La réalité est toujours décevante

Bombe médiatique, le « Prix Nobel 2008 pour sa découverte du virus du Sida », affirme sur la chaîne Cnews que le coronavirus est né dans un tube à essais, qu’il s’agit d’un microbe-Frankenstein dans lequel on peut retrouver une partie du code génétique du VIH.
Aussitôt sur Twitter, les noms « Montagnier », « Nobel », « Sida », « P4 de Wuhan » et « Cnews » font partie des sujets les plus relayés.

Le même jour, l’administration américaine, de plus en plus menacée par les nombres (bientôt 40 000 morts) et les accusations de mauvaise gestion de crise, a annoncé lancer une enquête à propos des mystères qui entourent la naissance de l’épidémie en Chine. Notons que Donald Trump attaque dans tous les sens : il retient sa contribution financière à l’OMS qu’il accuse d’avoir mal géré l’épidémie, et il appelle ses partisans dans les États confinés à se révolter contre leurs autorités (démocrates) au nom du second amendement, celui qui autorise les citoyens à se constituer en milice !

Évidemment, l’affirmation de Luc Montagnier plait beaucoup dans différents milieux, notamment celui des gens qui « l’ont toujours su » :

Les amateurs de théorie du complot se serrent les coudes, puisqu’ils s’échangent des preuves et des théories souvent assez incompatibles, ou qui feraient des gens qui se cachent derrière le grand complot une foule : la Chine, Mark Zuckerberg, George Soros, Bill Gates, l’OMS, l’Inserm, le CNRS, Gilehad, les États épargnés, les États touchés,… Cet œcuménisme est à mon avis stratégique : quand une « vérité » s’avère absurde ou forcément fausse, on peut se replier aussitôt sur une autre.

Ça ne m’intéresse pas de dire ici que l’hypothèse est farfelue, d’ailleurs elle ne l’est pas : on dispose effectivement de moyens techniques de plus en plus accessibles pour manipuler le vivant, non plus par patiente sélection, comme nos ancêtres depuis quelques millénaires, mais au niveau de l’ADN ou de l’ARN. On le fait dans plein de buts commerciaux ou louables, comme par exemple la mise au point de traitements médicaux — la manipulation de l’ARN est d’ailleurs une des pistes évoquées pour contrer le Coronavirus1. Et l’idée de la création d’un virus nouveau et de sa diffusion malveillante (guerre, mais aussi bioterrorisme) ou accidentelle fait partie des dangers que tous les États du monde prétendent2 prendre au sérieux, pour lesquels des exercices sont organisés, et au sujet desquels des rapports des services de renseignement sont régulièrement publiés.
Donc rien n’est impossible. Savoir en revanche si c’est sérieusement envisageable est une toute autre question. On sait d’une part que des virus quasi identiques au covid-19 existent de manière endémique chez certains mammifères, et puis pour l’instant, si j’ai bien compris, ce genre de manipulation sert surtout à étudier le fonctionnement des virus, pas à en fabriquer de nouveaux, et j’imagine qu’il faudrait un rare hasard pour qu’un virus créé artificiellement soit à la fois dangereux, virulent, et assez solide pour se répliquer de manière viable sur la planète entière. J’imagine que si on créait demain une chimère qui ait, disons, des yeux pris aux araignées, des ailes empruntées au goéland et des pattes de cheval, et un bec de Pélican, l’ensemble ne donnerait pas un animal apte à survivre et à se produire, Mais bon, je ne suis pas biologiste, je sais que les virus fonctionnent différemment d’autres organismes, donc j’imagine que ma comparaison est contestable3. Peu importe, ce n’est pas mon sujet4.

