Nous vivons une Apocalypse

Depuis quelques semaines je me retiens régulièrement d’écrire sur la crise que nous vivons : l’avant, le pendant, l’après, il y a plein de choses à en dire, et plein de gens en parlent. Les tribunes, les analyses, les points de vue d’historiens, les journaux de confinés, les interviews : nous croulons sous les lectures sur le sujet, et même lorsque les auteurs sont intéressants, même lorsque les propos sont fertiles, même et peut-être surtout lorsque je sais que je vais être d’accord, je décroche de ma lecture dès les premières lignes, car tout ça m’ennuie profondément. Et je me dis que si tout m’ennuie, tout ce que je pourrais écrire à mon tour risque fort d’ennuyer mes lecteurs.
Mais bon, je vais écrire quand même, en me rappelant que le premier lecteur de mes blogs, c’est moi-même. Je m’explique : mes articles servent en grande partie à structurer mes idées, à me documenter, à mettre au clair mes idées et, des années plus tard, ils me servent à faire l’archéologie de mes états d’âme et de mes opinions, ils me servent à constater le passage du temps. Pour une fois, et afin de régler le paradoxe qu’il y a à produire un contenu dont on ne voudrait pas pour soi-même, je vais publier ce billet en catimini, sans l’annoncer sur aucun réseau social, sans en attendre d’indulgents likes ni d’amorces de discussion. Ne le lisez pas. Ouste, dehors !

Bible de Cologne (1479), les quatre cavaliers de l’Apocalypse. « Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. »

Qu’est-ce qu’une Apocalypse ?

Le mot Apocalypse est souvent employé comme synonyme de désastre, et je l’utilise facilement moi-même dans ce sens, ou dans sa forme adjectivale : apocalyptique (« il s’est mis à grêler d’un coup, c’était apocalyptique ! »). Le sens premier du mot grec ἀποκάλυψις ne contient pourtant pas l’idée de désastre, il signifie « dévoilement », ou « mise à nu », ou bien encore « révélation », mot qui lui aussi tire son étymologie (latine, cette fois), de la même idée, puisqu’il est composé de re, le mouvement en arrière, et velum, le voile : Apocalypse et Révélation ont l’un comme l’autre le sens de « soulever le voile ».
La célèbre Apocalypse de Jean, aussi nommée Livre des Révélations, fait bien la description visionnaire d’événements cataclysmiques, et c’est ce que l’on en a retenu, mais elle s’inscrit avant tout dans une tradition littéraire, celle des Apocalypses, car il en existe plusieurs : Apocalypse de Paul, Apocalypse de Pierre, Apocalypse d’Adam, Apocalypse d’Esdras, Livre d’Hénoch,… Ces textes, qui fourmillent de visions, entendent expliquer le monde présent et l’avenir à l’aide d’images fortes et de symboles souvent brumeux : animaux, processions, figures mystérieuses (la Grande Prostituée, l’Antéchrist,…), nombres, etc. De tous ces textes, le plus populaire est donc l’Apocalypse de Jean, attribuée à Jean de Patmos et composée vers la fin du premier siècle de notre ère. Les religieux ont longtemps débattu pour savoir si ce texte devait être inclus au canon biblique, d’autant qu’il s’en prend frontalement à l’Empire romain — pourtant devenu l’épicentre de la chrétienté entre temps —, et attaque en préambule « ceux qui se disent juifs mais ne le sont pas », qualifiés de « synagogue de Satan » alors même que l’apôtre Paul de Tarse, un des plus importants fondateurs de ce qui est devenu le Christianisme, faisait de l’œil aux gentils, c’est à dire aux non-juifs suiveurs du Christ1.
L’Apocalypse de Jean nous révèle ce qu’est le monde, ce qu’il a été, mais aussi, selon beaucoup de ses interprètes en tout cas, ce qu’est l’avenir : les empires qui disparaîtront, les tensions, les guerres, les conflits, les désastres qui surviendront, et enfin, les modalités du règne final du Christ et de Dieu ainsi que le destin des morts et des vivants dans ce grand plan. D’innombrables théologiens professionnels ou amateurs ont cherché à identifier l’Antéchrist (le pape ? Napoléon ?), la nouvelle Jérusalem, la bête à dix cornes et sept têtes, la Grande prostituée de Babylone, les sept sceaux, les quatre cavaliers, les vingt-quatre anciens, etc.
Le succès populaire de l’Apocalypse de Jean et des thèmes eschatologiques2 en général s’explique sans doute grandement par la subversive promesse d’inversion sociale qui y est faite. En effet, être roi, être riche, disposer d’un pouvoir temporel quelconque ne saurait empêcher d’être rétribué selon ses actes lorsque la fin des temps adviendra.

