Nouvelles censures, nouvelles dictatures

J’ai donc acquis le numéro 1433 de Charlie Hebdo, daté du 7 janvier 2020, qui est presque intégralement consacré au thème « Nouvelles Censures… Nouvelles dictatures ».
(Désolé pour la qualité des photos, qui sont prises avec une tablette)


Ce que la rédaction désigne comme « censure » et comme « dictature » ici, c’est un ensemble assez confus de comportements neufs ou anciens tels que :

  • Les appels à la censure lancés par des groupes divers (quand bien même ils n’auraient absolument pas gain de cause). Par exemple l’appel à déprogrammer le film J’accuse.
  • La pression exercée sur des artistes, des politiques ou des éditorialistes par l’opinion publique sur les réseaux-sociaux.
  • Les donneurs de leçon et autre Social Justice Warriors sur Twitter ou sur des blogs.
  • Les gens qui osent critiquer la Psychanalyse1.
  • L’auto-censure, le politiquement correct, les sensitivity readers2 et l’écriture genrée3.
  • Les créateurs qui pensent qu’il faut réfléchir à la représentation des minorités4
  • Le fait que, parfois, les gens dont on se moque se vexent et parfois même répondent.
  • Le fait qu’on prévienne les visiteurs d’une exposition que l’artiste n’était pas un saint.
  • Le fait de refuser d’aller voir le film de quelqu’un qu’on désapprouve5
  • Les conseils et les règlements sanitaires (végétarisme, interdictions de fumer).

Au delà de ce mauvais point de départ — mauvais parce que mal nommé, et mauvais parce qu’on y mélange un peu tout et n’importe quoi —, on peut lire des réflexions assez diverses et parfois intéressantes sur un sujet sérieux, celui de l’indignation perpétuelle et de la manière dont cette humeur peut mener, parfois à l’insu de ceux qui s’y engagent (et ne voit que ce qu’ils font/disent eux, sans vision d’ensemble), à d’authentiques campagnes de harcèlement.

Parmi les articles que j’ai apprécié, je citerais celui de Guillaume Erner, qui rappelle que lorsque l’on veut faire taire quelqu’un, c’est souvent que l’on n’a pas tant confiance dans la solidité de ce qu’on défend ; celui de la romancière Sigolène Vinson, qui s’interroge sur l’auto-censure ; ou encore l’article de Gérard Biard sur le très contre-productif rejet du débat et sur les pressions exercées hors de tout cadre démocratique.

L’éditorial de Riss, en revanche, n’est pas le meilleur article du journal.

Le développement des réseaux sociaux a permis de diffuser des opinions très diverses, parfois enrichissantes, maos parfois obscures, appelant à boycotter, à dénoncer, à fustiger les points de vue atypiques, non conformistes ou simplement maladroits. Charlie Hebdo a évidemment été la cible de ces nouveaux censeurs qui, d’un clic, se transforment en prophètes de leur propre religion, et lancent des fatwas contre des blasphémateurs qui s’ignorent. Surveillés en permanence par ces petits gourous malsains, on serait tenté de se laisser gagner par le pessimisme.

En gros, la liberté d’expression c’est pas pour tout le monde.
Mais on ne va pas se laisser abattre, hein, on peut toujours se moquer :

Tous ces petits connards et ces petites connasses [bel effort d’écriture inclusive] qui pérorent à longueur de pétitions débiles, de proclamations sententieuses, et qui se croient les rois du monde derrière le clavier de leur smartphone, nous donnent une formidable occasion de les caricaturer, de les ridiculiser et de les combattre.

