Archives mensuelles : avril 2020

Apocalypse Hanouna

(en complément à un précédent article je vais régulièrement prendre des notes sur ce que la situation de pandémie révèle. Rappelons-le : le sens précis d’Apocalypse, c’est la révélation, c’est à dire le fait de soulever le voile qui nous empêche de bien voir la réalité)

Télérama a publié un article intitulé Les audiences de Cyril Hanouna dégringolent : la mésinformation en temps de crise ne paye pas. Et en effet, les téléspectateurs boudent l’émission de Cyril Hanouna, alors même qu’il n’y a sans doute jamais eu autant de gens susceptibles d’allumer leur téléviseur qu’en cette période de confinement. La théorie de l’autrice du texte est que l’accumulation de rumeurs ou de mésinformations diffusées par Hanouna a fini par lasser son public. Pour ma part, je ne suis pas sûr que ça soit la qualité (dés-)informative des émissions d’Hanouna qui fasse fuir les télespectateurs, lesquels ne me semblent pas chercher grand chose d’autre qu’un divertissement1. Je vais exposer ici ma théorie.

Je raconte souvent2 une histoire vécue, ou plutôt une vision qui m’avait beaucoup impressionné. Je me trouvais un jour dans un hypermarché lorsqu’une panne électrique nous a brusquement privés d’éclairage. Subitement, et jusqu’à ce que le courant soit rétabli, ce lieu chamarré, lumineux, varié, abondant, étourdissant, familier, séduisant, musical, rassurant, est devenu un gigantesque et sordide entrepôt, un lieu industriel lugubre ou sont stockées des marchandises. La magie s’était envolée et ceux qui se trouvaient là accédaient à une vérité inattendue, à ce qu’est réellement un hypermarché.

De la même manière, depuis que l’émission Touche pas à mon poste ! a été remplacée par Ce soir chez Baba, où Cyril Hanouna, depuis son salon, discute avec ses chroniqueurs par visioconférence, sans studio, sans éclairages, sans applaudissements, sans effets, il ne reste plus à voir et à entendre qu’un type assez banal qui fait du Skype dans depuis son canapé et qui n’a que des choses assez peu intéressantes à raconter.

Privé de lumières, privé de sa cour de chroniqueurs, privé du public qui assiste à l’enregistrement dans le studio, le roi est nu. Le miroir dans lequel le spectateur avait pris l’habitude de contempler son reflet cesse d’être flatteur3.
Le résultat est si triste à voir4 que la chaîne cesse de rediffuser chaque matin l’émission de la veille comme c’était la cas avant que la pandémie n’impose ce changement de formule5.

Bref, nous vivons une Apocalypse : certaines vérités sont brusquement mises à nu.

  1. On me souffle d’autres possibilités à la désaffection dont pâtit l’émission : 1) beaucoup de téléspectateurs, du fait du confinement, n’ont pas besoin d’une « soupape » pour décompresser après leur journée de travail. 2) le principe de l’émission repose souvent sur une certaine dose de méchanceté (persiflage, jugement, bullying…), or ce n’est pas ce dont le public a besoin ou envie dans une période de fragilité et d’inquiétude. []
  2. Par exemple cette année dans le texte Écrans sans qualités, publié dans la seconde livraison de la revue Radial. []
  3. Mais cela ne concerne pas qu’Hanouna. Les célébrités qui font des apparitions depuis chez elles pour pousser des chansonnettes de soutien aux soignants ou pour essayer de remonter le moral des confinés pâtissent d’une véritable hostilité de la part du public qui, là aussi, sans contexte, sans tout ce qui permet le spectacle. Lire : La célébrité est morte quand le covid-19 est né, par Zoé Sagan. []
  4. Enfin c’est ce que je comprends, car j’avoue ne pas avoir regardé, je n’en ai vu passer que quelques extraits. []
  5. Bon, si j’étais honnête, je ne parlerais pas que d’entertainement, car d’autres simulacres ne fonctionnent plus lorsqu’ils sont privés de leur agencement habituel. J’ai ainsi vécu récemment une session de soutenances à distance où jurys et postulants étaient sur le même pied, enfin vus sous le même angle, sans renforcement de la hiérarchie par un dispositif solennel. Tout a assez bien fonctionné, mais je le constate : le ressenti m’a semblé fondamentalement différent. []

La réalité est toujours décevante (2)

Un loup aurait été photographié près de Neufchâtel-en-Bray, non loin de Dieppe, en Seine-Maritime, à mi-chemin entre Yvetot et Amiens. L’histoire est stupéfiante puisque l’on n’a pas croisé de loup dans la région depuis un siècle. J’ai découvert cette information par des articles annoncés sur Twitter, qui montraient tous la photographie d’un gros canidé (pas le même à chaque fois) que le public est en quelque sorte invité à identifier : Il y a un doute, pensez-vous que cet animal est-il un loup ? Ah ben oui, tiens, ça y ressemble ! C’est même tout à fait un loup.
On nous dit donc qu’un loup a peut-être été photographié, et on nous montre une photographie de loup. Le texte est au conditionnel, mais pas l’image.

