Le fascisme d’aujourd’hui

On a annoncé que le film Autant en emporte le vent allait disparaître de la plate-forme de streaming HBO Max car cette adaptation du roman de Margaret Mitchell, qui présente les États confédérés du Sud sous un jour favorable et nostalgique, véhicule des préjugés racistes — ce qui est un fait. Aussitôt, bien sûr, c’est le scandale : les uns s’offusquent du révisionnisme artistique (qui touche un film lui-même pointé du doigt pour son révisionnisme historique !), du talibanisme, du Farenheit-quatre-cent-cinquante-et-un-isme, d’autres s’émeuvent de l’occultation d’un pan du patrimoine culturel mondial, ou déplorent simplement de la victoire d’une version particulièrement grossière du politiquement correct. C’était beaucoup de bruit pour assez peu de choses : une plate-forme ne veut pas diffuser une œuvre, c’est un choix (il y a bien d’autres films qu’HBO Max ne diffuse pas, j’imagine !), Autant en emporte le vent n’est pas pour autant effacé de la mémoire collective. Et puis HBO a rapidement précisé que le film ne serait pas supprimé, juste contextualisé par un message d’avertissement, comme on le fait pour les éditions de Mein Kampf, par exemple. Comme on le fait un peu avec tout : faites plus de sport, mangez mieux, ne fumez pas, le mal c’est pas bien. Ça sert sans doute à déresponsabiliser le diffuseur de l’œuvre plutôt qu’à provoquer une prise de conscience chez le spectateur1, mais ça ne mange pas de pain. Pour ma part, je crois tout à fait à l’utilité de l’accompagnement pédagogique, qui permet même de donner une utilité à la diffusion de l’œuvre en éclairant sa signification, en permettant de comprendre son contexte de production. Mais un tel accompagnement n’a d’intérêt que s’il est bien fait, c’est à dire s’il donne à chacun les éléments qui lui permettront de se faire une opinion, plutôt que de se contenter de lui asséner l’opinion qu’il est censé épouser.

On remarquera que les occultations d’œuvres sont plus souvent réclamées qu’obtenues. Celles qui m’inquiètent, personnellement, sont celles qui fonctionnent sans que personne ou presque ne le remarque. Quand un pamphlet féministe comme Stepford Wives ou quand un film politique tel que Rollerball se voient produire des « remakes » qui leur ôtent toute portée politique ou produisent un contre-sens, il y a bien une forme insidieuse de destruction. On peut voir ci-dessus qu’en saisissant « Stepford wives » dans Google images, ce sont surtout des images du film récent qui sortent. Le film de 1975 montrait des hommes effrayés par une société plus égalitaire, prêts à transformer leurs épouses en automates pour conserver leur pouvoir sur elles. La morale du remake de 2004 est toute autre, le « méchant » est une femme et la morale est que le féminisme, c’est bien, mais faut pas trop pousser quand même.

Une chose m’amuse toujours un peu avec ce genre de polémique : elles touchent souvent des œuvres qui ne sont pas actuelles, c’est à dire des œuvres que le public d’aujourd’hui identifie immédiatement comme surrannées. Même si on peut les apprécier aujourd’hui encore pour leurs diverses qualités, Tintin au Congo ou Autant en emporte le vent sentent très fort la naphtaline, et je doute que le jeune spectateur d’aujourd’hui voie son appréhension du monde influencée, conformée par de telles œuvres : pensez-vous que visionner Autant en emporte le vent peut subitement vous transformer en sudiste-raciste ? Que la lecture d’un soporifique pensum tel que Mein Kampf fera de vous nazi ? Ça me semble peu probable, parce qu’une œuvre (et notamment une œuvre de propagande) s’inscrit dans un certain contexte, et si le contexte a changé, la portée de l’œuvre sera autre, ne seront convaincus que ceux qui ont envie de l’être. J’imagine que le but des demandes d’occultation d’œuvres est moins motivé par la crainte de leur pouvoir de persuasion que par l’envie d’épargner ceux qu’elles peuvent choquer, heurter, offenser, voire par l’envie de montrer l’importance ou au moins l’existence de ceux qui sont victimes de l’offense, quand bien même celle-ci serait un peu anachronique. Je comprends. Et quand certains défendent surtout l’art et la culture quand il s’agit de statues sans intérêt du sanguinaire Léopold II de Belgique mais applaudissent le déboulonnage de statues de Lénine ou de Saddam Hussein, on peut se demander si leur revendication profonde est bien la défense du patrimoine artistique et historique mondial ou juste le droit à insulter impunément la mémoire de ceux qui ont subi toutes sortes d’outrages.
Enfin je comprends que ça soit reçu ainsi, en tout cas.