Les dessins présents dans le numéro ne rendent pas cette affirmation très convaincante, on n’a pas franchement l’impression que les auteurs comprennent grand chose à Internet, en fait, au mieux ils expriment les angoisses de leurs auteurs, sans drôlerie. Bien des dessins publiés sur le sujet dans le New Yorker il y a vingt ans étaient (et restent) infiniment plus pertinents.
On apprend ensuite que le politiquement correct a été inventé par la gauche anglo-saxonne dans le fourbe but d(abandonner discrètement la lutte des classes, et que les « pères-la-pudeur » d’autrefois ont laissé place aux « blogueurs-la-pudeur ». Parce que pour Riss, un tweet plus ou moins anonyme, une pétition en ligne ou un article de blog revendiqué par un auteur, c’est kif-kif, c’est Internet, ce n’est pas l’expression d’opinions, c’est de la censure.

Hier on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’église , à l’état. Aujourd’hui il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école quand au fond de la classe on ne les écoute pas et qu’on prononce des gros mots : « Couille molle, enculé, pédé, connasse, poufiasse, salope, trou du cul, pine d’huître, sac à foutre ». Écrivez ces mots sur votre compte Twitter et aussitôt 10 000 petits Torquemada vous jetteront au bûcher.

Donc l’ennemi aujourd’hui, ce ne sont plus les tyrans, c’est le public qui ose répondre et avoir un avis. Et la subversion, c’est le vocabulaire sexiste et homophobe.
Je ne suis pas sûr de voir une énorme différence entre le combat que mène Riss et celui de la droite prétendument « irrévérencieuse » qui réclame le droit à insulter sans rendre de comptes.
Oui, Internet a changé le monde, ce que les rédactions recevaient hier comme courrier des lecteurs en colère est devenu une expression publique, parfois massivement diffusée, qu’il n’est plus possible de jeter à la corbeille. Je comprends complètement que ça soit pesant, mais pas vraiment que, par un retournement étrange, Riss voie la liberté d’expression de personnes sans qualités comme une censure pour les médias qui ont pignon sur rue.

Je suis un peu surpris de lire ce qui s’annonce comme un discours d’émancipation (contre la censure, contre la dictature) consister, finalement, ne une plainte contre la prise ne main de sa parole par un grand public jusqu’ici quasi-muet. Eh oui, désolé, on peut avoir des choses à dire même si on n’est pas journaliste, de même qu’on peut dire d’énormes bêtises bien que titulaire d’une carte de presse.

Le sujet de la parole sur les réseaux sociaux est un vrai sujet, mais il mérite un peu plus de réflexion et de discernement. Le régime chronologie très particulier des réseaux sociaux (événement, éternel retour, incapacité à l’oubli), les réflexes de meute, la négativité générale, l’inendigable déluge d’information, la bulle de filtrage, le biais de confirmation, le préchi-précha vertueux, la violence, les pressions6 l’anonymat et le pseudonymat, etc., tout cela mérite d’être observé et compris avant d’être jugé en bloc et repoussé avec horreur et gros mots défoulatoires, d’autant que l’histoire n’est pas terminée et que tout cela évolue. Traiter ses interlocuteurs comme des individus, des êtres pensants dignes de dialoguer, est sans doute une première étape indispensable.

  1. Un article assez ahurissant de Yann Diener glisse par exemple que Le Livre noir de la Psychanalyse est un « brûlot complotiste », ce qui est un peu fort de café pour désigner un ouvrage de plus de 800 pages et 30 auteurs, parmi lesquels on compte des psychiatres, psychothérapeutes, psychologues, historiens des sciences, épistémologues… On peut ne pas être d’accord avec un livre sans pour autant insulter l’intelligence de ses auteurs et de ses lecteurs, car la qualité de « brulôt complotiste » peut difficilement convaincre ceux qui ont lu le livre est donc destiné à éloigner les curieux. Qualifier quelqu’un de « Complotiste » ne fait-il pas partie des procès d’intention qui servent à délégitimer ses contradicteurs ? []
  2. Les sensivity readers sont employés par les éditeurs, notamment, pour anticiper les critiques qui naîtront de la représentation de telle ou telle communauté, ethnique notamment. []
  3. Très cher monsieur Riss, le Français est et à toujours été une langue genrée ! Les changements de la société font qu’on se préoccupe du sexisme intrinsèque à la langue française, en se demandant par exemple comment distinguer la femme générale ou présidente de la femme du général ou du président. []
  4. Ainsi J. J. Abrhams figure-t-il en bonne dans le « Crétinisier de la censure »… Pour s’être imposé d’intégrer des personnages homosexuels dans Star Wars. []
  5. Un député LREM est ainsi affiché au « Crétinisier de la censure » pour avoir dit qu’il s’interdisait (à lui-même !) d’aller voir les films de quelqu’un qu’il juge être « un salopard ». []
  6. Un réflexe que je trouve haïssable sur les réseaux sociaux, notamment quand il est couronné de succès, ce sont tous ces gens qui réclament le licenciement de telle ou telle personne, jugée et condamnée sans procès, et sans qu’il y ait de lien entre son emploi et ce qui lui est reproché. Ça semble parfois être le symptôme d’une société obsédée par le chômage… Mais quel est le but ? Difficile à dire en quoi licencier quelqu’un qui a émis des propos racistes va rendre cette personne moins raciste, et difficile de dire en quoi on peut relier le délit à sa punition. []