S’ils attirent le lecteur avec des photographies en couleurs prises ailleurs qu’en Normandie par des professionnels, plusieurs articles affichent dans le corps de l’article les photographies qui font l’événement : des clichés en noir et blanc, visiblement pris aux infrarouges.
Des médias nationaux tels que le Huffington Post, Le Point, Le Parisien, 20 minutes, Ouest France, France Info et France TV info, notamment, on fait le choix d’attirer le lecteur avec des photographies d’agences.
D’autres médias, dans leurs tweets, se sont cantonnés à reproduire les photographies prises en Normandie : France Bleu Seine-Maritime, Le courrier cauchois, 76 actu, info Normandie, Paris Normandie et 30 millions d’amis… Cinq médias locaux et un média spécialisé.

(c) Desjardins, via le Groupe mammalogique normand

Si l’on résume ; de nombreux médias font le choix d’attirer les lecteurs avec un petit mensonge visuel, alors même que les photographies véritables sont disponibles.
Le lecteur n’est sans doute pas choqué de cette tromperie, car il est habitué à ce que les photographies présentées par les médias soient des illustrations plus que des documents. Et peut-être que les médias eux-mêmes sont si habitués à ce processus de travail qu’ils n’ont pas cherché à mettre en avant les images exactes.

Ma théorie sur ce choix est la même que celle que je propose sur un tout autre sujet dans un article précédent : l’important n’est pas d’informer sérieusement, mais de distraire, en offrant au public une histoire un peu plus excitante que les simples faits.

La réalité est toujours décevante

Bombe médiatique, le « Prix Nobel 2008 pour sa découverte du virus du Sida », affirme sur la chaîne Cnews que le coronavirus est né dans un tube à essais, qu’il s’agit d’un microbe-Frankenstein dans lequel on peut retrouver une partie du code génétique du VIH.
Aussitôt sur Twitter, les noms « Montagnier », « Nobel », « Sida », « P4 de Wuhan » et « Cnews » font partie des sujets les plus relayés.

Le même jour, l’administration américaine, de plus en plus menacée par les nombres (bientôt 40 000 morts) et les accusations de mauvaise gestion de crise, a annoncé lancer une enquête à propos des mystères qui entourent la naissance de l’épidémie en Chine. Notons que Donald Trump attaque dans tous les sens : il retient sa contribution financière à l’OMS qu’il accuse d’avoir mal géré l’épidémie, et il appelle ses partisans dans les États confinés à se révolter contre leurs autorités (démocrates) au nom du second amendement, celui qui autorise les citoyens à se constituer en milice !

Évidemment, l’affirmation de Luc Montagnier plait beaucoup dans différents milieux, notamment celui des gens qui « l’ont toujours su » :

Les amateurs de théorie du complot se serrent les coudes, puisqu’ils s’échangent des preuves et des théories souvent assez incompatibles, ou qui feraient des gens qui se cachent derrière le grand complot une foule : la Chine, Mark Zuckerberg, George Soros, Bill Gates, l’OMS, l’Inserm, le CNRS, Gilehad, les États épargnés, les États touchés,… Cet œcuménisme est à mon avis stratégique : quand une « vérité » s’avère absurde ou forcément fausse, on peut se replier aussitôt sur une autre.

