Luc fait rire

Comme disent les médecins, pour rester en bonne santé, il faut s’énerver une fois par jour (c’est pas ça ?). Aujourd’hui ça tombe sur Luc Ferry, philosophe et ancien ministre.
J’admets que mon titre est un peu nul, mais bon, ce sont les vacances..

Les philosophes médiatiques savent prendre un ton raisonnable pour émettre des opinions qui ne sont pas toujours si raisonnables ou qui relèvent de la philosophie de comptoir, et pas toujours de la bonne philosophie de comptoir. Cette année, par exemple, Luc Ferry appelait les policiers à utiliser leurs armes contre les Gilets Jaunes et se demandait pourquoi le gouvernement ne déployait pas l’armée pour faire cesser ce mouvement, que par ailleurs il affirme soutenir, allez comprendre.
Et il y a quelques jours, Le Point a publié une interview de Luc Ferry où ce dernier reprend un de ses thèmes redondants : les écolos sont des fachos. L’interview contient plusieurs longues citations, j’en déduis qu’elle a été réalisée par écrit ou corrigée avant publication, et donc, que l’interviewé maîtrise ses propos et peut en être totalement jugé comptable.

Luc Ferry est une victime célèbre de l’autonomie des universités : ayant un budget serré à boucler, l’université Paris-Diderot avait fini par lui réclamer d’assurer les cours pour lesquels il était payé, ou au moins de rembourser les 4500 euros mensuels de son salaire. N’étant intéressé par aucune des deux solutions, il avait alors pris sa retraite.
(photo : Luc Ferry au Forum CB Richard Ellis – cliché CBRE France/Wikimedia Commons)

Le Point interviewe Luc Ferry pour lui demander s’il existe des liens entre écologie et fascisme. Sachant que le philosophe a écrit au siècle dernier un livre dont c’était la thèse centrale1, je doute que l’intervieweur s’attendait à une réponse mesurée. Un des prétextes de l’interview est que Patrick Crusius, auteur du meurtre de 22 personnes dans un supermarché d’El Paso, avait intitulé le texte dans lequel il justifiait le massacre Une vérité qui dérange, « comme le documentaire d’Al Gore », précise Le Point, qui n’a pas vraiment le sens de la nuance, car le titre du documentaire d’Al Gore est An inconvenient truth, tandis que le texte de Patrick Crusius est The Inconvinient truth. « La » vérité qui dérange et non « Une » vérité qui dérange. On ne peut pas écarter l’idée que l’auteur de la tuerie ait voulu faire une référence au titre de l’œuvre d’Al Gore mais si oui, c’est sans grand souci d’exactitude et sans semer d’indices allant dans ce sens. Si son texte mentionne quelques thèmes liés à l’environnement, il ne parle pas du tout de réchauffement climatique (le sujet d’Al Gore). Quant à la « vérité qui dérange » sur laquelle il essaie d’attirer l’attention, ce n’est pas le dérèglement du climat, c’est en fait la théorie d’un complot organisé notamment par les Démocrates (le parti d’Al Gore) pour favoriser l’invasion du Texas par des mexicains. Eh oui, car malgré son nom, la ville d’El Paso ne se trouve pas (enfin plus) au Mexique, mais bien aux États-Unis.
Du reste, si Crusius réagit aux menaces écologistes, c’est en affirmant que la solution n’est pas de changer de mode de vie, mais de se débarrasser d’un maximum de non-étasuniens pour que le mode de vie des étasuniens reste soutenable :

I just want to say that I love the people of this country, but god damn most of y’all are just too stubborn to change your lifestyle. So the next logical step is to decrease the number of people in America using resources. If we can get rid of enough people, then our way of life can become more sustainable.

Patrick Crusius, The Inconvenient Truth

L’un dans l’autre, il est un peu spécieux, voire assez malhonnête de faire un rapprochement entre ce texte raciste et les préoccupations écologistes d’Al Gore. Si on devait rapprocher ce qui motive le tueur de la pensée d’une autre figure politique des États-Unis, on penserait plus aisément au « The American way of life is not up for negotiations. Period » que George Bush père répondait aux écologistes du sommet de Rio en 1992.

« Marchez au lieu de rouler », sticker. Piqué sur le compte Instagram ActionMinimum. Aussi présent sur Twitter.