L’idée des scientifiques apprentis-sorciers qui laissent par erreur un virus s’échapper est assez courante au cinéma. Ici par exemple dans Scouts guide to the zombie apocalypse (2015)

Ce qui m’intéresse ici c’est que de nombreux médias choisissent de présenter Luc Montagnier comme « découvreur du VIH » et « prix Nobel ». Prix Nobel, ça vous pose un homme, et découvreur du VIH, c’est carrément un jalon professionnel d’autant plus impressionnant que nous en connaissons tous les enjeux.
Le présenter ainsi n’était pourtant pas l’unique possibilité ! On pouvait rappeler d’entrée que Luc Montagnier, depuis des décennies, s’ingénie surtout à augmenter la section dédiée aux prises de positions controversées de sa notice Wikipédia. On pouvait signaler que ses pairs lui ont reproché toutes sortes d’affirmations et de découvertes loufoques et jamais étayées sérieusement. Il voulait guérir la maladie de Parkinson du Pape avec du jus de papaye fermenté5, il défend l’homéopathie et s’en prend aux vaccins, il affirme pouvoir reconstituer l’ADN d’un organisme qui est passé par de l’eau en captant sa signature électromagnétique, laquelle peut d’ailleurs être transmise comme pièce-jointe d’un e-mail. Et c’est sur ce même postulat électromagnétique littéralement improbable que le même Montagnier a géré une société qui proposait aux particuliers un test électromagnétique afin de déterminer s’ils étaient atteints de la maladie de Lyme, test dont la facture particulièrement salée était censée être réglée comme un don libre. On pouvait donc choisir de le présenter comme, pour rester poli, un scientifique aux prises de positions controversées qui ne déteste pas faire parler de lui.

Françoise Barré-Sinoussi , la rabat-joie qui rappelle que la science ne peut pas se faire à coup de promesses optimistes invérifiées, n’est pas désignée d’entrée par ses succès en tant que scientifique… Succès qui sont strictement les mêmes que Luc Montagnier.

Il est assez intéressant de comparer ce traitement très favorables à celui de Françoise Barré-Sinoussi, dont on a parlé lorsqu’elle a pris position contre le fait de donner de faux espoirs aux Français au sujet de la Chloroquine, et s’était inquiétée des conséquences des annonces du professeur Raoult.
En titre de l’article que Cnews (le média qui a invité Montagnier ce matin) consacre à la carrière de cette chercheuse, on nous signale juste qu’elle préside le « Comité analyse recherche et expertise » (qui conseille le gouvernement face à l’épidémie de Coronavirus). On ne nous dit pas qu’elle est, avec Montagnier, co-titulaire du Prix Nobel 2008 pour la découverte du VIH ! Bien entendu, l’article le mentionne, mais dans un cas, ça fait partie du titre, dans l’autre, non.

Pourquoi ce choix ? Pourquoi diffuser une opinion suspecte en spécifiant malgré tout d’emblée que son auteur occupe historiquement une place considérable dans l’Histoire des sciences ? Et dans le même temps, pourquoi ne pas traiter aussi favorablement Barré-Sinoussi ? Le but me semble évident : en asseyant l’autorité de Montagnier on accrédite la thèse qu’il défend (sans l’once d’une preuve), et ceci non pas pour convaincre durablement quiconque (il suffit de trois clics pour constater que Montagnier n’est plus vraiment pris au sérieux par ses pairs), mais pour offrir au public le frisson fugace de découvrir un grand secret. Et tant qu’à faire, un « grand secret » qui convoque un imaginaire fictionnel bien établi.
La fiction est plus intéressante que la vérité, la réalité est trop mal scénarisée, ses personnages manquent un peu relief, les situations sont trop compliquées, trop nuancées, ennuyeuses.
Ce genre d’affaire sans grande importance rappelle en tout cas un fait : ce que nous avons paresseusement pris l’habitude de nommer information est, neuf fois sur dix6, une simple simple forme de divertissement.