Ça ne m’intéresse pas de dire ici que l’hypothèse est farfelue, d’ailleurs elle ne l’est pas : on dispose effectivement de moyens techniques de plus en plus accessibles pour manipuler le vivant, non plus par patiente sélection, comme nos ancêtres depuis quelques millénaires, mais au niveau de l’ADN ou de l’ARN. On le fait dans plein de buts commerciaux ou louables, comme par exemple la mise au point de traitements médicaux — la manipulation de l’ARN est d’ailleurs une des pistes évoquées pour contrer le Coronavirus1. Et l’idée de la création d’un virus nouveau et de sa diffusion malveillante (guerre, mais aussi bioterrorisme) ou accidentelle fait partie des dangers que tous les États du monde prétendent2 prendre au sérieux, pour lesquels des exercices sont organisés, et au sujet desquels des rapports des services de renseignement sont régulièrement publiés.
Donc rien n’est impossible. Savoir en revanche si c’est sérieusement envisageable est une toute autre question. On sait d’une part que des virus quasi identiques au covid-19 existent de manière endémique chez certains mammifères, et puis pour l’instant, si j’ai bien compris, ce genre de manipulation sert surtout à étudier le fonctionnement des virus, pas à en fabriquer de nouveaux, et j’imagine qu’il faudrait un rare hasard pour qu’un virus créé artificiellement soit à la fois dangereux, virulent, et assez solide pour se répliquer de manière viable sur la planète entière. J’imagine que si on créait demain une chimère qui ait, disons, des yeux pris aux araignées, des ailes empruntées au goéland et des pattes de cheval, et un bec de Pélican, l’ensemble ne donnerait pas un animal apte à survivre et à se produire, Mais bon, je ne suis pas biologiste, je sais que les virus fonctionnent différemment d’autres organismes, donc j’imagine que ma comparaison est contestable3. Peu importe, ce n’est pas mon sujet4.

L’idée des scientifiques apprentis-sorciers qui laissent par erreur un virus s’échapper est assez courante au cinéma. Ici par exemple dans Scouts guide to the zombie apocalypse (2015)

Ce qui m’intéresse ici c’est que de nombreux médias choisissent de présenter Luc Montagnier comme « découvreur du VIH » et « prix Nobel ». Prix Nobel, ça vous pose un homme, et découvreur du VIH, c’est carrément un jalon professionnel d’autant plus impressionnant que nous en connaissons tous les enjeux.
Le présenter ainsi n’était pourtant pas l’unique possibilité ! On pouvait rappeler d’entrée que Luc Montagnier, depuis des décennies, s’ingénie surtout à augmenter la section dédiée aux prises de positions controversées de sa notice Wikipédia. On pouvait signaler que ses pairs lui ont reproché toutes sortes d’affirmations et de découvertes loufoques et jamais étayées sérieusement. Il voulait guérir la maladie de Parkinson du Pape avec du jus de papaye fermenté5, il défend l’homéopathie et s’en prend aux vaccins, il affirme pouvoir reconstituer l’ADN d’un organisme qui est passé par de l’eau en captant sa signature électromagnétique, laquelle peut d’ailleurs être transmise comme pièce-jointe d’un e-mail. Et c’est sur ce même postulat électromagnétique littéralement improbable que le même Montagnier a géré une société qui proposait aux particuliers un test électromagnétique afin de déterminer s’ils étaient atteints de la maladie de Lyme, test dont la facture particulièrement salée était censée être réglée comme un don libre. On pouvait donc choisir de le présenter comme, pour rester poli, un scientifique aux prises de positions controversées qui ne déteste pas faire parler de lui.

Françoise Barré-Sinoussi , la rabat-joie qui rappelle que la science ne peut pas se faire à coup de promesses optimistes invérifiées, n’est pas désignée d’entrée par ses succès en tant que scientifique… Succès qui sont strictement les mêmes que Luc Montagnier.

Il est assez intéressant de comparer ce traitement très favorables à celui de Françoise Barré-Sinoussi, dont on a parlé lorsqu’elle a pris position contre le fait de donner de faux espoirs aux Français au sujet de la Chloroquine, et s’était inquiétée des conséquences des annonces du professeur Raoult.
En titre de l’article que Cnews (le média qui a invité Montagnier ce matin) consacre à la carrière de cette chercheuse, on nous signale juste qu’elle préside le « Comité analyse recherche et expertise » (qui conseille le gouvernement face à l’épidémie de Coronavirus). On ne nous dit pas qu’elle est, avec Montagnier, co-titulaire du Prix Nobel 2008 pour la découverte du VIH ! Bien entendu, l’article le mentionne, mais dans un cas, ça fait partie du titre, dans l’autre, non.

