peut pas relever du hasard complet.

Avec l’affaire Griveaux, beaucoup de soutiens de la majorité actuelle ont martelé que, en politique, tous les coups ne doivent pas être permis. Ils ont raison, et c’est du reste ce que doivent se dire aussi les vingt-cinq éborgnés, les cinq personnes qui ont perdu une main, et les proches des deux qui ont perdu la vie dans le cadre de manifestations depuis un peu plus d’un an. C’est ce que doivent se dire les journalistes entravés, mis en garde à vue ou privés de leur matériel alors qu’ils couvraient les mouvements sociaux.
Et c’est ce que l’avocat Yassine Bouzrou est fondé à se dire lui aussi.

Je suis l’espèce de punk au premier rang à droite, sous la garde de madame Thévard, notre professeure de mathématiques. Je l’aimais bien car elle me laissait dessiner pendant ses cours, tant que j’écoutais. Et j’avais plutôt de bonnes notes chez elle, même si je m’intéressais à l’époque à tout (dessin, graffiti et musique, surtout) sauf à l’école.

Une chose me touche particulièrement dans cette affaire : moi aussi j’ai un parcours atypique. Je n’étais pas très intéressé par l’école, quand j’étais petit. J’écoutais d’une oreille, j’ai retenu des choses, et j’ai toujours fait le minimum pour surnager. Ça n’a pas toujours suffi, surtout à l’adolescence, puisque j’ai redoublé ma classe de troisième, et que je n’ai pas de baccalauréat scientifique, ni littéraire, ni technique, je n’ai pas de baccalauréat du tout, j’ai été « orienté » en Lycée professionnel afin de passer, après trois années à apprendre la photographie, un CAP, que je n’ai d’ailleurs pas eu non plus. À peine non-diplômé, j’ai été viré de mon premier emploi, comme photograveur, après une semaine. Je ne regrette pas d’être allé à l’école et je remercie tous ces gens généralement bien intentionnés qui se relayaient au tableau pour m’expliquer la grammaire, l’orthographe, les mathématiques ou l’histoire, mais je me rends compte que je n’ai jamais fait le moindre effort scolaire pour ce qui ne m’intéressait pas, et que j’ai fait encore moins d’efforts pour ce qui m’intéressait, puisque ce qui m’intéressait rentrait tout seul.
J’ai commencé à apprécier l’école une fois parvenu (par des chemins tortueux) dans l’enseignement supérieur : là, enfin, c’était à moi de savoir ce qui m’intéressait, à moi de creuser mon sillon, par moi-même, pour moi-même, et pas uniquement pour prouver ma capacité d’adaptation au milieu scolaire, but que j’ai toujours méprisé avec une pointe d’orgueil mal placé, qui est peut-être la seule chose que je regrette car après tout, on peut tout à fait être quelqu’un d’intelligent, d’original, de créatif et d’intéressant même si on a le malheur de n’avoir pas été cancre. J’ai connu plus d’un cas.

  1. Mise-à-jour : on me dit dans l’oreillette que ce que j’ai dit ici est faux et que le montage complet – que je n’ai pas vu, j’avoue m’être contenté d’extraits sur Twitter – racontait la suite du parcours de l’avocat, ce qui change tout, même si les images de départ sont intrinsèquement problématiques. []

Devoir d’exemplarité

Je vois quotidiennement passer sur les réseaux sociaux des images récentes de violences policières : charge brutale, tabassage à dix contre un, tir de flashball à bout portant,…
Je ne regarde plus la télévision mais il semble que ce genre d’information y soit très peu présente, au point qu’on peut dire qu’elle y est occultée1, au profit des images de « black blocs », auxquelles est donnée une telle emphase que beaucoup de gens qui vivent loin des boulevards supposent de bonne foi que les violences policières sont marginales et sans doute systématiquement justifiées par un contexte dont on ne dispose pas. Les gens qui sont tout prêts à excuser d’emblée les policier par peur ou par haine de ceux à qui ils font face invoquent en tout cas souvent les images manquantes : « Bon d’accord, ces policiers en armure sont à dix pour tabasser une jeune femme qui ne doit pas peser plus de cinquante kilos, d’accord ce n’est pas bien de perdre son sang-froid mais ça arrive : cette femme n’aurait-elle pas poussé à bout les agents, en les insultant, par exemple ? ». Je comprends et j’accepte cette objection, cette hypothèse, cette excuse, mais on peut pousser le raisonnement encore un peu plus loin et étendre le bénéfice du doute à la personne violentée : cette femme a peut-être insulté les policiers, admettons. mais qu’ont-ils fait, eux, pour le mériter ?
Et puis hier, je suis tombé sur cette courte séquence où un policier pousse une femme, à qui son collègue fait un croche-patte. Le mouvement est si bien huilé qu’il semble avoir été répété. Derrière sa cagoule, le policier qui vient de causer la chute toise fièrement la caméra.


Nulle tragédie, ici. Cette femme est jeune, apparemment en bonne santé, elle se relève en tout cas aussitôt après sa chute (a-t-elle seulement perçu à quel point l’enchaînement qui l’a fait choir était intentionnel ?),., on suppose qu’il n’y aura pas de séquelles physiques.
Mais à l’image, on voit tout de même deux fonctionnaires de police se coordonner pour faire tomber une citoyenne, dans une chorégraphie aussi fourbe que minable. Et si la chute n’est pas grave — c’est le genre de chute que l’on peut faire soi-même —, elle aurait pu l’être, il s’en est fallu de peu que la tête de la jeune femme atteigne un potelet, à se demander si les policiers farceurs auraient été peinés de voir leur victime s’ouvrir le front sur du mobilier urbain par leur faute. Qu’il y ait des séquelles ou non, le sournoiserie du geste n’en est pas moins pathétique.
Nous avons ici des fonctionnaires, payés par nos impôts et dont la mission est très claire —assurer la sécurité des citoyens — qui se comportent en voyous, en petites frappes, en bullies, bien loin de leur mission pourtant définie par le code de la sécurité intérieure :

Le policier ou le gendarme est au service de la population.
Sa relation avec celle-ci est empreinte de courtoisie et requiert l’usage du vouvoiement.
Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d’une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération (…) Le policier ou le gendarme emploie la force dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c’est nécessaire, et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace, selon le cas.

Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale

Émotionnellement, le premier réflexe que j’éprouve face à des violences injustifiables commises par des agents de l’État, le premier sentiment qui me vient, est une envie réciproque de violence. Pendant quelques micro-secondes je ne serais pas fâché que quelqu’un, depuis un balcon, envoie un pot de fleurs sur la tête de ces types. Un pot de fleurs, une enclume, ou un piano, puisqu’on est dans le registre burlesque et qu’ils ont des casques.
Mais il faut chasser ce genre d’idée, car la violence, comme le dit une formule populaire, ne résout rien. Ou pire, la violence (physique ou verbale) permet d’évacuer à peu de frais le stress et l’indignation, et permet donc de créer un retour à l’équilibre, une équité : tu me tapes ? je te tape, on est quittes. Ou plus souvent : tu mords ? J’aboie !
Cette haine se traduit par une hostilité, par des insultes, par des slogans (« ACAB », « mort aux vaches »,…), par des jets de projectiles, enfin tout un tas de faits télégéniques qui vont effrayer le (petit/moyen/grand)-bourgeois, lequel, entre deux violences, défendra naturellement celle qui a le moins de chances de l’atteindre personnellement : après tout, tant qu’on ne vit pas dans une cité de banlieue, tant qu’on baisse les yeux face au policier qui nous tutoie et tant qu’on évite les lieux de manifestations, on a assez peu de chances de recevoir un coup de matraque. En revanche, le respect de ces conditions ne garantissent en rien que l’on ne verra pas sa voiture incendiée ni l’entrée de son immeuble graffité en marge d’une manifestation.

