Séparer l’art de l’homme triste

(suite à l’article précedent)

Je lirai le livre de Vanessa Springora, Pas tout de suite1, parce que j’ai déjà une pile de romans, d’essais et de mémoires déjà bien haute à côté de moi, et peut-être aussi parce que je redoute le malaise de la lecture, mais je le lirai, notamment pour son titre, Le Consentement, qui est la promesse d’une réflexion sur cette question pour le moins complexe2.
Gabriel Matzneff, lui, ne le lira pas, ou du moins c’est ce qu’il dit dans le long texte qu’il a envoyé à l’Express3 en réponse aux mises en cause dont il fait l’objet.

Ce livre, je ne le lirai pas. S’il contient ce que l’on me dit qu’il contient, il me ferait trop de mal ; et même si son ton est mesuré, nostalgique, je préfère me contenter des dizaines de lettres d’amour fou que Vanessa m’a écrites, de ses photos, de mes adorables souvenirs. 

On peut difficilement être plus clair : la vérité de l’autre ne l’intéresse pas, le bilan que fait l’autre ne l’intéresse pas, seuls l’intéressent les contes qu’il se raconte, seule l’intéresse le récit qu’il façonne à sa guise et dont il ne retient que ce qu’il veut bien retenir.
Je comprends qu’une telle publication ait été difficile à refuser de la part de l’Express, et je ne nie pas la légitimité morale qu’il y a à donner une tribune à une personne mise en cause publiquement4, mais on pourra juger un peu limite de la part du newsmag de diffuser apparemment sans discuter ce texte qui est composé pour un tiers de la prose de quelqu’un d’autre que de celui qui signe. En effet, Gabriel Matzneff, pour preuve de sa bonne foi j’imagine, publie de larges extraits des lettres que lui a adressées Vanessa Springora lorsqu’elle était adolescente, procédé qui à mon sens expose la mesquinerie procédurière de Matzneff, lequel, derrière ses poèmes d’amour à la guimauve premier prix, semble avoir bordé son cas en faisant par avance écrire à sa conquête (et sans doute à d’autres ?) les mots qui lui permettraient un jour de dire qu’il n’y a jamais rien eu d’autre entre eux qu’une belle histoire d’amour. Et s’il n’a pas fait écrire ces mots (je renvoie chacun de nous à la qualité de sa prose d’adolescent pour juger de la pertinence d’une telle pièce à conviction), il était en tout cas fin prêt à les publier le jour où il le faudrait, sans grand respect pour l’intimité de son autrice5. Enfin, Matzneff prend à témoin une prestigieuse armée de zombies, ou presque, puisqu’un seul des nommés est encore de ce monde, son indéfectible ami Christian Giucidelli :

Nos amis communs, Roger Vrigny, Christian Giucidelli, Claude Verdier, Cioran et sa compagne Simone Boué tentaient de la rassurer, s’efforçaient de la convaincre que je l’aimais à la folie, qu’elle n’avait sur ce point aucune inquiétude à avoir. Sans succès.

Si les autres avaient voulu dire « on ne se rendait pas compte » ou « c’était une autre époque », ils ne le pourraient plus. Admettons qu’ils l’eussent encore soutenu s’ils l’avaient pu, qu’elle genre d’énergumène, quel genre d’adulte envoie des artistes et des écrivains — et parmi ceux-ci quelqu’un d’aussi considérable qu’Emil Cioran —, plaider sa cause auprès d’une adolescente ? Dommage que les absents n’aient pu lire ce texte qui leur aurait dit la mesure de la qualité de l’amitié que leur portait Matzneff, lequel les a utilisés autrefois pour faire pression sur une enfant, et qui les utilise aujourd’hui encore contre elle. On note que Matzneff attribue le fait que Vanessa Springora ait rompu avec lui à une forme de jalousie : elle n’aurait pas supporté qu’il ait eu un passé, et cette pensée l’aurait obsédée et amenée près du délire puisqu’elle avait voulu, si l’on croit Matzneff, que son amant ait eu le pouvoir de bouleverser les lois de la physique, lui demandant « (…) ce que Dieu6 lui-même n’aurait pu accomplir, c’était que mon passé cessât d’être ». Eh ben oui, si Dieu ne peut pas, Matzneff, tout boursouflé de sa propre importance qu’il soit, ne le peut pas non plus. Le diariste constate que la lecture de ses livres a troublé l’adolescente7 mais semble n’y voir qu’une forme de jalousie et ne semble pas capable d’imaginer que cette lecture a surtout prouvé à la jeune fille que ce qu’elle avait pris pour une histoire d’amour atypique s’inscrivait dans un système vorace, et que c’était sans doute moins son âme qui avait séduit le satyre, que sa tranche d’âge.

Gabriel Matzneff n’est pas le dessinateur du siècle ! (trouvé sur l’archive de son site web « non-officiel » hébergé en Asie, histoire de ne pas risquer d’être attaqué, mais qui a tout de même été supprimé le 30 décembre 2019, on n’est jamais trop prudent !)

Matzneff retiendra que si celle qui le tracasse aujourd’hui l’a quitté, à tort dit-il, ce n’est pas parce qu’il l’a déçue ou abusée (il affirme au contraire l’avoir protégée !), c’est parce qu’elle l’aimait d’un amour trop puissant. Vivre si près du soleil l’a rendue folle, elle aurait voulu qu’il n’éclaire et qu’il n’ait jamais éclairé qu’elle (je traduis). Cet affreux bonhomme ne lit-il lui-même que des romans à l’eau-de-rose, ou bien fait-il le pari de la naïveté du public face à ce genre de romantisme à deux sous ? Difficile à dire, mais hors toute question morale, on en vient à se demander si sa réputation de grand écrivain est vraiment fondée.