Pourquoi ce choix ? Pourquoi diffuser une opinion suspecte en spécifiant malgré tout d’emblée que son auteur occupe historiquement une place considérable dans l’Histoire des sciences ? Et dans le même temps, pourquoi ne pas traiter aussi favorablement Barré-Sinoussi ? Le but me semble évident : en asseyant l’autorité de Montagnier on accrédite la thèse qu’il défend (sans l’once d’une preuve), et ceci non pas pour convaincre durablement quiconque (il suffit de trois clics pour constater que Montagnier n’est plus vraiment pris au sérieux par ses pairs), mais pour offrir au public le frisson fugace de découvrir un grand secret. Et tant qu’à faire, un « grand secret » qui convoque un imaginaire fictionnel bien établi.
La fiction est plus intéressante que la vérité, la réalité est trop mal scénarisée, ses personnages manquent un peu relief, les situations sont trop compliquées, trop nuancées, ennuyeuses.
Ce genre d’affaire sans grande importance rappelle en tout cas un fait : ce que nous avons paresseusement pris l’habitude de nommer information est, neuf fois sur dix6, une simple simple forme de divertissement.

  1. Lire dans Nature Biotechnology : Massively parallel Cas13 screens reveal principles for guide RNA design (16 mars 2020). []
  2. J’écris « prétendent » car la prise en charge d’une alerte pandémique semble nettement mieux fonctionner dans les films hollywoodiens que dans la réalité. []
  3. Au passage, Montagnier dit que, puisque le covid-19 n’est (selon lui) pas un virus naturel, il s’éteindra de lui-même. Il me semble que ça n’a aucun sens rapporté à la « carrière » qu’a eu ce virus : on sait que 2 200 000 personnes ont été infectées (sans doute bien plus), qu’il y a eu plus de 155 000 morts autour du globe… Nous sommes loin de la chimère sans avenir ! []
  4. C’est en revanche un bon sujet de science-fiction, comme le montre cette liste très complète de romans sur le carnet de recherches de la revue Res Futurae. []
  5. Pape aïe –> papaye ! Ça semble logique, à la réflexion. []
  6. Estimation personnelle. []

Nous vivons une Apocalypse

Depuis quelques semaines je me retiens régulièrement d’écrire sur la crise que nous vivons : l’avant, le pendant, l’après, il y a plein de choses à en dire, et plein de gens en parlent. Les tribunes, les analyses, les points de vue d’historiens, les journaux de confinés, les interviews : nous croulons sous les lectures sur le sujet, et même lorsque les auteurs sont intéressants, même lorsque les propos sont fertiles, même et peut-être surtout lorsque je sais que je vais être d’accord, je décroche de ma lecture dès les premières lignes, car tout ça m’ennuie profondément. Et je me dis que si tout m’ennuie, tout ce que je pourrais écrire à mon tour risque fort d’ennuyer mes lecteurs.
Mais bon, je vais écrire quand même, en me rappelant que le premier lecteur de mes blogs, c’est moi-même. Je m’explique : mes articles servent en grande partie à structurer mes idées, à me documenter, à mettre au clair mes idées et, des années plus tard, ils me servent à faire l’archéologie de mes états d’âme et de mes opinions, ils me servent à constater le passage du temps. Pour une fois, et afin de régler le paradoxe qu’il y a à produire un contenu dont on ne voudrait pas pour soi-même, je vais publier ce billet en catimini, sans l’annoncer sur aucun réseau social, sans en attendre d’indulgents likes ni d’amorces de discussion. Ne le lisez pas. Ouste, dehors !

Bible de Cologne (1479), les quatre cavaliers de l’Apocalypse. « Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. »

Qu’est-ce qu’une Apocalypse ?