Choquée par la même séquence vidéo, Anne Sinclair a émis ce tweet qui lui a valu moult remarques aigres : « Vous étiez en hibernation ? », « Vous débarquez sur Internet ? », « Vous vous réveillez ? »2. Ces remarques s’entendent mais on peut voir le bon côté des choses : une journaliste nationale, qui ne semble pas hostile à la politique économique du gouvernement ou qui n’a en tout cas pas la réputation d’être une extrême-gauchiste enragée, s’émeut du comportement des policiers qui, a priori3 défendent son monde . N’est-ce pas un progrès ?

La détestation du policier est en fait bien commode pour ce dernier puisqu’elle l’exonère moralement de toute responsabilité positive envers la population : on ne doit rien à ceux qui nous haïssent. Au contraire, ils nous donnent l’autorisation de nous montrer haïssables.
Elle est bien commode aussi pour l’exécutif, qui fait passer ses lois dans un vrai climat de violence « pour l’exemple », mais en s’autorisant un air offusqué lorsqu’on évoque ce sujet :

« Ne parlez pas de répression, de violences policières.
Ces mots sont inacceptables dans un État de droit »

(Emmanuel Macron, « grand débat » à Gréoux-les-Bains, le 7 mars 2019.

Je ne dis pas ça si souvent, mais pour le coup, je suis tout à fait d’accord avec Emmanuel Macron : ces mots sont inacceptables dans un État de droit. Alors s’ils sont malgré tout nécessaires pour décrire notre actualité4, c’est que peut-être nous n’évoluons plus vraiment dans un État de droit. Quand on dit cela, il se trouve toujours de bonnes âmes pour rappeler (à raison) que le niveau de brutalité policière en France reste inférieur à celui de tel ou tel pays — généralement un régime autoritaire ou tyrannique. Mais ce n’est pas à des dictatures ou à des époques barbares qu’il faut comparer notre situation, c’est à des pays démocratiques européens, ou même, à notre propre pays tel qu’il était il y a seulement vingt ou trente ans. Et là, les nombres en termes de mutilations liées au « maintien de l’ordre » sont sans appel : des dizaines de gens ont perdu un œil, un bras, un pied, des dizaines de personnes ont la mâchoire brisée ou des vertèbres en vrac, des dizaines de personnes ont subi des traumatismes crâniens, vous vivre toute leur vie avec des douleurs, des acouphènes, des problèmes respiratoires ou neurologiques. C’est nouveau, et ce n’est pas acceptable. Et dans le même temps on constate que les policiers sont en roue libre, puisque leur responsabilité individuelle n’a jamais été si peu questionnée : leur hiérarchie ne les contraint pas à porter leur numéro de matricule (pourtant obligatoire depuis 2014) ; le port de cagoules dissimulant les visages est devenue la norme (« pour se protéger des gaz lacrymogènes ») ; quant à la destruction par des policiers du matériel photographique des citoyens ou des journalistes, il ne semble qu’elle ne soit en rien sanctionnée, alors même qu’il n’y a pas de symbole plus inquiétant dans une démocratie5.

À toute cette violence, bien triste (ces policiers ont-ils des enfants, des parents, arrivent-ils à se regarder dans la glace le matin ?) qui ne tire sa légitimité que du droit du plus fort, nous ne devons pas répondre par des crachats, des insultes, du défoulement, nous devons garder froide notre colère, rappeler (et nous rappeler) nos droits. Nous devons être exigeants, nous devons porter plainte, nous devons témoigner, avec exactitude, avec précision, avec justice. Nous devons rappeler aux policiers et aux élus qu’ils sont au service du public, c’est à dire à notre service.

  1. Lire sur Télérama : Violences policières, France 2 et BFM zélées auxiliaires de la préfecture, par Samuel Gontier. []
  2. J’ai aussi vu passer des critiques sur la réserve émise par Anne Sinclair : « Si elle (cette vidéo) est authentique ». Je ne vois pas de quoi s’indigner ici encore : la vidéo est bien sûr authentique, mais ce qui pourrait ne pas l’être (et je n’ai pas le moindre avis sur la question) c’est le lieu et la date de provenance des images. []
  3. Je dois dire que j’ai assez peu d’opinion sur l’opinion d’Anne Sinclair ! []
  4. Même le journal Le Monde, traditionnellement prudent et rarement agressif envers les gouvernements en place, recourt à la locution Violences policières comme une évidence pour décrire le moment que nous vivons. []
  5. Je me souviens, au début des années 1980, avoir vu le film Missing, par Costa-Gavras. Un policier ou un militaire du régime Pinochet y saisissait l’appareil photo d’un journaliste pour l’ouvrir et voiler la pellicule. Je tremble encore à l’idée de la violence de ce geste, de cette intention, et depuis, je considère l’information comme sacrée. Aucune démocratie n’existe sans information libre. []

Nouvelles censures, nouvelles dictatures

J’ai donc acquis le numéro 1433 de Charlie Hebdo, daté du 7 janvier 2020, qui est presque intégralement consacré au thème « Nouvelles Censures… Nouvelles dictatures ».
(Désolé pour la qualité des photos, qui sont prises avec une tablette)


Ce que la rédaction désigne comme « censure » et comme « dictature » ici, c’est un ensemble assez confus de comportements neufs ou anciens tels que :

  • Les appels à la censure lancés par des groupes divers (quand bien même ils n’auraient absolument pas gain de cause). Par exemple l’appel à déprogrammer le film J’accuse.
  • La pression exercée sur des artistes, des politiques ou des éditorialistes par l’opinion publique sur les réseaux-sociaux.
  • Les donneurs de leçon et autre Social Justice Warriors sur Twitter ou sur des blogs.
  • Les gens qui osent critiquer la Psychanalyse1.
  • L’auto-censure, le politiquement correct, les sensitivity readers2 et l’écriture genrée3.
  • Les créateurs qui pensent qu’il faut réfléchir à la représentation des minorités4
  • Le fait que, parfois, les gens dont on se moque se vexent et parfois même répondent.
  • Le fait qu’on prévienne les visiteurs d’une exposition que l’artiste n’était pas un saint.
  • Le fait de refuser d’aller voir le film de quelqu’un qu’on désapprouve5
  • Les conseils et les règlements sanitaires (végétarisme, interdictions de fumer).

Au delà de ce mauvais point de départ — mauvais parce que mal nommé, et mauvais parce qu’on y mélange un peu tout et n’importe quoi —, on peut lire des réflexions assez diverses et parfois intéressantes sur un sujet sérieux, celui de l’indignation perpétuelle et de la manière dont cette humeur peut mener, parfois à l’insu de ceux qui s’y engagent (et ne voit que ce qu’ils font/disent eux, sans vision d’ensemble), à d’authentiques campagnes de harcèlement.

Parmi les articles que j’ai apprécié, je citerais celui de Guillaume Erner, qui rappelle que lorsque l’on veut faire taire quelqu’un, c’est souvent que l’on n’a pas tant confiance dans la solidité de ce qu’on défend ; celui de la romancière Sigolène Vinson, qui s’interroge sur l’auto-censure ; ou encore l’article de Gérard Biard sur le très contre-productif rejet du débat et sur les pressions exercées hors de tout cadre démocratique.

L’éditorial de Riss, en revanche, n’est pas le meilleur article du journal.

Le développement des réseaux sociaux a permis de diffuser des opinions très diverses, parfois enrichissantes, maos parfois obscures, appelant à boycotter, à dénoncer, à fustiger les points de vue atypiques, non conformistes ou simplement maladroits. Charlie Hebdo a évidemment été la cible de ces nouveaux censeurs qui, d’un clic, se transforment en prophètes de leur propre religion, et lancent des fatwas contre des blasphémateurs qui s’ignorent. Surveillés en permanence par ces petits gourous malsains, on serait tenté de se laisser gagner par le pessimisme.

En gros, la liberté d’expression c’est pas pour tout le monde.
Mais on ne va pas se laisser abattre, hein, on peut toujours se moquer :

Tous ces petits connards et ces petites connasses [bel effort d’écriture inclusive] qui pérorent à longueur de pétitions débiles, de proclamations sententieuses, et qui se croient les rois du monde derrière le clavier de leur smartphone, nous donnent une formidable occasion de les caricaturer, de les ridiculiser et de les combattre.