J’ai cinquante ans, j’ai dû voir Autant en emporte le vent à dix ans, il y a quarante ans, donc, et déjà à l’époque ce film me semblait vieillot en tout. Quelle portée a-t-il sur des jeunes gens qui regardent les Simpsons, South Park ou les vidéos de Youtubeurs amusants ?

Pour ma part, je trouve passionnant et utile d’interroger le contenu politique et idéologique des œuvres, mais je m’intéresse plutôt à celles qui sont produites aujourd’hui, car ce sont celles qui sont propre à modeler efficacement notre conscience, et à le faire à notre insu.
Un sujet qui m’intéresse est le blockbuster, le film d’action, car malgré le plaisir que j’éprouve en visionnant de tels films, je suis forcé de constater qu’il s’agit bien souvent d’œuvres fascistes2.
Je m’explique : le scénario parvient, en deux heures, à transformer les braves gens que nous sommes tous en monstres insensibles qui, émotionnellement, profondément, pensent : « vas-y Bruce Willis/Tom Cruise/Liam Neeson/Jason Statham, tue ce mec, tue-le ! ».
Je ne saurais faire une analyse statistique mais je remarque que dans le film d’action contemporain, le « méchant » est surtout défini en tant que « méchant » par le fait que le héros, c’est à dire la personne dont nous épousons le point de vue, a le droit de le tuer, et jouit de ce droit. Parfois, si le « méchant » prépare un coup effectivement odieux, il est aussi celui qui a les motivations les plus claires3, et il arrive qu’il n’ait réussi à nuire à absolument personne d’autre qu’à ses propres acolytes4. De son côté, le héros est dans la « guerre préventive », il punit le crime à venir et pour ça il est autorisé à faire les tough calls, c’est à dire à abandonner ses principes moraux et à prendre les décisions cruelles… Cruelles pour les autres, généralement, même si, pour donner le change, il prend des risques ostensibles censés démontrer son sens du sacrifice. Le tough call et le sacrifice vont rarement jusqu’à être capable de pardonner l’adversaire, à le convaincre de son erreur ou à renoncer à lui faire payer pour ce qui lui est reproché. Le résultat est là : au moment où le scénario l’y a amené, le spectateur, vous ou moi, est soulagé de voir l’affreux se faire jeter dans le vide, exploser avec un avion ou recevoir une balle entre les deux yeux. Entre notre arrivée dans la salle de cinéma et ce moment, on nous a convaincu qu’il n’y avait pas le temps de se poser de questions, de peser le pour et le contre, on nous a convaincus, dans nos tripes, comme on dit, que le « méchant » appartenait à une autre humanité que la nôtre et que nous étions, donc, dispensés d’éprouver de l’empathie à son sujet, de réfléchir.
En deux heures, nous sommes devenus des fachos, nous soutenons la peine capitale, et une forme de justice expéditive et sans procès.

« Vas-y John McClane, ne réfléchis plus, tue ce salopard ! Le problème ne s’arrangera jamais s’il reste en vie ! »

Est-ce que c’est toujours vrai une fois sortis de la salle ? Est-ce que nous avons juste éprouvé un sain défoulement, est-ce que nous avons vécu un moment cathartique réconfortant, ou bien est-ce qu’il nous reste une forme d’agressivité ou d’insensibilité, d’autant plus sournoises que nous avons la certitude d’avoir été du bon côté5 ?
Personnellement je n’en ai aucune idée. Et ça me fait un peu peur.