11 réflexions sur « Nouvelles censures, nouvelles dictatures »

  1. David Azoulay

    Merci. Pas lu ce numéro, mais ce que tu décris évoque assez justement mon ressenti à la lecture de Charlie ces derniers temps (plutôt occasionelle que réguliere, la lecture)… Il y a quelques dessins ou brèves qui me font rire (ou plus souvent sourire), et de la lecture des articles ressort un sentiment mitigé.. entre des réflexions plutôt riches et des trucs complètement à côté de la plaque….
    Il faudrait que je ressorte ma collec’ des années 90s/2000s des cartons pour savoir à quel point ça reflète un changement chez moi, ou un changement dans le journal… J’avoue que ça me semble de plus en plus marqué depuis 5 ans…. mais là encore, il faudrait considérer, qu’au delà de la disparitions de talents, il y a, chez moi, un manque de familiarité avec les nouvelles plumes….

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  2. Le Monolecte

    Ce sont des combats et des arguments de la «réacosphère». Les gus qui confondent la subversion qui s’attaque aux dominants et les trucs de «bullies» qui consistent grosso modo à filer des coups de lattes à ceux qui sont déjà trainés par terre…

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    1. Elias

      Argument typique de la wokosphère qui revient à exiger qu’on respecte la bigoterie quand elle est le fait des « gentils dominés ».

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  3. Lagibs

    Donc vous avez appliqué votre grille de lecture à l’article de Riss et vous en concluez que l’auteur souhaite écraser l’expression des réseaux sociaux et que l’irrévérence est désormais un artifice de droite.
    Je n’ai pas fait la même lecture.
    Ce que Riss remet en cause ici n’est pas LA sacro-sainte expression populaire miraculeusement révélée par les réseaux sociaux mais juste la CENSURE instillée par (une partie de) celle-ci.
    Et le fait de connaitre ou pas « grand chose à Internet » ne change pas la pertinence de ses propos.
    Internet amplifie effectivement une censure diffuse (mais bien établie) sur le principe suivant :
    « Toute opinion/dérision qui m’affecte ‘moralement’, moi ou ma communauté équivaut à un acte de violence. A ce titre il doit être proscrit s’il le faut par la violence. »
    Le problème c’est que ce principe interdit toute dérision (ce que vous appelez si lestement « le droit à insulter sans rendre de comptes »), et qu’au nom de ce principe des individus ont déjà été condamnés et exécutés. (non l’argument « victimaire outrancier » ne marche pas pour Riss, j’estime qu’il a droit à son joker à vie pour contrer cette accusation).

    Votre réaction a cet article indique que vous vous sentez concerné au premier plan parce qu’il dénonce.
    Peut être vous sentez vous incarner « l’expression publique » sur Internet ?
    Peu importe, en définitive ce n’est pas lui qui est visé mais sa sa tendance à définir _arbitrairement_ ce qui est bien ou ce qui est mal pour ses contemporains.
    Une sorte de morale post-religieuse 2.0 en quelque sorte.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @lagibd : vous trouvez normal de qualifier de censure l’expression d’opinions ?
      Est-ce que je me sens visé personnellement ? Je ne sais pas, mais je ne pense pas qu’on ait le droit de le qualifier de censeur, ni de violent.