  1. Mise à jour : j’ai acquis la version numérique du livre, que j’ai lu en quelques heures – moi qui déteste lire de cette manière. Je ne regrette pas. Rien de scabreux dans ce livre, il s’agit essentiellement d’une auto-analyse : qu’est-ce qui manquait à l’autrice pour qu’elle tombe dans les mailles de Matzneff ? Comment ça s’est produit ? Comment ça s’est passé ? Pourquoi elle a cru à l’amour, et pourquoi elle a cessé d’y croire ? Comment elle a rompu. Et comment elle est hantée depuis lors par cette relation néfaste, et comment et pourquoi elle écrit dessus désormais. Enfin, cette grande question ; comment se juger victime alors qu’on s’est cru libre et volontaire ?
    À titre extrêmement narcissique, je suis content de constater de voir plusieurs de mes intuitions confirmées, notamment quant au statut des lettres d' »amantes » reproduites (cf. commentaires), ou quant à la dépossession de soi-même qui advient lorsque l’on devient un matériau littéraire.
    L’écriture de Vanessa Springora atteint un équilibre intéressant entre détachement, honnêteté, et sentiment. []
  2. Si le fait de consentir est bien entendu un préalable juridique et moral indispensable à toute relation charnelle, le consentement n’est pas synonyme de désir ou d’envie, il n’est la promesse d’aucun plaisir ou d’aucun bonheur, il s’arrache, il s’obtient par ruse ou par forfait, il se négocie, et peut même se transformer en piège lorsque l’on veut revenir dessus. []
  3. Il ne s’agit pas d’un « droit de réponse » mais bien d’un choix de publication de la part de l’Express, dont la directrice de rédaction dit : « Nous publions car la parole contradictoire est une des bases de notre métier et du souci de liberté qui le définit. ». Le fait que ça ne soit pas un « droit de réponse » imposée par voie judiciaire explique que le texte ne développe pas d’arguments vis à vis d’un article précis qu’a publié l’Express. []
  4. Au passage, je me demande si des parias d’un moment tels que Dieudonné ou Mehdi Meklat ont envoyé des textes disant leur vérité à des newsmags. Il ne me semble pas en avoir vu publier ! []
  5. Dans son texte, Matzneff prend parti pour le mot « autrice » contre le mot « auteure » : « (je préfère autrice, utilisé par Brantôme et la marquise de Sévigné, au plat auteure suggéré par une mode que j’espère sans lendemain) ». Je me demande s’il en espère un brevet de féminisme ! []
  6. Le démiurge est convoqué à nouveau en fin de texte : « Que Dieu ait pitié de nous ; qu’Il te protège mieux que je n’ai été capable de te protéger. Je garderai toujours, brûlant dans ma mémoire et mon cœur tel un cierge devant l’icône [Gabriel Matzneff est chrétien orthodoxe] du Christ, une image lumineuse de toi ». []
  7. « La faute de mon passé. La faute, Vanessa, d’avoir avant notre rencontre, publié des livres qui te blessèrent, te tourmentèrent ; qui après de si longs mois de bonheur, de passion, t’empêchèrent de continuer à vivre nos amours dans la paix et la bienheureuse insouciance ». []

4 réflexions sur « Séparer l’art de l’homme triste »

  1. J'ai lu, moi

    Un extrait du livre :

    « Non seulement G. n’hésite pas à reproduire dans ses livres les lettres de ses conquêtes, mais toutes se ressemblent étrangement. Par leur style, leur exaltation, et même par leur vocabulaire, elles semblent constituer un même corpus s’étalant sur des années, où s’entendrait la voix lointaine d’une jeune fille idéale, composée de toutes les autres. Chacune témoigne d’un amour aussi céleste que celui d’Héloïse et Abélard, aussi charnel que celui de Valmont et Tourvel. On croirait lire la prose naïve et désuète d’amoureuses d’un autre siècle. Ce ne sont pas les mots de gamines de notre âge, ce sont les termes universels et atemporels de la littérature épistolaire amoureuse. G. nous les souffle en silence, les insuffle dans notre langue même. Nous dépossède de nos propres mots. »

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    1. J'ai lu, moi

      SUITE : « Les miennes ne s’en distinguent pas. Toutes les jeunes filles un peu « littéraires » écrivent-elles de la même manière entre quatorze et dix-huit ans ? Ou bien ai-je été moi aussi influencée par le style très uniforme de ces lettres d’amour après en avoir lu quelques-unes dans les livres de G. ? Je penche plutôt pour l’idée d’une sorte de « cahier des charges » implicite auquel je me serais conformée d’instinct.
      Avec le recul, je m’en rends bien compte, il s’agit d’un jeu de dupes : reproduire de livre en livre, avec un même fétichisme, cette littérature de jeunes filles en fleurs permet à G. d’asseoir son image de séducteur. Ces lettres sont aussi, de façon plus pernicieuse, le gage qu’il n’est pas le monstre qu’on décrit. »

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    2. J'ai lu, moi

      « Les écrivains sont des gens qui ne gagnent pas toujours à être connus. On aurait tort de croire qu’ils sont comme tout le monde. Ils sont bien pires.
      Ce sont des vampires. »
      (Vanessa Springora)

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