Le mot Apocalypse est souvent employé comme synonyme de désastre, et je l’utilise facilement moi-même dans ce sens, ou dans sa forme adjectivale : apocalyptique (« il s’est mis à grêler d’un coup, c’était apocalyptique ! »). Le sens premier du mot grec ἀποκάλυψις ne contient pourtant pas l’idée de désastre, il signifie « dévoilement », ou « mise à nu », ou bien encore « révélation », mot qui lui aussi tire son étymologie (latine, cette fois), de la même idée, puisqu’il est composé de re, le mouvement en arrière, et velum, le voile : Apocalypse et Révélation ont l’un comme l’autre le sens de « soulever le voile ».
La célèbre Apocalypse de Jean, aussi nommée Livre des Révélations, fait bien la description visionnaire d’événements cataclysmiques, et c’est ce que l’on en a retenu, mais elle s’inscrit avant tout dans une tradition littéraire, celle des Apocalypses, car il en existe plusieurs : Apocalypse de Paul, Apocalypse de Pierre, Apocalypse d’Adam, Apocalypse d’Esdras, Livre d’Hénoch,… Ces textes, qui fourmillent de visions, entendent expliquer le monde présent et l’avenir à l’aide d’images fortes et de symboles souvent brumeux : animaux, processions, figures mystérieuses (la Grande Prostituée, l’Antéchrist,…), nombres, etc. De tous ces textes, le plus populaire est donc l’Apocalypse de Jean, attribuée à Jean de Patmos et composée vers la fin du premier siècle de notre ère. Les religieux ont longtemps débattu pour savoir si ce texte devait être inclus au canon biblique, d’autant qu’il s’en prend frontalement à l’Empire romain — pourtant devenu l’épicentre de la chrétienté entre temps —, et attaque en préambule « ceux qui se disent juifs mais ne le sont pas », qualifiés de « synagogue de Satan » alors même que l’apôtre Paul de Tarse, un des plus importants fondateurs de ce qui est devenu le Christianisme, faisait de l’œil aux gentils, c’est à dire aux non-juifs suiveurs du Christ1.
L’Apocalypse de Jean nous révèle ce qu’est le monde, ce qu’il a été, mais aussi, selon beaucoup de ses interprètes en tout cas, ce qu’est l’avenir : les empires qui disparaîtront, les tensions, les guerres, les conflits, les désastres qui surviendront, et enfin, les modalités du règne final du Christ et de Dieu ainsi que le destin des morts et des vivants dans ce grand plan. D’innombrables théologiens professionnels ou amateurs ont cherché à identifier l’Antéchrist (le pape ? Napoléon ?), la nouvelle Jérusalem, la bête à dix cornes et sept têtes, la Grande prostituée de Babylone, les sept sceaux, les quatre cavaliers, les vingt-quatre anciens, etc.
Le succès populaire de l’Apocalypse de Jean et des thèmes eschatologiques2 en général s’explique sans doute grandement par la subversive promesse d’inversion sociale qui y est faite. En effet, être roi, être riche, disposer d’un pouvoir temporel quelconque ne saurait empêcher d’être rétribué selon ses actes lorsque la fin des temps adviendra.

La moisson des âmes, fresque de l’église Saint Michel de Montaner (Pyrénées-atlantiques). On voit que le fait d’être roi ou religieux ne protège personne et on a même l’impression que le peintre a pris un malin plaisir à le représenter.

Les fondateurs du protestantisme, tels que Luther, Calvin ou Zwingli, n’ont pas prêté une grande attention à ce texte qui ferme pourtant le canon biblique3. Mais son succès n’en est pas moins énorme au sein des communautés évangéliques, la version populaire et vivace du protestantisme actuel, alors que les Catholiques l’ont largement oublié — je demande souvent aux gens qui ont fait le catéchisme s’ils ont le moindre souvenir d’y avoir entendu évoquer l’Apocalypse, et la réponse est invariablement négative4.

Nous vivons une Apocalypse

Si j’écris que le moment que nous vivons est une Apocalypse, c’est tout d’abord parce que la pandémie de Coronavirus révèle des choses, elle lève le voile sur des vérités que nous découvrons ou que feignons de découvrir alors qu’elles ont toujours été sous nos yeux. Nous découvrons subitement l’importance des « gens de peu » : sans caissières, sans caristes, sans infirmières, sans éboueurs, sans transporteurs, sans paysans, plus rien ne fonctionne. Inversement, le fait que les « super-riches » aient collectivement perdu des centaines de milliards de dollars (virtuels, c’est juste la valeur des actions qui a baissé) en quelques semaines ne changera pas nos vies — du moins pas tant qu’ils n’auront pas réussi à obtenir compensation en faisant voter des lois qui leur permettront d’éponger leurs pertes d’une manière ou d’une autre, par exemple en leur épargnent l’impôt ou en privatisant des services publics. On a passé des décennies à dire aux travailleurs qu’ils étaient inutiles, qu’on les embauchait par charité, qu’aujourd’hui tout était finance, astuce, usines chinoises et Intelligence artificielle, mais il suffit d’un rhume mondial pour prouver tout le contraire. Année après année on a prolétarisé5 les médecins généralistes, on a dit aux chercheurs qu’ils devaient rapporter de l’argent ou bien qu’ils ne servaient à rien, mais là aussi, c’est sur ces gens nous comptons pour nous tirer d’affaire.
Une autre révélation, qui est liée à la précédente, est que ces « gens de peu » qui font fonctionner le pays, qui nous soignent, nous nourrissent, sont nos soldats (et sur ce point seul, la métaphore guerrière tient !), et ils sont même nos appelés, car beaucoup sont mobilisés sans être volontaires, sans avoir le choix. Ils s’exposent à des risques sanitaires, ils font face aux problèmes liés au confinement, comme l’absence de lieu ou envoyer leurs enfants ou la raréfaction des transports, et ils le font afin que les malades soient soignés et afin que la vie des confinés continue. Nous les remercions chaque soir à vingt heures en frappant sur des casseroles, mais que va-t-il se passer après le confinement ? Est-ce que ce n’est pas l’égoïsme des uns et la servitude des autres qui apparaît ?
On voit aussi apparaître les différences entre ceux qui ont un jardin et ceux qui ne vivent que dans quelques mètres carrés, ceux qui ont des loisirs domestiques comme la lecture et les autres, ceux dont le foyer est plus une source d’angoisse qu’autre chose. Et nous découvrirons peu à peu la vie des sans domicile, des sans papiers, des étudiants confinés exilés loin de leur pays, et de toutes les personnes qui auront du mal à obtenir des aides et vivront la parenthèse du confinement dans une misère extrême.