  1. Lire dans Nature Biotechnology : Massively parallel Cas13 screens reveal principles for guide RNA design (16 mars 2020). []
  2. J’écris « prétendent » car la prise en charge d’une alerte pandémique semble nettement mieux fonctionner dans les films hollywoodiens que dans la réalité. []
  3. Au passage, Montagnier dit que, puisque le covid-19 n’est (selon lui) pas un virus naturel, il s’éteindra de lui-même. Il me semble que ça n’a aucun sens rapporté à la « carrière » qu’a eu ce virus : on sait que 2 200 000 personnes ont été infectées (sans doute bien plus), qu’il y a eu plus de 155 000 morts autour du globe… Nous sommes loin de la chimère sans avenir ! []
  4. C’est en revanche un bon sujet de science-fiction, comme le montre cette liste très complète de romans sur le carnet de recherches de la revue Res Futurae. []
  5. Pape aïe –> papaye ! Ça semble logique, à la réflexion. []
  6. Estimation personnelle. []

4 réflexions sur « La réalité est toujours décevante »

  1. Maël R.

    C’est intéressant, dans ce regard médiatique il me semble aussi, comme tu ne l’évoque pas, que le sexisme a une part forte.

    D’un côté l’homme, donc prestigieux, et la femme, co-découvreuse, c’est envoyé loin. Notons d’ailleurs que Montagnié n’est pas présenté comme « co-récipiendaire ».

    Bien sur le côté « elle est du côté de l’officiel » contre « le rebelle » qu’il faut valoriser joue aussi (marrant d’ailleurs comment les complotistes rejetant la science officielle mettent tjs en avant les diplômes ou reconnaissances officielles comme preuve de sérieux de leurs idoles) mais je pense que le sexisme a tout de même aussi une part là dedans.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Maël : ça me semble un sujet, mais je ne peux pas dire que j’aie assez étudié la différence de traitement entre les deux chercheurs pour me hasarder à aller au delà de l’intuition.
      On me faisait remarquer ailleurs qu’en fait le Nobel aurait dû aller à Françoise Barré-Sinoussi et à Jean-Claude Chermann (complètement oublié) car Luc Montagnier n’était que leur chef administratif et n’a pas travaillé sur le sujet !

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  2. Enzo33

    Salut Jean-No,

    En complément de ton analyse, je vais évoquer, brièvement, un milieu que tu sembles connaître puisque tu es enseignant à Paris VIII, le milieu des chercheurs. Il se trouve que j’ai deux expériences de jeune chercheur, dans le domaine des sciences de la terre. Au niveau où j’ai évolué, j’ai pu mesurer l’ampleur des dégâts lorsqu’il s’agissait pour les chercheurs d’évoquer leurs homologues. Le mépris réciproque y est totalement stupéfiant, et ce mépris est affiché (par devers soi) avec une grossièreté tellement primaire que j’y voyais, très clairement, quelque chose comme un concours de zizis. Entre chercheurs, il est question de cerveaux, de ce qu’ils sont capables de produire. La concurrence ne se joue pas réellement sur la notoriété, mais sur les résultats obtenus par les uns et les autres. Aussi n’est-il pas étonnant qu’un chercheur qui obtient des résultats probants suscite beaucoup plus de jalousie que d’admiration parmi ses pairs. Je suis conscient que mon propos est une généralisation, mais j’ai été marqué au fer rouge par ce milieu de personnes brillantes mais pas plus civilisées que le commun des mortels.

    Ce que j’ai pu constater dans le domaine des sciences de la terre (il était question, en gros, d’anticiper les séismes, mais aussi de prévoir les dégâts qu’ils allaient occasionner), je l’ai souvent observé dans le milieu de la recherche médicale, du moins dans ce que j’en vois dépasser dans les médias. Raoul a en effet autre chose en tête que de proposer un traitement contre la pandémie, s’il le propose ce n’est pas parce qu’il a fait ses preuves mais parce que c’est le sien. Mais de l’autre côté, parmi la masse de critiques qui lui sont adressées par ses pairs, j’en ai vu beaucoup qui suintaient la jalousie déplacée. En aucun cas nous ne saurions reconnaître les mérites de notre confrère, la pandémie dût-elle faire quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Enzo33 : eh oui, la science est faite par des humains, dont la crédibilité repose parfois sur l’autorité et la réputation, d’où quelques horreurs a-scientifiques. Il faut dire : comment abandonner de gaieté de cœur le sujet auquel tu as consacré ta vie depuis ta thèse ? Reste qu’en général, dans les sciences dures, les faits finissent par mettre tout le monde d’accord et produire des consensus.

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