  1. Une récente étude en psychologie semble indiquer que, concernant les traumatismes en tout cas, les avertissement (« trigger warnings ») avaient un effet nul, voire contre-productif. Je ne sais pas s’il en va de même des avertissements d’ordre politique ou moral. []
  2. Je n’emploie pas le mot « fascisme » dans son sens historique, bien entendu, je pense ici plutôt à ce que Deleuze et Guattari qualifiaient de « micro-fascismes » ; les affects ou les pulsions réactionnaires qui naissent en chacun de nous et qui permettent la venue de systèmes politiques fascistes. []
  3. Dans beaucoup de films récents, le « méchant » est motivé par la vengeance contre les États-Unis qui ont ravagé son pays, par la tentative d’empêcher une catastrophe écologique, par une revendication de justice sociale, etc. []
  4. C’est un peu une constante : pour montrer la faillite morale du « méchant », on montre qu’il peut facilement se montrer cruel envers ceux qui devraient être ses alliés et amis. Effectivement, une telle attitude ne rend pas sympathique. []
  5. Le saviez-vous : dans la Bible, Dieu est responsable ou commanditaire de plus de deux millions de meurtres, tandis que le body-count de Satan ne dépasse pas une dizaine de meurtres ! L’Histoire est faite par les vainqueurs, dit-on. []

8 réflexions sur « Le fascisme d’aujourd’hui »

  1. Enzo33

    Salut Jean-No,

    Toujours aussi passionnants tes articles. Cela dit, je ne mettrai pas sur un même plan Autant en emporte le vent et Tintin au Congo d’une part, Mein Kampf d’autre part. Parce que les deux premières œuvres sont des œuvres de fiction, certes soumises à la critique, alors que le brûlot d’Hitler est avant tout un outil de propagande. Je travaille en bibliothèque, et nous n’achetons pas les ouvrages que les personnalités politiques sortent à un rythme industriel en vue d’une élection. D’abord parce que ces livres sentent le communicant à 100m, et bien souvent ils sont écrits par des communicants et non par le candidat/la candidate. Mais surtout parce qu’ils ne sont pertinents que dans le contexte d’une élection, et leur contenu se périmera de lui-même dès l’élection passée. Une bibliothèque a des moyens d’achats limités, et ne peut craquer sa tirelire pour des livres n’ayant aucune pertinence sur la longue durée. Songe que si la bibliothèque achète par exemple (par exemple, hein) le bouquin du candidat Macron et le met dans ses rayons 6 semaines avant l’élection présidentielle, environ deux lecteurs, trois maximum, auront le temps de le lire avant l’élection… Et songe aussi que si nous achetons le bouquin du candidat Macron, nous devons aussi acheter, par souci d’impartialité, celui de Mélenchon, celui de Le Pen, celui de Fillon, celui de Hamon, celui de Poutou, celui de Lassalle, etc. Et non, ces livres ne sont pas des œuvres, ce sont des outils de propagande.
    Concernant les blockbusters, j’avoue que je suis scotché par ta démonstration, je n’avais jamais vu les films d’action comme des films fascistes, alors qu’en réalité tu as raison, ils le sont. En fait, pour moi, dès lors qu’une œuvre est une œuvre de fiction, tout lui est permis. Et dans le cas précis d’un blockbuster, je ne les ai jamais pris pour autre chose que des divertissements.
    Ceci étant, tu soulèves une question d’ampleur quand tu parles des « méchants » comme ayant des motivations claires, contrairement au gentil. De manière implicite, ces films valident la vision géopolitique du gouvernement américain, puisqu’ils nomment l’ennemi : la Russie soviétique, les Nazis, les Talibans, des pays africains détruits par les opérations militaires américaines, la Chine, etc. Le « gentil », lui, n’est rien d’un point de vue géopolitique, c’est un policier, un aventurier, dont il n’est jamais précisé qu’il est américain et capitaliste, mais qui ne se définit que par miroir inversé du « méchant ». Le message de ces films n’est donc pas « nous sommes les gentils parce que nous sommes les Américains », mais « nous sommes les gentils parce que nous nous opposons aux méchants Russes, et regardez à quoi ils ressemblent ». C’est pour cela que je parlais de message implicite.
    Et en revanche, une fois que je mets de côté la propre réception de ces films, je me rends compte que la vision manichéenne du monde qu’ils valident a probablement envahi beaucoup de cerveaux, de manière pernicieuse car inconsciente. J’imagine qu’une nette majorité des Français qui ont vu les blockbusters dont tu parles ne se sont jamais rendus en Union Soviétique ou dans aucun pays de l’Est à l’époque du rideau de fer, et n’ont pas non plus lu d’ouvrages parlant de ces pays et de cette époque. Leur vision du bloc de l’Est pendant la guerre froide s’arrête donc à ce qu’en montrent quelques blockbusters où les Soviétiques apparaissent comme les « méchants ». Et là c’est vraiment effrayant, totalement réducteur, inexact à 98% au moins, et c’est pourtant une vision qui s’est insérée dans de nombreux esprits sans avoir l’air d’y toucher. On me répondra que Hollywood ne produit pas que des blockbusters, et que d’autres films présentent une vision un peu plus nuancée, et un peu plus réaliste aussi, de la Russie ; c’est vrai, mais regardons les chiffres de ces films au box office et comparons-les à ceux des blockbusters…