Les dessins présents dans le numéro ne rendent pas cette affirmation très convaincante, on n’a pas franchement l’impression que les auteurs comprennent grand chose à Internet, en fait, au mieux ils expriment les angoisses de leurs auteurs, sans drôlerie. Bien des dessins publiés sur le sujet dans le New Yorker il y a vingt ans étaient (et restent) infiniment plus pertinents.
On apprend ensuite que le politiquement correct a été inventé par la gauche anglo-saxonne dans le fourbe but d(abandonner discrètement la lutte des classes, et que les « pères-la-pudeur » d’autrefois ont laissé place aux « blogueurs-la-pudeur ». Parce que pour Riss, un tweet plus ou moins anonyme, une pétition en ligne ou un article de blog revendiqué par un auteur, c’est kif-kif, c’est Internet, ce n’est pas l’expression d’opinions, c’est de la censure.

Hier on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’église , à l’état. Aujourd’hui il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école quand au fond de la classe on ne les écoute pas et qu’on prononce des gros mots : « Couille molle, enculé, pédé, connasse, poufiasse, salope, trou du cul, pine d’huître, sac à foutre ». Écrivez ces mots sur votre compte Twitter et aussitôt 10 000 petits Torquemada vous jetteront au bûcher.

Donc l’ennemi aujourd’hui, ce ne sont plus les tyrans, c’est le public qui ose répondre et avoir un avis. Et la subversion, c’est le vocabulaire sexiste et homophobe.
Je ne suis pas sûr de voir une énorme différence entre le combat que mène Riss et celui de la droite prétendument « irrévérencieuse » qui réclame le droit à insulter sans rendre de comptes.
Oui, Internet a changé le monde, ce que les rédactions recevaient hier comme courrier des lecteurs en colère est devenu une expression publique, parfois massivement diffusée, qu’il n’est plus possible de jeter à la corbeille. Je comprends complètement que ça soit pesant, mais pas vraiment que, par un retournement étrange, Riss voie la liberté d’expression de personnes sans qualités comme une censure pour les médias qui ont pignon sur rue.

Je suis un peu surpris de lire ce qui s’annonce comme un discours d’émancipation (contre la censure, contre la dictature) consister, finalement, ne une plainte contre la prise ne main de sa parole par un grand public jusqu’ici quasi-muet. Eh oui, désolé, on peut avoir des choses à dire même si on n’est pas journaliste, de même qu’on peut dire d’énormes bêtises bien que titulaire d’une carte de presse.

Le sujet de la parole sur les réseaux sociaux est un vrai sujet, mais il mérite un peu plus de réflexion et de discernement. Le régime chronologie très particulier des réseaux sociaux (événement, éternel retour, incapacité à l’oubli), les réflexes de meute, la négativité générale, l’inendigable déluge d’information, la bulle de filtrage, le biais de confirmation, le préchi-précha vertueux, la violence, les pressions6 l’anonymat et le pseudonymat, etc., tout cela mérite d’être observé et compris avant d’être jugé en bloc et repoussé avec horreur et gros mots défoulatoires, d’autant que l’histoire n’est pas terminée et que tout cela évolue. Traiter ses interlocuteurs comme des individus, des êtres pensants dignes de dialoguer, est sans doute une première étape indispensable.

  1. Un article assez ahurissant de Yann Diener glisse par exemple que Le Livre noir de la Psychanalyse est un « brûlot complotiste », ce qui est un peu fort de café pour désigner un ouvrage de plus de 800 pages et 30 auteurs, parmi lesquels on compte des psychiatres, psychothérapeutes, psychologues, historiens des sciences, épistémologues… On peut ne pas être d’accord avec un livre sans pour autant insulter l’intelligence de ses auteurs et de ses lecteurs, car la qualité de « brulôt complotiste » peut difficilement convaincre ceux qui ont lu le livre est donc destiné à éloigner les curieux. Qualifier quelqu’un de « Complotiste » ne fait-il pas partie des procès d’intention qui servent à délégitimer ses contradicteurs ? []
  2. Les sensivity readers sont employés par les éditeurs, notamment, pour anticiper les critiques qui naîtront de la représentation de telle ou telle communauté, ethnique notamment. []
  3. Très cher monsieur Riss, le Français est et à toujours été une langue genrée ! Les changements de la société font qu’on se préoccupe du sexisme intrinsèque à la langue française, en se demandant par exemple comment distinguer la femme générale ou présidente de la femme du général ou du président. []
  4. Ainsi J. J. Abrhams figure-t-il en bonne dans le « Crétinisier de la censure »… Pour s’être imposé d’intégrer des personnages homosexuels dans Star Wars. []
  5. Un député LREM est ainsi affiché au « Crétinisier de la censure » pour avoir dit qu’il s’interdisait (à lui-même !) d’aller voir les films de quelqu’un qu’il juge être « un salopard ». []
  6. Un réflexe que je trouve haïssable sur les réseaux sociaux, notamment quand il est couronné de succès, ce sont tous ces gens qui réclament le licenciement de telle ou telle personne, jugée et condamnée sans procès, et sans qu’il y ait de lien entre son emploi et ce qui lui est reproché. Ça semble parfois être le symptôme d’une société obsédée par le chômage… Mais quel est le but ? Difficile à dire en quoi licencier quelqu’un qui a émis des propos racistes va rendre cette personne moins raciste, et difficile de dire en quoi on peut relier le délit à sa punition. []

Charlie, cinq ans

Cinq ans déjà.
J’étais au Havre, je venais de terminer mon cours, il était treize heures passées. Avant d’aller déjeuner, j’ai ouvert Facebook et je suis tombé sur ce post de David Vandermeulen :

D’abord incrédule — pourquoi, comment ce si jeune homme serait-il mort ? — je suis allé sur Twitter où j’ai pu en savoir plus : Charb était bien mort, oui, mais aussi Cabu, Wolinski, Tignous,… Onze personnes ce jour-là, dix-sept en tout, plus trois terroristes.
Un peu moins d’un an plus tard, le massacre du Bataclan allait malheureusement nous faire relativiser l’horreur de cet attentat, mais ce 7 janvier 2015, j’ai passé comme sans doute tout le monde la journée dans un état second, sonné : impossible de penser à quoi que ce soit d’autre.

J’ai connu Charlie Hebdo enfant, je raconte souvent que le premier dessin de presse que j’ai compris était celui que Reiser avait consacré à l’état de santé de Franco, en 1974. Je devais avoir sept ans ! J’ai ensuite adoré le Cabu du Grand Duduche que je lisais dans les reliures de Pilote offertes par un ami de mes parents. J’ai retrouvé Cabu comme animateur télé dans Récré A2. Au festival d’Angoulême, au milieu des années 1980, je me rappelle avoir vu Wolinski, seul à sa table : « il est inconsolable depuis que Reiser est mort », m’avait-t-on dit. Je n’ai jamais été un adorateur de Wolinski, mais ses scénarios pour Pichard étaient bons, et j’ai un grand souvenir de la courte période où il était rédacteur en chef du Petit Psikipat. À la télé, j’aimais bien les apparitions de Cavanna ou du Professeur Choron. Et puis il y a eu la guerre du Golfe, avec la sortie de La Grosse Bertha puis le retour de Charlie Hebdo. L’arrivé de Charb, qui était pion dans le lycée de mon frère et racontait des tranches de vie sur notre ligne de train. Les éditos de Val, un peu sérieux, mais pas très loin de ma vision social-démocrate vertueuse de l’époque. Et un jour, aussi, j’ai eu l’honneur de rencontrer le grand Willem.
Bref, j’ai une histoire avec Charlie Hebdo.