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  4. Nico

    100 fois d’accord avec Riss : l’expression d’opinions anonymes et le déluge de susceptibilités à l’encontre d’un artiste peut facilement conduire à l’autocensure ; est-ce que ce n’est pas ce qui est arrivé récemment à Lisa Mandel avec les accusations de grossophobie ?

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Nico : c’est un sujet, mais certainement pas tel que Riss le traite. Pour lui, un article de blog (avec un auteur !) est indifférenciable d’une meute d’insulteurs sur Twitter. Des personnes qui donnent des arguments (« petits maîtres d’école ») sont aussi haïssables que, disons, les furieux qui harcèlent des sociétés pour réclamer des ruptures de contrat avec telle ou telle personne qu’ils ont dans le nez. C’est un peu bête.

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      1. Nico

        La comparaison « Père la pudeur » / « blogueurs » est évidement maladroite (et vaut surtout pour la rime) mais la question très contemporaine du shitstorm qui menace pas mal d’auteurs et de dessinateurs n’incite pas à l’optimisme et c’est ce que j’ai compris de l’édito de Riss.

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @Nico le shitstorm, c’est un vrai sujet, je ne dis pas, mais à partir du moment où Riss confond tout (il parle de blogueurs à un autre endroit du texte, ce n’est pas que pour la rime), ce que je lis, moi, c’est une peur de la réponse que les gens peuvent faire.
          Le tout début de l’interview Thinkerview de Thomas Wiesel le dit très bien.

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  5. Enzo33

    Rien de neuf sous le soleil. Charlie est mort le 7 janvier 2015, parce que certains des grands talents qui animaient ce journal ont été assassinés, parce que les survivants vivent depuis avec un traumatisme qui suinte à travers leurs écrits, et parce que la nouvelle génération de journalistes et dessinateurs n’a pas le talent qu’avaient leurs aînés.

    Il ne m’appartient pas de les juger, j’ignore comment je me comporterais si j’étais le rescapé d’un massacre où j’aurais été visé comme les autres mais où les assassins n’auraient pas pu finir leur travail. Je l’ignore totalement. Mais je fais juste le constat que le Charlie que j’ai connu – je me retrouve dans ta vision de l’ancien Charlie – n’existe plus.

    A titre personnel, ils ne me manqueront pas, j’ai délaissé Charlie en 2003-2004, parce que je me suis rendu compte que le plaisir de la lecture et l’ampleur de ce que j’apprenais étaient en train de s’éroder. A la seule lecture du titre d’un article et de son auteur (Val sur l’Europe, Fourest sur la laïcité, Siné sur Israël, la corrida et les chasseurs, etc.), je savais d’avance ce qu’il y aurait dedans. Charlie avait fait mon éducation politique quand j’avais 20 ans, j’avais adoré, mais leur travail était terminé.

    Je regrette, par contre, que les jeunes qui ont 20 ans aujourd’hui n’aient que le Charlie d’aujourd’hui à se mettre sous la dent. Mais une époque a les journaux qu’elle mérite et, en achetant un numéro de Charlie à l’automne 2014, soit quelques semaines avant l’attentat, je m’était fait la réflexion que le journal me semblait en net décalage avec son époque.

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  6. Mouise Lichel

    SaLuT,
    ¶ Charlie est mort avec GéBé.
    ¶ Ou du moins est-il alors entré en agonie.
    ¶ La mort semblant correspondre à la prise de pouvoir par Val, et spécialement à quand il a viré Siné.
    ¶ C’est là que j’ai cessé de lire ce qu’était devenu cette feuille.
    ¶ Je lisais depuis le 1er n° d’Harakiri Hebdo…

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