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      Mein Kampf est un livre de propagande, mais je ne sais pas, paradoxalement, s’il a vraiment eu un effet. À sa sortie, c’était un de ces assommants livres politiques, un livre-programme tels que ceux que tu cites, et s’il a attiré l’attention de gens dans le monde entier (en France il a été traduit pour avertir les gens du danger du nazisme), il n’est devenu un livre « sacré » et vraiment répandu qu’après l’accession d’Hitler au pouvoir… Là, c’était une espèce d’obligation de l’avoir chez soi, un cadeau de mariage, etc. Mais pas sûr que les gens l’aient lu vraiment là non plus, c’est comme avoir une Bible pour les croyants : le livre est « sacré » parce que les gens y croient, mais ce n’est pas forcément parce qu’ils l’ont lu qu’ils croient.
      Je dis ça parce que je l’ai lu, enfin j’ai lu sa version française d’époque, et c’est vraiment un livre très ennuyeux, ça commence par des anecdotes personnelles geignardes (« pourquoi j’ai été refusé à l’entrée des arts déco de Vienne… Comment j’ai tenu tête à mon père,… ») pour dériver sur des centaines de pages assommantes sur la géopolitique, avec quelques évocations cryptiques à des maîtres-à-penser, et bien sûr une obsession antisémite, anti-rroms, anti-slaves, anti-francs-maçons…, mais pas du tout d’annonce explicite d’une « solution finale » (ou alors bien cachée).
      Inversement, on peut se dire que si une œuvre telle qu’Autant en emporte le vent peut avoir une influence politique, alors elle est potentiellement massive, vu le nombre incroyable de spectateurs ! Mais bien sûr, c’est une œuvre à aborder avec finesse, elle parle d’un monde finissant, elle est nostalgique, mais elle ne contient pas de programme, elle ne dit pas quel monde il faudrait construire.
      Note en tout cas que Goebells considérait que la propagande efficace était dans le divertissement et dans la construction d’un imaginaire. À part quelques erreurs comme Le juif Süss, le cinéma nazi est beaucoup moins dans la propagande lourdaude qu’on imagine.
      Sans dire que les blockbusters sont fascistes, ils titillent souvent ces pulsions chez nous, et comme tu le dis, ils participent à construire notre imaginaire du monde, avec les États-Unis comme boussole

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @Enzo33 rétrospectivement, on peut dire qu’elle est induite, j’imagine, puisque l’auteur dit très clairement tous les gens qui devraient ne plus être en Allemagne pour que le pays puisse enfin être comme il le veut, mais je ne pense pas que les lecteurs de l’époque pouvaient imaginer ce qui a suivi – et peut-être n’auraient-ils pas amené Hitler au pouvoir sinon.
          C’est ce qui rend intéressante ce genre de lecture, pour moi : le livre ne suffit pas à expliquer l’infamie, ça ne suffit pas pour comprendre comment des « braves gens » ont été peu à peu amenés à accepter et à soutenir l’horreur nazie. Et en le lisant on a plus de chances de mourir d’ennui que de devenir nazi.