Le troisième cavalier de l’Apocalypse : famine (manuscrit du XIIIe siècle)

Une autre révélation causée par l’épidémie est celle de la fragilité de nos économies, qu’il semble possible de mettre à bas en quelques semaines de ralentissement d’activité, qui transforme même le flux tendu de la production en surproduction : le pétrole ou le lait s’entassent de manière problématique et sans clientèle, alors que, ai-je lu, les semences dont dépendent les agriculteurs pour produire tardent à être disponibles, laissant craindre des pénuries alimentaires pour l’année à venir.
Outre l’économie, l’infrastructure de la France semble fragile, après des décennies
de désindustrialisation de « rationalisation » des services publics tels que l’hôpital.
L’épidémie est aussi l’occasion de révéler la fragilité de notre confiance en l’État comme la confiance qu’ l’État envers les citoyens — deux méfiances qui s’entretiennent par le défaussement6, par le reproche, par le mensonge, par le soupçon ou par la rumeur, les uns entraînant mécaniquement les autres. C’est aussi la révélation du faible niveau de solidarité qui lie les Français entre eux, et, une fois encore, de la méfiance qui nous sépare les uns des autres, de notre capacité à juger voire à dénoncer le voisin que l’on jalouse. Il faut dire que nous n’avons plus d’occasion de fraterniser beaucoup. Les lieux de la convivialité et de la communion (bistros, restaurants, festivals, stades, lieux de culte) sont fermés depuis un mois, accompagner des moribonds dans leurs derniers instants ou conduire les morts au cimetière est à peu près interdit, une simple promenade ne peut se faire qu’en rond, sur un kilomètre et pendant une heure, en ayant rempli et signé un formulaire ad hoc, en bravant la peur très concrète de rencontrer un policier zélé qui y verra une irrégularité et y trouvera l’occasion de distribuer une contravention.
C’est aussi la révélation bien plus préoccupante de la fragilité de notre capacité à la coopération internationale : des pays économiquement liés se mentent, se menacent, se volent7, ou s’utilisent comme argument rhétorique souvent fallacieux et parfois insultant ou insensible : « notre situation est terrible mais nous nous en tirons mieux que le voisin » ; « les Français doivent accepter telle mesure, puisqu’elle fonctionne ailleurs ».

John Martin, la cité céleste et le fleuve d’eau de la vie (1841)

Enfin, les mesures liées à l’épidémie, à savoir le confinement et la baisse mondiale du nombre de trajets aériens, terrestres ou maritimes, révèlent en creux l’exorbitante place que nous prenons sur Terre : les oiseaux chantent à nouveau, les dauphins, les requins ou les baleines se montrent le long des côtes, des canards se promènent sur les boulevards parisiens, les animaux sauvages reprennent quelque peu leurs droits, les pandas du zoo de Hong Kong, enfin tranquilles, s’accouplent après quinze ans d’abstinence sexuelle, et c’est jusqu’à la croûte terrestre qui semble connaître une activité sismique plus faible que jamais.

Les nombres, les symboles, les personnages, l’interprétation

Je peux continuer l’analogie entre le moment que nous vivons et une Apocalypse en évoquant l’accumulation de nombres qui nous sont donnés chaque jour, ou entre les grands personnages qui émergent à la faveur des événements : le docteur Didier Raoult, bien sûr, mais aussi ceux que l’on présente comme ses ennemis jurés, les assemblées de chercheurs parisiens, l’industrie pharmaceutique, les ministres, etc.