En rentrant à Paris le soir, sans réfléchir, je me suis rendu sur la Place de la République, où déjà on pouvait lire le célèbre slogan « Je suis Charlie ». Je me souviens que beaucoup arboraient le dernier numéro de Charlie — rapidement devenu introuvable —, et je me souviens aussi d’une femme, que je suppose musulmane, qui brandissait un écriteau disant #notInMyName : pas en mon nom. C’était un moment de communion, véritablement : tous étaient silencieux, et tristes, des artistes s’étaient faits assassiner pour une divinité qui, comme les autres du reste, semble assez bien s’accommoder, elle, du fait que l’on tue en son nom : on n’a jamais vu de dieux écrire dans le ciel Not in my name. Je sais pourquoi, vous savez pourquoi, tout le monde sait pourquoi, en fait, mais on est censé faire semblant de ne pas savoir : bien entendu, les dieux n’existent que par les actions de ceux qui se réclament d’eux.
Les dieux ne sont pas imaginaires, puisqu’ils font des morts.

Les jours qui ont suivi j’ai posté régulièrement des articles, tentant de suivre le cours de mes émotions : tristesse bien sûr ; besoin de comprendre, évidemment ; envie de rire, parfois ; envie d’expliquer ma vision du dessin de presse et du blasphème. Et puis révolte, non seulement envers les meurtriers mais aussi envers ceux qui, tout en se disant ennemis de ces derniers, semblaient étrangement satisfaits d’avoir enfin un prétexte pour insulter tous les musulmans de France et du monde. Il ne vient rien de bon de la peur, de l’insulte et du mépris.

En famille, nous sommes allés à la grande manifestation du 11 janvier. Pour moi, c’était un enterrement. Je trouvais risibles les chefs d’État en ligne qui pensaient nous guider, comme si qui que ce soit avait pu être dupe. Mais avec le recul, ce moment a été aussi l’entrée dans une France misérablement abêtie par la terreur, où « comprendre » c’est vouloir « excuser » ; où les pacifistes, les compatissants et les sociologues sont jugés complices et peut-être même coupables de la violence ; où on veut renvoyer les adolescents aux cheveux frisés qui gloussent pendant une minute de silence ; où le journal Charlie Hebdo, sans aller jusqu’à y voir le supplément illustré de Valeurs actuelles n’est plus ni joyeux ni anar ; où on peut passer l’été à s’écharper sur une combinaison de bain avec bonnet intégré que personne n’a vu sur aucune plage française ; où le mot « laïcité » est devenu le cache-nez d’un racisme de plus en plus évident ; et où la liberté d’expression n’est une valeur sacrée que pour certaines opinions.


Le numéro de Charlie Hebdo qui paraît demain s’en prend aux « nouvelles censures » et aux « nouvelles dictatures », apparemment constituées des malotrus qui osent utiliser les réseaux sociaux pour critiquer… Qui ? Je vais devoir acheter ce numéro pour le savoir, mais je redoute par avance ce que je vais lire.

Pour l’instant, j’ai peur que ce soient les « méchants » qui l’emportent : Ils sont morts et l’État islamique dont ils se réclament semble n’être plus grand chose, mais ils ont eu ce qu’ils voulaient, ou en tout cas, ils sont parvenus à nous changer.

Séparer l’art de l’homme triste

(suite à l’article précedent)

Je lirai le livre de Vanessa Springora, Pas tout de suite1, parce que j’ai déjà une pile de romans, d’essais et de mémoires déjà bien haute à côté de moi, et peut-être aussi parce que je redoute le malaise de la lecture, mais je le lirai, notamment pour son titre, Le Consentement, qui est la promesse d’une réflexion sur cette question pour le moins complexe2.
Gabriel Matzneff, lui, ne le lira pas, ou du moins c’est ce qu’il dit dans le long texte qu’il a envoyé à l’Express3 en réponse aux mises en cause dont il fait l’objet.

Ce livre, je ne le lirai pas. S’il contient ce que l’on me dit qu’il contient, il me ferait trop de mal ; et même si son ton est mesuré, nostalgique, je préfère me contenter des dizaines de lettres d’amour fou que Vanessa m’a écrites, de ses photos, de mes adorables souvenirs. 

On peut difficilement être plus clair : la vérité de l’autre ne l’intéresse pas, le bilan que fait l’autre ne l’intéresse pas, seuls l’intéressent les contes qu’il se raconte, seule l’intéresse le récit qu’il façonne à sa guise et dont il ne retient que ce qu’il veut bien retenir.
Je comprends qu’une telle publication ait été difficile à refuser de la part de l’Express, et je ne nie pas la légitimité morale qu’il y a à donner une tribune à une personne mise en cause publiquement4, mais on pourra juger un peu limite de la part du newsmag de diffuser apparemment sans discuter ce texte qui est composé pour un tiers de la prose de quelqu’un d’autre que de celui qui signe. En effet, Gabriel Matzneff, pour preuve de sa bonne foi j’imagine, publie de larges extraits des lettres que lui a adressées Vanessa Springora lorsqu’elle était adolescente, procédé qui à mon sens expose la mesquinerie procédurière de Matzneff, lequel, derrière ses poèmes d’amour à la guimauve premier prix, semble avoir bordé son cas en faisant par avance écrire à sa conquête (et sans doute à d’autres ?) les mots qui lui permettraient un jour de dire qu’il n’y a jamais rien eu d’autre entre eux qu’une belle histoire d’amour. Et s’il n’a pas fait écrire ces mots (je renvoie chacun de nous à la qualité de sa prose d’adolescent pour juger de la pertinence d’une telle pièce à conviction), il était en tout cas fin prêt à les publier le jour où il le faudrait, sans grand respect pour l’intimité de son autrice5. Enfin, Matzneff prend à témoin une prestigieuse armée de zombies, ou presque, puisqu’un seul des nommés est encore de ce monde, son indéfectible ami Christian Giucidelli :

Nos amis communs, Roger Vrigny, Christian Giucidelli, Claude Verdier, Cioran et sa compagne Simone Boué tentaient de la rassurer, s’efforçaient de la convaincre que je l’aimais à la folie, qu’elle n’avait sur ce point aucune inquiétude à avoir. Sans succès.

Si les autres avaient voulu dire « on ne se rendait pas compte » ou « c’était une autre époque », ils ne le pourraient plus. Admettons qu’ils l’eussent encore soutenu s’ils l’avaient pu, qu’elle genre d’énergumène, quel genre d’adulte envoie des artistes et des écrivains — et parmi ceux-ci quelqu’un d’aussi considérable qu’Emil Cioran —, plaider sa cause auprès d’une adolescente ? Dommage que les absents n’aient pu lire ce texte qui leur aurait dit la mesure de la qualité de l’amitié que leur portait Matzneff, lequel les a utilisés autrefois pour faire pression sur une enfant, et qui les utilise aujourd’hui encore contre elle. On note que Matzneff attribue le fait que Vanessa Springora ait rompu avec lui à une forme de jalousie : elle n’aurait pas supporté qu’il ait eu un passé, et cette pensée l’aurait obsédée et amenée près du délire puisqu’elle avait voulu, si l’on croit Matzneff, que son amant ait eu le pouvoir de bouleverser les lois de la physique, lui demandant « (…) ce que Dieu6 lui-même n’aurait pu accomplir, c’était que mon passé cessât d’être ». Eh ben oui, si Dieu ne peut pas, Matzneff, tout boursouflé de sa propre importance qu’il soit, ne le peut pas non plus. Le diariste constate que la lecture de ses livres a troublé l’adolescente7 mais semble n’y voir qu’une forme de jalousie et ne semble pas capable d’imaginer que cette lecture a surtout prouvé à la jeune fille que ce qu’elle avait pris pour une histoire d’amour atypique s’inscrivait dans un système vorace, et que c’était sans doute moins son âme qui avait séduit le satyre, que sa tranche d’âge.

Gabriel Matzneff n’est pas le dessinateur du siècle ! (trouvé sur l’archive de son site web « non-officiel » hébergé en Asie, histoire de ne pas risquer d’être attaqué, mais qui a tout de même été supprimé le 30 décembre 2019, on n’est jamais trop prudent !)