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  2. Sophie D

    Contexte réponse à Stanislas Gros sur FB (à propos de filles trentenaires qui aiment le personnage de Scarlett) :
    Oui elle a un côté antihéroïne qui est très intéressant – son rapport à la maternité (encore plus dans le livre) est très décalé – ce n’est pas une gentille Princesse – jolie Oui mais pas gentille et pareil pour Rett, se sont des antihéros – contrairement à Ashley qui incarne le prince parfait et qui en fait est montré comme lâche (ce qu’il est – et il est d’ailleurs cet ancien monde du Sud rétrograde et romantique fantasmé qui ne fonctionne pas dans la modernité – au passage dans le livre il fait parti du KKK) – Rett et Scarlett sont égoïstes mais très émancipés, ne prônent pas ces valeurs – c’est assez complexe en fait. Surtout quand on lit le livre – car le rapport des Yankees envers les esclaves noirs n’est pas jojo n’ont plus – de part et d’autres il y a une domination blanche claire.
    Scarlett est cheffe d’entreprise – ce qui est mal vu et elle ne doit rien à personne.
    Melie est le personnage de la mère, douce mais au final n’est pas si faible.
    C’est un film sur les femmes surtout – sur ce qu’elles doivent être et ce qu’elles sont.

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  3. Enzo33

    Je n’ai pas Mein Kampf à ma disposition, et d’ailleurs il me semble que l’univers de la culture recèle beaucoup trop de choses intéressantes pour y consacrer le peu de mon temps libre. Mais je viens de vérifier, et tu as raison, la solution finale ne figure pas dedans. Je vois une différence, tout de même, entre vouloir chasser d’Allemagne les Juifs, les roms, les francs-maçons, etc., et vouloir les exterminer de manière industrielle et scientifique. Au final, Mein Kampf nourrit l’école des fonctionnalistes aux dépens de l’école des intentionnalistes, sachant que les travaux récents sur le sujet sont plus nuancés. En gros, parmi les horreurs commises par les Nazis, certaines étaient prévues de longue date par le Führer et c’est lui et son administration qui les ont impulsées, alors que d’autres ont été décidées en cours de route, en particulier au fil de la guerre qui se prolongeait et se compliquait pour l’Allemagne. La solution finale semble appartenir à la deuxième catégorie.

    Pour en revenir au cinéma, les blockbusters dont tu parles véhiculent en effet des valeurs fascistes. Néanmoins, dès lors que ce sont des œuvres de fiction, une grande partie du public, je crois, ne prêtera pas attention à la chose car il les voit avant tout comme des divertissements laissant son cerveau au repos. C’est sur la longue durée, comme je l’expliquais, que ça devient dangereux. Cela dit, si je prends mon cas personnel, j’ai le net souvenir d’avoir vu, à 7-8 ans, L’inspecteur Harry, ainsi que les westerns de Sergio Leone. Des films violents, que mon frère (âgé de 5 ans de plus que moi) voulait voir, et que mes parents me laissaient voir car j’étais difficile à coucher. Ils ne prêtaient pas forcément attention à la violence des images, dans le contexte d’une époque – les années 80 – où les standards de programmation de la violence à la télé étaient beaucoup plus relâchés qu’aujourd’hui.

    L’effet sur moi a été une mise à distance immédiate, instinctive, de ce que je voyais. La scène de l’Inspecteur Harry où un type paye pour se faire taper dessus avait déclenché sur mon frère et moi un grand éclat de rire, et ça continue d’ailleurs 35 ans plus tard. Je comprenais que c’était une fiction, et que comme toute fiction elle n’était pas censée montrer toute la réalité de la vie sociale. Plus tard, par contre, en revoyant ce film, j’ai perçu son message critique à l’encontre du laxisme des autorités par rapport au crime. Ca ne m’empêche pas de continuer à apprécier ce film pour ce qu’il est, mais je ne suis nullement surpris des positions politiques que Clint Eastwood a pu prendre au cours des dernières décennies. L’œuvre de ce type, pour le coup, est plus grande, bien plus grande que lui.

    Je ne saurais prendre mon cas pour une généralité, mais sache en tout cas que je me suis gargarisé comme il se doit des blockbusters dont tu parles, et qu’ils ne m’ont pas rendu fasciste, bien au contraire, mon réflexe instinctif étant de les prendre pour ce qu’ils sont avant tout, des films spectaculaires et divertissants. Et je n’ai aucune information selon laquelle une personne de mon entourage, en voyant ces films, se serait zébré le visage de noir et aurait enfourché sa kalachnikov pour aller bouffer du méchant.