La moisson des âmes, fresque de l’église Saint Michel de Montaner (Pyrénées-atlantiques). On voit que le fait d’être roi ou religieux ne protège personne et on a même l’impression que le peintre a pris un malin plaisir à le représenter.

Les fondateurs du protestantisme, tels que Luther, Calvin ou Zwingli, n’ont pas prêté une grande attention à ce texte qui ferme pourtant le canon biblique3. Mais son succès n’en est pas moins énorme au sein des communautés évangéliques, la version populaire et vivace du protestantisme actuel, alors que les Catholiques l’ont largement oublié — je demande souvent aux gens qui ont fait le catéchisme s’ils ont le moindre souvenir d’y avoir entendu évoquer l’Apocalypse, et la réponse est invariablement négative4.

Nous vivons une Apocalypse

Si j’écris que le moment que nous vivons est une Apocalypse, c’est tout d’abord parce que la pandémie de Coronavirus révèle des choses, elle lève le voile sur des vérités que nous découvrons ou que feignons de découvrir alors qu’elles ont toujours été sous nos yeux. Nous découvrons subitement l’importance des « gens de peu » : sans caissières, sans caristes, sans infirmières, sans éboueurs, sans transporteurs, sans paysans, plus rien ne fonctionne. Inversement, le fait que les « super-riches » aient collectivement perdu des centaines de milliards de dollars (virtuels, c’est juste la valeur des actions qui a baissé) en quelques semaines ne changera pas nos vies — du moins pas tant qu’ils n’auront pas réussi à obtenir compensation en faisant voter des lois qui leur permettront d’éponger leurs pertes d’une manière ou d’une autre, par exemple en leur épargnent l’impôt ou en privatisant des services publics. On a passé des décennies à dire aux travailleurs qu’ils étaient inutiles, qu’on les embauchait par charité, qu’aujourd’hui tout était finance, astuce, usines chinoises et Intelligence artificielle, mais il suffit d’un rhume mondial pour prouver tout le contraire. Année après année on a prolétarisé5 les médecins généralistes, on a dit aux chercheurs qu’ils devaient rapporter de l’argent ou bien qu’ils ne servaient à rien, mais là aussi, c’est sur ces gens nous comptons pour nous tirer d’affaire.
Une autre révélation, qui est liée à la précédente, est que ces « gens de peu » qui font fonctionner le pays, qui nous soignent, nous nourrissent, sont nos soldats (et sur ce point seul, la métaphore guerrière tient !), et ils sont même nos appelés, car beaucoup sont mobilisés sans être volontaires, sans avoir le choix. Ils s’exposent à des risques sanitaires, ils font face aux problèmes liés au confinement, comme l’absence de lieu ou envoyer leurs enfants ou la raréfaction des transports, et ils le font afin que les malades soient soignés et afin que la vie des confinés continue. Nous les remercions chaque soir à vingt heures en frappant sur des casseroles, mais que va-t-il se passer après le confinement ? Est-ce que ce n’est pas l’égoïsme des uns et la servitude des autres qui apparaît ?
On voit aussi apparaître les différences entre ceux qui ont un jardin et ceux qui ne vivent que dans quelques mètres carrés, ceux qui ont des loisirs domestiques comme la lecture et les autres, ceux dont le foyer est plus une source d’angoisse qu’autre chose. Et nous découvrirons peu à peu la vie des sans domicile, des sans papiers, des étudiants confinés exilés loin de leur pays, et de toutes les personnes qui auront du mal à obtenir des aides et vivront la parenthèse du confinement dans une misère extrême.

Le troisième cavalier de l’Apocalypse : famine (manuscrit du XIIIe siècle)

Une autre révélation causée par l’épidémie est celle de la fragilité de nos économies, qu’il semble possible de mettre à bas en quelques semaines de ralentissement d’activité, qui transforme même le flux tendu de la production en surproduction : le pétrole ou le lait s’entassent de manière problématique et sans clientèle, alors que, ai-je lu, les semences dont dépendent les agriculteurs pour produire tardent à être disponibles, laissant craindre des pénuries alimentaires pour l’année à venir.
Outre l’économie, l’infrastructure de la France semble fragile, après des décennies
de désindustrialisation de « rationalisation » des services publics tels que l’hôpital.
L’épidémie est aussi l’occasion de révéler la fragilité de notre confiance en l’État comme la confiance qu’ l’État envers les citoyens — deux méfiances qui s’entretiennent par le défaussement6, par le reproche, par le mensonge, par le soupçon ou par la rumeur, les uns entraînant mécaniquement les autres. C’est aussi la révélation du faible niveau de solidarité qui lie les Français entre eux, et, une fois encore, de la méfiance qui nous sépare les uns des autres, de notre capacité à juger voire à dénoncer le voisin que l’on jalouse. Il faut dire que nous n’avons plus d’occasion de fraterniser beaucoup. Les lieux de la convivialité et de la communion (bistros, restaurants, festivals, stades, lieux de culte) sont fermés depuis un mois, accompagner des moribonds dans leurs derniers instants ou conduire les morts au cimetière est à peu près interdit, une simple promenade ne peut se faire qu’en rond, sur un kilomètre et pendant une heure, en ayant rempli et signé un formulaire ad hoc, en bravant la peur très concrète de rencontrer un policier zélé qui y verra une irrégularité et y trouvera l’occasion de distribuer une contravention.
C’est aussi la révélation bien plus préoccupante de la fragilité de notre capacité à la coopération internationale : des pays économiquement liés se mentent, se menacent, se volent7, ou s’utilisent comme argument rhétorique souvent fallacieux et parfois insultant ou insensible : « notre situation est terrible mais nous nous en tirons mieux que le voisin » ; « les Français doivent accepter telle mesure, puisqu’elle fonctionne ailleurs ».