Matzneff retiendra que si celle qui le tracasse aujourd’hui l’a quitté, à tort dit-il, ce n’est pas parce qu’il l’a déçue ou abusée (il affirme au contraire l’avoir protégée !), c’est parce qu’elle l’aimait d’un amour trop puissant. Vivre si près du soleil l’a rendue folle, elle aurait voulu qu’il n’éclaire et qu’il n’ait jamais éclairé qu’elle (je traduis). Cet affreux bonhomme ne lit-il lui-même que des romans à l’eau-de-rose, ou bien fait-il le pari de la naïveté du public face à ce genre de romantisme à deux sous ? Difficile à dire, mais hors toute question morale, on en vient à se demander si sa réputation de grand écrivain est vraiment fondée.

  1. Mise à jour : j’ai acquis la version numérique du livre, que j’ai lu en quelques heures – moi qui déteste lire de cette manière. Je ne regrette pas. Rien de scabreux dans ce livre, il s’agit essentiellement d’une auto-analyse : qu’est-ce qui manquait à l’autrice pour qu’elle tombe dans les mailles de Matzneff ? Comment ça s’est produit ? Comment ça s’est passé ? Pourquoi elle a cru à l’amour, et pourquoi elle a cessé d’y croire ? Comment elle a rompu. Et comment elle est hantée depuis lors par cette relation néfaste, et comment et pourquoi elle écrit dessus désormais. Enfin, cette grande question ; comment se juger victime alors qu’on s’est cru libre et volontaire ?
    À titre extrêmement narcissique, je suis content de constater de voir plusieurs de mes intuitions confirmées, notamment quant au statut des lettres d' »amantes » reproduites (cf. commentaires), ou quant à la dépossession de soi-même qui advient lorsque l’on devient un matériau littéraire.
    L’écriture de Vanessa Springora atteint un équilibre intéressant entre détachement, honnêteté, et sentiment. []
  2. Si le fait de consentir est bien entendu un préalable juridique et moral indispensable à toute relation charnelle, le consentement n’est pas synonyme de désir ou d’envie, il n’est la promesse d’aucun plaisir ou d’aucun bonheur, il s’arrache, il s’obtient par ruse ou par forfait, il se négocie, et peut même se transformer en piège lorsque l’on veut revenir dessus. []
  3. Il ne s’agit pas d’un « droit de réponse » mais bien d’un choix de publication de la part de l’Express, dont la directrice de rédaction dit : « Nous publions car la parole contradictoire est une des bases de notre métier et du souci de liberté qui le définit. ». Le fait que ça ne soit pas un « droit de réponse » imposée par voie judiciaire explique que le texte ne développe pas d’arguments vis à vis d’un article précis qu’a publié l’Express. []
  4. Au passage, je me demande si des parias d’un moment tels que Dieudonné ou Mehdi Meklat ont envoyé des textes disant leur vérité à des newsmags. Il ne me semble pas en avoir vu publier ! []
  5. Dans son texte, Matzneff prend parti pour le mot « autrice » contre le mot « auteure » : « (je préfère autrice, utilisé par Brantôme et la marquise de Sévigné, au plat auteure suggéré par une mode que j’espère sans lendemain) ». Je me demande s’il en espère un brevet de féminisme ! []
  6. Le démiurge est convoqué à nouveau en fin de texte : « Que Dieu ait pitié de nous ; qu’Il te protège mieux que je n’ai été capable de te protéger. Je garderai toujours, brûlant dans ma mémoire et mon cœur tel un cierge devant l’icône [Gabriel Matzneff est chrétien orthodoxe] du Christ, une image lumineuse de toi ». []
  7. « La faute de mon passé. La faute, Vanessa, d’avoir avant notre rencontre, publié des livres qui te blessèrent, te tourmentèrent ; qui après de si longs mois de bonheur, de passion, t’empêchèrent de continuer à vivre nos amours dans la paix et la bienheureuse insouciance ». []

Séparer l’homme de l’art triste

Cette semaine, à l’occasion de la sortie prochaine du roman Le Consentement, par Vanessa Springora (éd. Grasset), l’argumentation « faut-il séparer l’homme de l’artiste » refait surface au sujet de l’écrivain Gabriel Matzneff, dont on dit la personne aimable et l’écriture pleine de panache, mais qui dans ses récits raconte sa vie de prédateur sexuel qui cible indifféremment filles et garçons pourvu que leur âge soit compris entre huit et quatorze ans. J’ai pu voir passer sur Twitter quelques extraits de sa prose et j’avoue que j’aurais préféré qu’on me l’épargne.
J’ai été passablement étonné de voir la manière dont ce sale type est défendu :

Et ce ne sont pas les seuls, j’ai vu le même angle développé par des gens plus anonymes, en nombre bien plus important que je n’aurais pu l’imaginer.

Ici, Durand et Pivot semblent bloqués dans la sortie des années 1960, époque moralement corsetée, où l’homosexualité était plus ou moins pénalisée, où la contraception l’était tout à fait, et où, dans l’apparente urgence de changer de monde, on (les hommes notamment) a mis un peu de temps à admettre que la « liberté sexuelle » des uns ne saurait être invoquée si elle doit s’exercer aux dépens de la liberté et du bien-être des autres.
Ils ont raison de noter que l’époque a changé, mais réduire ce changement à une victoire de la morale contre l’art et la culture, c’est un peu court ! On se rappellera au passage que l’écrivaine québécoise Denise Bombardier s’était en son temps vue insulter par le tout-Paris littéraire pour avoir osé dire, lors de l’émission Apostrophes, tout le mal qu’elle pensait de la pédocriminalité « dandy » de Matzneff et de l’inconséquence avec laquelle il était traité. L’éditeur de Denise Bombardier lui avait à l’époque prédit que cette saillie lui vaudrait d’être blacklistée en France… Ce qui semble bel et bien être advenu. Apparemment la Littérature ne protège pas de la même manière tous les littérateurs. Qu’en sera-t-il du roman de Vanessa Springora, première personne à oser une réponse, qui au journal auto-complaisant oppose un témoignage, et qui au passage permet de lever toute ambiguïté quant au statut des écrits de Matzneff qui ne sont donc pas des élucubrations, des fantasmes, des exagérations, et qui ont des conséquences, puisque trente ans plus tard, une femme qui s’était crue aimée et libre, vient régler ses comptes avec celui qui l’a utilisée, mettant en pièces le conte du consentement et de la légèreté.
Cette fois, plus question de se donner le beau rôle, l’autre n’est plus un objet sur lequel on peut projeter son fantasme et à qui l’on impose même un récit, il peut livrer sa vision des faits.

Nos défenseurs enflammés de la liberté défendent essentiellement la liberté de nuire, de consommer, ils ne se posent pas tellement la question des conséquences non-littéraires qui en découlent. Ils ne veulent pas voir qu’une personne victime d’abus, même lorsqu’elle s’est crue consentante (que sait-on à treize ans ?), et peut-être même d’autant plus qu’elle s’est crue consentante, aura ensuite besoin de nombreuses années, peut-être de toute une vie pour tenter de donner du sens à une mauvaise rencontre déguisée en histoire d’amour, pour se résoudre à y mettre les bons mots (abus, victime, prédateur, pédophile,…), pour reconstruire son rapport à l’amour et à la sexualité, tandis que « l’esthète », lui, en aura tiré trois lignes dans son journal et sera passé à l’écolier ou l’écolière suivante. Au delà de son adolescence, sa conquête, sa proie, sa victime, n’est plus son problème et le dégoûte un peu. De quelle sorte d’image d’elle-même restera encombrée une femme lorsque l’homme qui lui a fait découvrir la sexualité l’a convaincue qu’elle n’aurait plus rien d’intéressant à offrir passé son quinzième anniversaire ?1.