Matthias Gerung, L’Adoration de la bête à dix cornes et sept têtes (~1530)

Reste une ultime raison de parler de la pandémie comme une Apocalypse, c’est celle de l’exégèse et de prédictions : chacun affirme que rien ne sera plus comme avant, et chacun interprète les faits et prophétise l’avenir sous son prisme personnel : économie, écologie, géopolitique, sociologie, rapport à l’État ou au service public, anthropologie, philosophie.
Beaucoup espèrent que l’issue de ce que nous vivons mènera le monde entier à tirer de conclusions favorables à ses vues et à ses vœux. Aurons-nous découvert que la décroissance est possible ? Que nous ne sommes pas prêts à affronter de catastrophes ? Qu’une réorganisation du travail ou du territoire sont possibles ? Que nous avons besoin de solidarité ou au contraire que nous devons nous défier les uns des autres ?
Certains, enfin, espèrent un jugement : ceux qui se sont trompés, ceux qui ont pris de mauvaises décisions, ceux qui ont menti, tous ceux-là seront punis, qu’ils soient rois ou grands scientifiques. Encore une préoccupation typiquement apocalyptique.

Pour ma part, même si, je le jure, je ne suis ni catastrophiste, ni pessimiste, j’ai un petit démon collapsologue sur l’épaule qui me souffle : « ce n’est qu’une répétition ».

  1. Épître aux romains, chapitre 9 : « ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais ce sont les enfants de la promesse qui sont comptés comme descendance ». []
  2. Eschatologique : ce qui se rapporte à la Fin des Temps. []
  3. Il n’y a pas de canon biblique officiel chez les Protestants, mais les Bibles les plus répandues dans le monde protestant (Louis Segond, Bible de Jérusalem) se ferment sur l’Apocalypse. []
  4. Il est à noter que le thème de la Fin des Temps est extrêmement vivace dans la culture islamique, mais avec une différence de taille : personne n’est censé chercher à en prédire la date (et ni le Coran ni les Hadiths ne fournissent d’indices dans ce sens). C’est donc un événement qui arrivera lorsqu’il arrivera et qui ne peut être revendiqué, appelé, voulu, prédit… []
  5. Autrefois notable, le médecin, malgré de longues études et tout en conservant des revenus corrects, est aujourd’hui soumis à des normes, des procédures, des règlements ou un rythme de travail qui en font un triste agent administratif de la santé, qui risque les procès avec la sécurité sociale comme avec les patients… []
  6. ça existe ? []
  7. Je pense aux diverses affaires de lots de masques détournés de leur destination par la France, la Tchéquie ou les États-Unis. []

Avoir peur de son nombre

(pourquoi est-ce que je parle quotidiennement du nombre de morts causés par l’épidémie)

J’ai commencé à me sentir préoccupé par le Coronavirus en débarquant à Naples, le 22 février dernier très précisément. Avant ça, je l’avoue, cette épidémie me semblait bien lointaine et je m’inquiétais plus des conséquences qu’elle aurait pour ma fille, qui vit cette année au Japon, que pour nous en Europe.

Au début du mois de mars, un pharmacien relativisait les possibles ravages du Coronavirus, confondant « nombre de morts à ce jour » et « nombre de morts par an » (image qui a circulé sur Twitter, assez proche des affirmations rassurantes qu’ont eu Agnès Buzyn (« le risque d’introduction du virus en France est faible mais pas exclu »), Michel Cymes (« ce n’est pas une grippette, mais c’est une maladie virale comme on en a tous les ans ») ou Didier Raoult (« c’est beaucoup de bruit pour pas grand chose »). Image vue sur Twitter, dont je ne cautionne pas le contenu ! (déjà, nous en sommes à 50 000 morts en seulement trois mois).

Les italiens prenaient déjà la chose au sérieux, alors qu’il n’y avait encore que quelques dizaines de cas d’infection et un unique décès, datant du jour précédant notre arrivée. En sortant de l’avion, des gens équipés de masques en forme de becs de canard ont pris notre température et nous ont fourni des affichettes pour nous sensibiliser. Ambiance. Au passage, j’ai trouvé incroyablement injuste de la part de Sibeth Ndiaye d’avoir qualifié d’inefficace le dispositif italien de surveillance de l’épidémie dans les aéroports, car il a eu le mérite d’exister, tandis qu’en France aucun effort n’a été fait. Si l’épidémie a démarré moins vite en France qu’en Italie, c’est sans doute en grande partie dû à la chance. Sortant du train de Milan, je n’ai été accueilli par personne en gare de Lyon, et lorsque j’ai appelé le « numéro vert » gouvernemental pour savoir si, pris par une forme de rhume (et Nathalie par une bronchite)1 au retour d’Italie, je devais ou non aller travailler, on m’a répondu : « pas de problème, on vient de passer en phase 2, la doctrine a changé, on n’essaie plus de contenir l’épidémie, c’est pas grave si vous êtes malade, allez bosser ». Pareille nonchalance interdit de donner des leçons à ses voisins.