    Une petite remarque, pour finir, concernant ton article. Je ne te rejoins pas tout à fait quand tu dis que les polémiques de ce genre concernent des films anciens. La doxa jusqu’au-boutiste dont tu parles exige, plus généralement, qu’un film (actuel ou ancien) véhicule des bons sentiments (selon les critères d’aujourd’hui) et soit portée par une personne irréprochable (toujours selon les critères d’aujourd’hui). La récente polémique sur le film J’accuse de Polanski en est une démonstration évidente. Et là nous ne parlons pas d’un message d’avertissement, les personnes qui s’en sont prises à ce film ont exigé qu’il disparaisse des salles de cinéma, non pour le film, mais pour les casseroles accrochées à son réalisateur. Utiliser leur liberté de ne pas aller voir le film ne leur semblait pas suffisant. Le résultat ? Un splendide succès en salles pour Polanski, que j’ai du mal justement à dissocier de la polémique qui l’a entouré.

    Tout ceci pour te dire qu’à mon humble avis, il ne faut pas accorder à une polémique comme celle d’Autant en emporte le vent sur HBO une importance qu’elle n’a pas. Plus les tenants d’une pureté bien-pensante font entendre leur voix, et plus le retour de bâton REEL sera important. Ce qui importe dans cette affaire d’HBO, ce n’est pas ce qui se dit sur les réseaux sociaux, c’est le nombre de vues pour ce films via le streaming de HBO. Et pour ma part, si j’avais HBO, je me dépêcherais d’aller voir Autant en emporte le vent. Je ne l’ai pas vu, j’en ai beaucoup entendu parler, je sais qu’il ne fera pas de moi un raciste patenté, et par-dessus tout j’emmerderai des gens que j’ai envie d’emmerder, et ils n’auront à s’en prendre qu’à eux-mêmes car c’est eux qui m’auront donné l’idée.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      Quand les Américains se sont rapprochés du Komando d’Ebensee/Mauthausen, où mon grand-père avait été déporté, le directeur du camp avait dit aux prisonniers « les Américains vont prendre le relais, vous allez être libres, mais en attendant, je vais vous mettre à l’abri dans les tunnels » (mines de sel où étaient testées les fusées de Von Braun !). Même s’ils étaient à bout de force, affamés et malades (350 morts par jour, sur la fin), les prisonniers ont tenu tête et ont refusé d’aller « s’abriter ». Ils ont eu bien raison : il s’est avéré que le projet était de faire exploser l’entrer des tunnels, histoire d’enterrer les derniers déportés… Ce genre d’instruction a été donnée dans tous les camps, car jusqu’à la fin, le gouvernement nazi pensait pouvoir dissimuler le massacre. D’ailleurs, même si le bruit courait que des camps d’extermination existaient (par exemple dans la presse communiste), l’opinion publique mondiale a mis longtemps à admettre ce qu’était la « solution finale ».

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    2. Jean-no Auteur de l’article

      Bien sûr, face à une fiction, nous avons beaucoup de distance, c’est même ce qui nous permet d’accepter des choses qui dans la vie seraient inacceptables. Mais on a pu prouver qu’une scène violente ou une scène déprimante agissaient sur notre production hormonale (testostérone, progestérone) : tout en sachant bien qu’on est devant une fiction, on peut être ému, indigné, heurté,… Dans un sens, c’est beau, mais reste à savoir ce qui nous en reste ! Et je précise que j’aime beaucoup les films d’action, que j’ai passé l’année dernière à regarder toutes les fictions de zombies et que j’adore les films de violence scolaire 🙂
      Je ne sais pas du tout quel effet ont ces fictions, mais elles n’ont sûrement pas aucun effet. Peut-être se contentent-elles de nous défouler, peut-être qu’elles nous apaisent plutôt que de nous exciter, mais en les regardant bien je suis surpris de leur facilité à promouvoir non seulement la justice expéditive, mais aussi la vengeance préventive. Note qu’il y a des créateurs de blockbusters qui ne sont pas du tout là dedans : James Cameron ou le naïf Roland Emmerich sont bien plus humanistes, par exemple.

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