Il me semble clair que ce qu’exige Matzneff, c’est le droit à exploiter, à dominer, à polluer autrui, et il le fait en bourgeois, il demande à ce qu’on lui en concède le droit légitime au nom de sa supériorité socioculturelle. J’utilise le mot « polluer », car pour Matzneff, empreint de culture religieuse traditionnelle, et ce n’est sans doute pas négligeable ici, une femme qui a connu plusieurs hommes est en quelque sorte gâtée : il se résigne à ce qu’elles le soient toutes, pourvu qu’il passe le premier.
Rien de transgressif ou de révolutionnaire ici, rien d’anti-bourgeois chez ce personnage politiquement conservateur2, bien au contraire, il ne s’agit que du business as usual des dominants. Il teste les limites du pouvoir que sa classe lui confère contre la morale commune3, et il aura prouvé, par des décennies d’impunité, que ces limites sont très étendues.

il veut non seulement l’impunité pénale, mais sans doute plus encore l’impunité morale, il veut que sa victime soit consentante : le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière, comme on dit. Car au delà du débat sur « l’homme » et « l’artiste »4, on entend chez ce faucheur d’innocence l’exigence du droit à rester, lui, innocent, c’est à dire son droit à ignorer la douleur qu’il cause, à ignorer les conséquences de ses actes, à ne pas avoir à faire face à sa conscience :

Apprendre que le livre que Vanessa a décidé d’écrire de mon vivant n’est nullement le récit de nos lumineuses et brûlantes amours, mais un ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à me nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste, provoque en moi une tristesse qui me suffoque.

(Gabriel Matzneff au Nouvel Obs)

Même si l’on pourra juger un peu douteux ce rapprochement, je perçois ici le même genre d’exigence que chez les néo-conservateurs lorsqu’ils s’en prennent aux sociologues, aux féministes, aux écologistes, qui désenchantent les rapports de prédation et de domination économiques, sociologiques, sexuelles, ethniques, en montrant leur mécanisme et leur injustice. Et ces mêmes néo-conservateurs, si prompts à utiliser le mot « victimisation » pour dénigrer ceux qu’ils écrasent, sont bien les pires chouineurs qui soient.

  1. « Une fille très jeune est plutôt plus gentille même si elle devient très vite hystérique et aussi folle que quand elle sera plus âgée », disait Matzneff à Apostrophes… Soit on est docile, soit on est « folle » ou « hystérique », donc.
    J’y vois une immaturité masculine assez typique : les hommes semblent nombreux à ne s’épanouir avec des femmes qu’à condition de se trouver dans un rapport déséquilibré, notamment en termes d’âge (mais aussi de situation professionnelle, symbolique ou financière – avec Matzneff c’est tout ça à la fois), qui leur permet de prendre un ascendant artificiel sur leurs « conquêtes »,
    Je cite Nathalie : « C’est un prédateur qui a besoin de courir après des souris pour se faire croire qu’il est un lion ». []
  2. Et nettement choyé par la presse droitière, qui me semble toujours voir comme « abus de mai 1968 » non certaines mœurs mais juste leur démocratisation populaire. []
  3. Selon la morale commune, à peu près dans toutes les cultures et de tous temps, le rôle des adultes est de protéger les enfants. []
  4. Suis-je le seul pour qui il semble évident que quand on appelle à distinguer « l’homme » de « l’artiste », on pense non pas à l’Homme générique, l’Humain, mais bien à un homme au sens exclusivement masculin ? Voilà qui me pose question. []

Rire des morts

Charlie Hebdo provoque un petit scandale cette semaine en reprenant la campagne de recrutement de l’Armée de Terre, illustrée non par des photos de jeunes gens minces et beaux qui sentent bon le sable chaud avec le soleil sur leur front qui met dans leurs cheveux blonds de la lumière, mais par des dessins de deuil qui rappellent que l’armée, c’est la guerre, et que la guerre fait des morts. Ces dessins font écho à une actualité : la collision de deux hélicoptères, qui a tué treize militaires. Sans surprise, ça ne fait pas rire tout le monde, à commencer par le chef d’État-major de l’Armée de Terre :

Dans une lettre ouverte au directeur de la publication de Charlie Hebdo, le même auteur (Thierry Burkhard), écrit notamment : « (…) Si l’indignation m’a d’abord gagné, c’est surtout une peine immense qui m’envahit en pensant au nouveau chagrin que vous infligez à ces familles déjà dans la souffrance. Une peine doublée d’une incompréhension profonde. Qu’avons-nous donc fait, soldats de l’armée de Terre, pour mériter un tel mépris ? Qu’ai-je manqué moi-même, chef d’état-major de l’armée de Terre, dans l’explication du sens profond de notre engagement, pour qu’avec une telle désinvolture soient raillés ceux qui ont donné leur vie afin que soient justement défendues nos libertés fondamentales ? »

Bien entendu, la série de dessins, signée par l’auteur Biche, recrue récente du journal, n’est pas vraiment en contradiction avec la ligne historique de Charlie Hebdo, il suffit notamment de se rappeler de l’obsession anti-militariste de Cabu1, qui a mené plusieurs fois ce dernier devant des tribunaux2. Il faudrait tout relire pour en jurer mais je n’ai pas le souvenir qu’il se soit souvent moqué de simples soldats morts au combat, il s’en prenait aux gradés, aux généraux, ou à des adjudants-parachutistes patibulaires qu’il dessinait volontiers alcooliques et violeurs, généralement munis d’un couteau ensanglanté. il s’en prenait à l’absurdité de l’autorité et de l’obéissance, et en tout cas plus aux tueurs qu’aux tués. Les antimilitaristes de l’époque de l’armée de conscription ont du reste généralement plaint les simples soldats, considérés comme victimes d’intérêts qui les dépassent. Mais nous n’avons plus une armée de conscription, il est vrai, et ceux qui s’engagent sont censés être responsables de leur choix. En dehors peut-être de ses évocations de casernes dans Le Grand Duduche, Cabu était rarement drôle lorsqu’il s’en prenait à l’armée, et le dessin de Biche est là encore en plein accord avec la tradition puisque son niveau de drôlerie est très faible : la guerre fait des morts, ce n’est pas une surprise, les militaires le savent, les civils le savent, le rappeler relève un peu de l’enfonçage de portes ouvertes. Mais comme c’est désormais la totalité des pages de Charlie Hebdo qui peine à arracher un sourire au lecteur même le plus indulgent, cette série de dessins est juste un peu tristounette. Je n’aurais aucune raison d’écrire à son sujet si je n’avais lu ce matin la défense que Caroline Fourest en a fait :

Certes, Caroline Fourest parle en son nom et n’appartient plus à la rédaction de Charlie Hebdo depuis dix ans, mais l’interprétation qu’elle fait ici me procure un certain sentiment de vertige. Pour commencer, elle s’impose d’expliquer ce que tout le monde peut comprendre dans le dessin, et que du reste tout le monde sait déjà : la mort fait partie de la vie du soldat. Et en même temps, elle voit dans le dessin l’affirmation que la guerre menée contre le djihadistes au Nord-Mali est légitime et utile, qu’elle sert à garantir notre liberté. J’espère que la participation de la France à ce conflit est un peu motivée par la liberté des Maliens aussi, puisque c’est chez eux qu’elle se déroule, mais j’ai cru comprendre qu’un des buts assumés de notre implication est de sécuriser non pas tant le Mali que les mines immédiatement voisines du Niger, où Areva/Orano extrait un tiers de l’Uranium qui fait tourner nos centrales nucléaires. Notre liberté est peut-être un moindre enjeu que le maintien de nos intérêts économiques et notre confort3.

Je m’étonne en tout cas que l’on puisse présenter un dessin clairement antimilitariste comme une forme d’hommage au sacrifice de soldats, et s’indigner que tous ne le comprennent pas de cette manière. Je vois ici un bon exemple de la manière dont la tragédie vécue par la rédaction de Charlie Hebdo a rendu des concepts tels que « premier degré », « second degré » ou « humour » passablement incompréhensibles car ceux qui les emploient ne veulent pas tous dire la même chose. L’humour n’a plus à être drôle, la liberté d’expression de Charlie Hebdo n’est pas négociable mais user de sa liberté d’interprétation ou de critique fait de celui qui s’y essaie un soutien objectif de Daech.