John Martin, la cité céleste et le fleuve d’eau de la vie (1841)

Enfin, les mesures liées à l’épidémie, à savoir le confinement et la baisse mondiale du nombre de trajets aériens, terrestres ou maritimes, révèlent en creux l’exorbitante place que nous prenons sur Terre : les oiseaux chantent à nouveau, les dauphins, les requins ou les baleines se montrent le long des côtes, des canards se promènent sur les boulevards parisiens, les animaux sauvages reprennent quelque peu leurs droits, les pandas du zoo de Hong Kong, enfin tranquilles, s’accouplent après quinze ans d’abstinence sexuelle, et c’est jusqu’à la croûte terrestre qui semble connaître une activité sismique plus faible que jamais.

Les nombres, les symboles, les personnages, l’interprétation

Je peux continuer l’analogie entre le moment que nous vivons et une Apocalypse en évoquant l’accumulation de nombres qui nous sont donnés chaque jour, ou entre les grands personnages qui émergent à la faveur des événements : le docteur Didier Raoult, bien sûr, mais aussi ceux que l’on présente comme ses ennemis jurés, les assemblées de chercheurs parisiens, l’industrie pharmaceutique, les ministres, etc.

Matthias Gerung, L’Adoration de la bête à dix cornes et sept têtes (~1530)

Reste une ultime raison de parler de la pandémie comme une Apocalypse, c’est celle de l’exégèse et de prédictions : chacun affirme que rien ne sera plus comme avant, et chacun interprète les faits et prophétise l’avenir sous son prisme personnel : économie, écologie, géopolitique, sociologie, rapport à l’État ou au service public, anthropologie, philosophie.
Beaucoup espèrent que l’issue de ce que nous vivons mènera le monde entier à tirer de conclusions favorables à ses vues et à ses vœux. Aurons-nous découvert que la décroissance est possible ? Que nous ne sommes pas prêts à affronter de catastrophes ? Qu’une réorganisation du travail ou du territoire sont possibles ? Que nous avons besoin de solidarité ou au contraire que nous devons nous défier les uns des autres ?
Certains, enfin, espèrent un jugement : ceux qui se sont trompés, ceux qui ont pris de mauvaises décisions, ceux qui ont menti, tous ceux-là seront punis, qu’ils soient rois ou grands scientifiques. Encore une préoccupation typiquement apocalyptique.

Pour ma part, même si, je le jure, je ne suis ni catastrophiste, ni pessimiste, j’ai un petit démon collapsologue sur l’épaule qui me souffle : « ce n’est qu’une répétition ».

  1. Épître aux romains, chapitre 9 : « ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais ce sont les enfants de la promesse qui sont comptés comme descendance ». []
  2. Eschatologique : ce qui se rapporte à la Fin des Temps. []
  3. Il n’y a pas de canon biblique officiel chez les Protestants, mais les Bibles les plus répandues dans le monde protestant (Louis Segond, Bible de Jérusalem) se ferment sur l’Apocalypse. []
  4. Il est à noter que le thème de la Fin des Temps est extrêmement vivace dans la culture islamique, mais avec une différence de taille : personne n’est censé chercher à en prédire la date (et ni le Coran ni les Hadiths ne fournissent d’indices dans ce sens). C’est donc un événement qui arrivera lorsqu’il arrivera et qui ne peut être revendiqué, appelé, voulu, prédit… []
  5. Autrefois notable, le médecin, malgré de longues études et tout en conservant des revenus corrects, est aujourd’hui soumis à des normes, des procédures, des règlements ou un rythme de travail qui en font un triste agent administratif de la santé, qui risque les procès avec la sécurité sociale comme avec les patients… []
  6. ça existe ? []
  7. Je pense aux diverses affaires de lots de masques détournés de leur destination par la France, la Tchéquie ou les États-Unis. []

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