Après trois jours à Naples, j’ai fini par comprendre que les « No Mask » écrits en gros sur les pharmacies n’avaient rien à voir avec la période de Carnaval…

Revenons en Italie.
Quotidiennement, pendant notre séjour, nous avons vu monter l’inquiétude, et bien que nous trouvant dans une des dernières régions touchées, nous avons commencé à voir dans les rues des personnes équipées de masques médicaux, et sur les pharmacies, donc, des annonces indiquant une pénurie conjointe de masques et de gel hydroalcoolique.
Ça semble désormais loin, mais je retrouve ce tweet où je m’émeus de la progression meurtrière de l’épidémie :

J’ai émis le même genre de tweet ou de statut facebook un peu macabre jour après jour, et je continue aujourd’hui. Je ne sais pas complètement justifier pourquoi je le fais, enfin je crois que mes justifications ne suffisent pas à ceux qui me reprochent de diffuser cette information qu’ils jugent anxiogène : « Je ne veux pas savoir tout ça », « Et pourquoi ne pas compter les cas de grippe, aussi ? », « faire angoisser les gens n’aide personne », etc.

Cette vision des choses m’étonne, car j’expérimente exactement le contraire : en ayant constamment un onglet ouvert sur la page Coronavirus du site Worldometer, en me rendant régulièrement dessus pour découvrir de nouveaux nombres2, en ayant en permanence en tête les tristes records de tel ou tel pays, je ne me sens pas oppressé, j’ai au contraire l’illusion de maîtriser quelque chose, de voir venir le problème, de voir son évolution et de prévoir son futur3. Comme si la connaissance des nombres me permettait quelque part d’englober la réalité dont ils rendent compte. Je suis conscient du caractère un peu irrationnel, presque magique de cette vision des choses, mais c’est un fait : la familiarité avec les nombres4 a tendance à me rassurer. L’impression d’être informé a tendance à me rassurer. Inversement, avoir l’impression d’être dans le brouillard m’inquiète5, et ceux qui ne s’inquiètent pas, m’angoissent.

Oui, ces courbes font peur, mais est-ce des nombres ou des dessins que nous devons avoir peur, ou de la réalité que ceux-ci représentent ?

Si c’est pour me rassurer moi-même, on peut me demander pourquoi j’éprouve le besoin de transmettre régulièrement ces informations, au risque d’inquiéter les autres. À ça je répondrais que je crois qu’il faut inquiéter, parce que l’inquiétude n’est pas improductive, elle mène chacun à penser à sa responsabilité dans la diffusion du virus6 et à agir en conséquence.

(Le titre de ce billet de blog est inspiré d’un tweet de Camille T.)

  1. Nous nous sommes auto-convaincus que nous avions attrapé le covid-19, alors nous nous sommes plus ou moins mis en quarantaine de nous-mêmes. Même si ça n’est pas vrai, se dire qu’on a eu le virus permet de se détendre à son sujet. []
  2. Chaque territoire a des heures différentes pour ses annonces : le matin pour certains, en fin d’après-midi ou le soir pour d’autres, certains pays publient leurs nombres en plusieurs fois, etc. []
  3. Je ne m’intéresse en revanche pas aux projections, c’est ce qui est aujourd’hui qui me semble important à connaître, les spéculations ne sont que des spéculations. []
  4. Au passage, je trouve dommage que beaucoup de gens parlent des « chiffres » lorsqu’ils veulent dire les « nombres ». []
  5. À tel point que, inquiet de connaître les nombres réels à Wuhan (puisqu’il existe un fort soupçon à leur sujet), j’ai été amené à reprendre une fake news vieille de deux mois. De même qu’on se met à entendre des voix quand on est placé en isolement total, on abaisse son niveau d’incrédulité quand on est privé d’information, j’imagine… []
  6. Beaucoup ont encore du mal à y penser, mais la question n’est pas seulement de se protéger soi-même, elle est de ralentir l’épidémie en faisant tout pour ne pas y participer. []