  1. Fait méconnu : Cabu a commencé sa carrière alors qu’il était appelé en dessinant dans un journal de propagande militaire, Bled. []
  2. Cabu a perdu six procès face à l’Armée. On remarquera que le général qui écrit une lettre ouverte se contente de faire part de son sentiment, il ne menace pas Charlie Hebdo de poursuites. []
  3. Au passage, je dois admettre que je ne porte pas de jugement tranché sur cette question, j’ignore tout de la marge de manœuvre de la France et je ne sais pas ce qui est juste, ou « moins pire ». En revanche je me sens toujours perturbé par la quasi-absence de débat public véritable au sujet des conflits qui impliquent la France hors de ses frontières. Pour parler du burkini, il y a du monde sur les plateaux, mais pour nous expliquer nos guerres… []

Le spectacle de la politique

(note : le début de l’article pose le contexte, car je voudrai m’en souvenir quand je le relirai dans six mois et que tout ça sera devenu une anecdote. Si vous savez déjà tout, sautez à la conclusion)

Le turbulent Juan Branco1 vient de sortir un scoop assassin : lors du conflit social Ecopla, en 2016, François Ruffin et Emmanuel Macron ont mis au point une stratégie de communication commune, une véritable mise-en-scène de leurs négociations.

Voici l’extrait de la conversation qui vient d’être diffusée par Branco :

RUFFIN — Je pense que si on réfléchit stratégie, le mieux c’est que vous soyez vivement interpellé et publiquement par les salariés d’Ecopla. Ça fera un épisode. Et ensuite que vous, vous y répondiez en disant : Ben moi, je suis prêt à me déplacer sur place. Ben ça fait un deuxième épisode.
MACRON — Ok… ok. Un, on échange sur le dossier. Deux, on vous tient au courant des avancées. Trois, vous, vous m’interpellez publiquement. Quatre, dans la foulée, on cale ensemble une date de déplacement, avant le 5 octobre. Et on voit comment on la communique ensemble.
RUFFIN — Et je pense que l’on sort d’ici en n’étant pas contents.
MACRON — Oui.

QG d’Emmanuel Macron, Tour Montparnasse, le 12 septembre 2016

Bien entendu, il est un peu troublant d’imaginer qu’un tel dialogue ait effectivement pu se tenir entre deux hommes qui sont censés être des adversaires2 : imagine-t-on Batman et le Joker répéter leurs combats ? Dès la publication de cet enregistrement sonore, chacun s’est positionné en fonction de ses opinions préétablies, allant du biais de confirmation ruffinosceptique (« Je le savais bien que Ruffin était bidon ! ») au déni techno-complotiste clairement désespéré (« Avec l’IA on peut trafiquer n’importe quoi, rien ne prouve que l’enregistrement soit authentique »). Malheureusement pour ceux qui plaçaient leurs espoir dans l’hypothèse que le document fût faux, l’enregistrement est bien authentique, puisque François Ruffin l’a aussitôt admis lui-même dans Le Monde :

« Je veux bien qu’on me donne des leçons de morale. Mais quand tu es une petite entreprise, comment tu mobilises le monde politique et médiatique ? Je ne suis pas dans la honte. J’ai une foi. Je mène un combat. On a fait tout notre possible pour la boîte, on était prêts à occuper l’usine. Si Macron est une carte pour peser, je prends cette carte et je la joue. »

J’ai l’impression que les soutiens de Ruffin se sont contentés de cette explication et sont instantanément passés d’un plaintif Say it ain’t so, Joe3 à un rassurant rappel au contexte : il fallait sauver l’usine, tous les moyens étaient bons, et puis d’abord, cette nouvelle « exclusive » est du réchauffé.
Il est en effet important de noter que le scoop de Juan Branco n’en était pas un : cet enregistrement avait en fait été diffusé à l’époque par Radio Nova dans une série intitulée QG de Campagne. Il n’avait pas suscité d’émoi particulier en son temps (ses statistiques de consultation jusqu’hier étaient si faibles qu’il aurait difficilement pu en être autrement), ce qui s’explique entre autres, comme l’écrit Daniel Schneidermann, par le fait que « les deux protagonistes, dans l’intervalle, ont changé de statut » — l’un était journaliste, l’autre n’était encore qu’un ancien ministre qui s’apprêtait à partir en campagne, leur petite cuisine était plutôt anecdotique. Dans son montage en vidéo, Juan Branco ne signale pas que la conversation entre Macron et Ruffin se fait en présence des salariés grévistes, et non à leur insu : si une comédie a été jouée, ce n’était pas pour eux, c’était pour les médias, pour le public, pour nous.

Guignol et le marquis (Photo : Guignol Guérin, licence CC-BY-SA 4.0)

Beaucoup de gens se sont inquiétés des effets de la manœuvre de Juan Branco, disant qu’elle ne pourrait que faire du tort à la gauche : faut pas désespérer Billancourt ! Et beaucoup se sont dit que tout cela profiterait sans doute surtout à Macron (à qui personne ne semble avoir reproché cette affaire) et à l’extrême-droite, friande de preuves d’un « tous pourris ! ».
Branco, bien entendu, n’en démord pas et insiste : l’opposition entre Ruffin et Macron est factice et se fait sur le dos des ouvriers.

Si les gens que je lis et que je fréquente sur les réseaux sociaux sont représentatifs, alors pas la peine de craindre que le scoop de Branco fasse le lit de l’extrême-droite : celui que cette sortie a le plus sûrement décrédibilisé, c’est son auteur. Il « cherche à faire le buzz », il « fout la merde », c’est un « pervers narcissique ». Lui-même habitué à développer une vision complotiste du monde politique, Juan Branco se voit à son tour suspect de servir des intérêts nauséabonds… L’artificier est victime de sa propre bombe.

Usul (104 000 followers) renvoie Juan Branco (66 000 followers) à sa classe sociale d’extraction.

En se lançant dans une manœuvre aussi agressive envers une des rares figures de la gauche qui ait conservé sa popularité intacte y compris au delà de son camp politique, il est probable que Juan Branco révèle surtout l’étendue de ses ambitions, et se pose en concurrent de François Ruffin, qui comme lui (mais avec plus de succès) a été présenté aux élections législatives sous l’étiquette de la France insoumise, et qui comme lui a une réputation de franc-tireur vis à vis du mouvement. Je vais peut-être me lancer ici dans une délirante extrapolation façon Juan Branco mais mon intuition, c’est que ce jeune homme s’envisage candidat aux élections présidentielles, dès 2022, et commence son ascension en tentant d’éliminer celui qui squatte son créneau ce qui, si jamais j’ai raison, fait de lui un authentique politicard, mais pas un très bon puisqu’il a clairement mal évalué l’équilibre des forces et des soutiens. Avoir une nombreuse cour de fans sur les réseaux sociaux fait vite perdre le sens commun il est vrai.

Minute papillon !

Il reste tout de même un point à éclaircir, un point qu’on ne peut pas tout à fait laisser passer : Ruffin et Macron (avec l’accord lucide de leurs équipes respectives) ont bel et bien mis en scène leur opposition. Je suis certain qu’ils ne sont pas spécialement copains (ça vaut ce que ça vaut mais je note qu’ils se voussoient), je suis certain que leurs buts politiques diffèrent.
Dans un sens, et certains l’ont fait, on pourrait se réjouir que malgré ce qui les sépare, ils se soient ici montrés capables de travailler ensemble (mais sans succès, car ça n’aura rien changé) à l’avenir des salariés d’une entreprise en péril. Mais tous les moyens sont-ils bons pour parvenir à un résultat en politique, y compris le mensonge ? Est-ce que la moindre des choses que l’on doit aux citoyens, aux électeurs, à ce « peuple » dont on nous rebat les oreilles, ce n’est pas un minimum de transparence ? Ça me fait mal de le dire, mais sur le fond, c’est sans doute Juan Branco qui a raison de pointer la théâtralisation des oppositions de politiciens qui, passés par les mêmes formations4, se distribuent les rôles, parfois sans convictions personnelles fortes5. D’instinct, j’ai l’impression que Ruffin comme Macron ne trichent pas spécialement sur le fond de leur engagement, ils jouent a priori leur propre rôle, mais il s’agit bel et bien d’un rôle, et on est en droit de voir en eux deux de pragmatiques communicants.

« Chiqué ! ». Deux catcheurs, CM Punk et Daniel Bryan (photo Eve Rinaldi, licence CC-BY-SA 2.0)

Juan Branco tire de tout cela des enseignements sur la duplicité de deux hommes politiques, mais cela me semble un peu simplet. Et si cette affaire en disait bien plus sur les attentes du public que sur Macron et Ruffin ? Et si c’était vous et moi (et bien entendu les médias qui se plient à notre demande) qui réclamions notre dose de spectacle. Et si c’était nous qui avions besoin de pantomime, d’oppositions tranchées, de bons et de méchants, de personnages caricaturaux, de coups de gueule calculés, de camp à choisir, de scénarisation, de séquence, de fiction ? Et si c’était nous qui n’étions pas vraiment capables de supporter le travail politique rationnel et sincère ?

  1. Il y a quelques jours seulement je me suis amusé à pasticher la littérature quelque peu autocentrée de ce jeune homme : hyperbate.fr/fatras/2019/11/23/crepusco/ . []
  2. On se rappellera la lettre ouverte à Emmanuel Macron par François Ruffin dans Le Monde, en mai 2017, juste avant l’élection présidentielle, qui martelait : « Vous êtes haï par « les sans-droits, les oubliés, les sans-grade » que vous citez dans votre discours, singeant un peu Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes haï, tant ils ressentent en vous, et à raison, l’élite arrogante (…)Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï ». []
  3. Chanson de Murray Head qui reprend le cri d’un supporter à un joueur de Baseball des années 1920 qui avait été accusé d’avoir accepté de truquer un match. Derrière ce prétexte, la chanson évoquait la sidération des soutiens de Richard Nixon face à l’affaire du Watergate. []
  4. François Ruffin n’a fait ni Sciences-po ni l’Ena, mais pour l’anecdote, il est assez amusant de rappeler qu’il a fréquenté le même collège jésuite qu’Emmanuel Macron : La Providence, à Amiens, []
  5. Mes passages sur des plateaux de télévision, dans des studios de radio, mon service, dans un ministère, ou encore mon observation de la vie politique communale, me laissent penser que les « amis politiques » sont parfois très froids les uns avec les autres hors caméras, et que certains « ennemis politiques » peuvent, en « off » faire preuve d’estime ou d’amitié. []

Viol au second degré

(Je n’avais pas spécialement envie de parler d’Alain Finkielkraut ou de Roman Polanski, à dire vrai. Mais quelques défenses de l’un et de l’autre lues ici ou là m’attristent et me forcent à écrire ces quelques lignes. Comme Finkie, je vais tenter un truc, attention les mirettes.)

Mettons les choses au clair, en disant « Violez, violez, violez », il me semble évident qu’Alain Finkielkraut tentait non pas de l’humour au second degré comme l’ont dit certains mais une maladroite hyperbole, une outrance destinée à nous faire comprendre que bien entendu, il n’appelle personne à commettre un viol. Eh oui, qui lancerait un aussi absurde mot d’ordre ? Un Finkie énervé, excessif, un peu ridicule, c’est toujours un moment télégénique, idéal pour les extraits de dix secondes qu’on se partage ensuite avec gourmandise sur les réseaux sociaux. Je ne sais pas s’il est vraiment honnête d’avoir laissé entendre que l’académicien ronchon était sérieusement en train d’exhorter les hommes au viol et d’avouer commettre le viol conjugal.
Et puis comme l’ont fait remarquer ses premiers défenseurs : il manquait le contexte.

«Violez, violez, violez ! Je dis aux hommes : violez les femmes. D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs, et elle commence à en avoir marre ».
Un humour impayable.

Bon et puis il y a pire que Finkelkraut !
Il y a cet horrible Imam (hein ? Qu’est-ce qu’il raconte ?), qui a une tête à organiser des prières clandestines dans des parkings de Seine-Saint-Denis, qui dit « Allahou Akbar » et qui est sans doute même musulman.

Des propos scandaleux que les féministes intersectionnelles décoloniales se gardent bien de dénoncer !

Je traduis :

« Si la jeune fille est pubère, et surtout si elle a un petit ami, alors il est licite pour un homme mûr d’abuser d’elle, même si elle n’est pas consentante. Ce n’est pas vraiment un viol.

Scandaleux, non ? On tracasse Alain Finkielkraut alors qu’il y a dans les territoires perdus de la République des salauds pour dire des horreurs pareilles ! Franchement, c’est du deux-poids-deux-mesures, les « maccarthystes néo-féministes » (© Pascal Bruckner) n’hésitent pas à chercher des poux à un honorable académicien qui tente un trait d’humour, mais se gardent bien de protester lorsque des abominations sont proférées par un arabe musulman de banlieue.

Bon, je vous ai bien eu, moi aussi (et je ne suis pas drôle, moi non plus), la citation n’est pas d’un horrible religieux, ce personnage est imaginaire, les mots écrits en arabe sont extraits d’une recette de cuisine (oui, c’est fou, mais la langue arabe peut servir à d’autres choses qu’à véhiculer des fatwas !), et pour la « traduction », j’ai juste paraphrasé… (roulements de tambours)… Alain Finkielkraut ! En effet, après son « Violez, violez, violez ! », c’est exactement ce qu’il a dit : la victime de Roman Polanski avait peut-être treize ans mais elle était pubère, alors bon, ce n’était pas vraiment un vrai viol, et puis elle avait un petit ami, alors hein, elle n’était pas tout à fait non-consentante.
Eh oui, c’est cela que l’on découvre en « replaçant l’extrait dans le contexte » : Alain Finkielkraut minore le viol d’une fille de treize ans (« et neuf mois », précise-t-il), en utilisant comme circonstance atténuante que celle-ci avait déjà enlacé un garçon : si on en a enlacé un, on ne peut pas refuser ses faveurs à d’autres. C’est précisément ce dont Caroline de Haas l’accusait juste avant qu’il ne lance son « Violez ! », accusation dont il a, donc confirmé la valeur, annulant toute l’éventuelle pertinence de son effet rhétorique.
Peut-être pouvait-on dire et penser des choses pareilles quand Alain Finkielkraut était jeune, je ne sais pas, je n’étais pas né, mais aujourd’hui, ce n’est pas admissible. Finkie se vante d’être un peu ringard, se prend pour la mauvaise conscience de la modernité, c’est bien, mais en dévoilant pareille vision des femmes, qui dès lors qu’elles entendent disposer librement de leur corps peuvent être considérées comme des objets offerts à qui veut en user, il se montre terriblement rétrograde et se révèle bien plus copain des Talibans que de quiconque.

Je comprends très bien que l’on défende Polanski par amitié, par fidélité, en disant que quarante-cinq ans ont passé, qu’il a changé et qu’il a droit à la rédemption, que c’était une autre époque, qu’il a exprimé ses regrets, que sa victime l’a pardonné, que le juge qui l’a poursuivi avait instrumentalisé l’affaire à des fins électorales (dans un pays où les juges sont élus), etc.
Fort bien. Pourquoi pas. On peut défendre l’auteur d’un crime passé. Le pardon, c’est bien, l’amitié, c’est bien. Ça pousse parfois à commettre des erreurs, mais ce sont de beaux sentiments tout de même.
En revanche ce qu’on n’a pas le droit de faire, c’est de défendre le crime lui-même.
Et j’accuse (eh…) Alain Finkielkraut (et quelques autres) de l’avoir fait. Et pas seulement cette semaine, ce n’est donc plus exactement une maladresse. Et il n’y a pas vraiment de quoi rire.