Revenons à Luc Ferry.
En introduction de l’interview, il prend la précaution de dire qu’il est tout à fait légitime de se soucier des problèmes environnementaux tant qu’il n’est pas question de s’en prendre au système capitaliste. L’obsession de la destruction du système capitaliste, dit-il, est le point commun entre l’extrême-droite et le gauchisme2.
La suite du texte est un brouet assez indigeste. Ferry rappelle par exemple que les premières lois votées par les Nazis concernaient la défense des animaux et de la beauté de la nature, préoccupation qui selon lui est directement tributaire de la contestation de la Révolution française et du rejet des Lumières par les Romantiques. Je ne suis pas historien des idées mais je trouve toujours étrange de présenter deux périodes successives comme adversaires. Ne peut-on voir des germes du Romantisme chez Jean-Jacques Rousseau — qui, sans contresens anachronique qui en ferait un précurseur de l’écologie politique, est bien le philosophe de la Nature —, ou chez Immanuel Kant, qui a théorisé la question du Sublime et la distinction entre beauté et utilité, notions centrales du Romantisme ?
Et il faudrait oublier que le Romantisme peut certes être vu comme une réponse aux limites du rationalisme, mais au moins autant comme une réaction à la Révolution industrielle qui commençait, ou aux guerres massives qui ont épuisé les peuples à l’entrée dans le XIXe siècle. Mais admettons, je me sens trop ignorant pour en débattre sérieusement.
En revanche, pour parler concrètement, si le régime nazi n’était resté dans l’Histoire que pour son attachement à la préservation de la Nature, si l’on n’avait que ce crime à lui reprocher, ça se saurait. Et si tout gouvernement d’extrême-droite (Jair Bolsonaro, en ce moment, par exemple) était fondamentalement écologiste, ça se saurait aussi.

« Décroissance ». Sticker. Piqué sur le compte Instagam ActionMinimum.

Le Point demande ensuite à Luc Ferry ce qu’il pense de l’objection des écologistes qui
considèrent que la récupération des thèmes environnementalistes par l’extrême-droite n’est qu’une forme de green-washing. Je ne me souviens pas avoir entendu souvent cette objection, personnellement. Les gens qui connaissent un peu l’histoire de l’écologie politique savent que celle-ci a plusieurs sources, dont une part est indissociable de valeurs réactionnaires : Ravage de Barjavel (qui place le retour à l’arrière-pays niçois comme alternative à la corruption de la ville, dans une ambiance bien pétainiste) ; l’Anthroposophie ; le très catholique et sexiste Lanza del Vasto ; Brigitte Bardot ; Pierre Rabhi… Mais il existe aussi une écologie politique plutôt humaniste, tiers-mondiste, féministe, progressiste, anarchiste : Thoreau, Reclus, Anders, Arendt, Illich… Et c’est justement celle que Ferry qualifie de « gauchiste ».
Je ne résiste pas à la tentation de citer l’intégralité de la réponse, en mettant en gras les parties qui selon moi mériteraient d’être soutenues par des rires enregistrés tant elles me semblent outrancières ou ridicules :

Il y a pourtant bien un point commun entre le brun et le rouge, à savoir l’anticapitalisme radical, la défense de la nature contre l’Occident libéral, un thème que l’on voit transparaître aussi bien dans un film à succès comme Danse avec les loups que dans la littérature néoromantique ou néomarxiste. Gauchos comme fachos veulent que nous renoncions à nos voitures et à nos avions, à nos climatiseurs et à nos ordinateurs, à nos smartphones, nos usines ou nos hôpitaux hi-tech, voire à nos enfants pour sauver la planète. Cet écologisme mortifère, punitif, à vocation totalitaire, n’est en réalité que le substitut des diverses variantes d’un marxisme-léninisme défunt associé pour l’occasion à quelques relents de religion réactionnaire. Après la chute du communisme, la haine du libéralisme devait absolument trouver une autre voie. Quand les maos ont été obligés de reconnaître que leur idéal sublime avait quand même entraîné la mort de soixante millions d’innocents dans des conditions atroces, il leur a fallu inventer autre chose pour continuer le combat contre la liberté. Miracle ! L’écologisme fit rapidement figure de candidat idéal. Nourri de constats plus ou moins scientifiques, il prit la place du Petit Livre rouge. Du rouge au vert, il n’y avait qu’un pas, bien vite franchi par ceux qui voulaient à tout prix réinventer des mesures coercitives pour continuer la lutte finale contre nos démocraties. De là le fait qu’on les appela des « pastèques » : verts à l’extérieur, rouge à l’intérieur.

Danse avec les loups (Kevin Costner, 1990).
Héros lors de la guerre de Sécession, John Dunbar vit planqué dans une cabane. Ses seuls amis sont un loup, un cheval et des sioux avec qui il échafaude un plan diabolique : détruire le monde occidental et la démocratie en empêchant Luc Ferry d’utiliser sa voiture.

La thèse de Luc Ferry est donc celle-ci : puisque le Communisme n’a pas fonctionné, il fallait trouver autre chose pour maltraiter les gens et les priver de leurs libertés. Le tri sélectif, la taxe carbone, les pistes cyclables, les ados qui deviennent subitement végétariens et les épiceries bio ! Il ne semble pas imaginable, pour Luc Ferry, que ce soit le souci de la pérennité de la planète qui préoccupe les écologistes, ce serait trop simple.
Il ne paraît pas avoir remarqué le fait que les communistes un peu radicaux (Trotskistes, Maoïstes) considèrent souvent encore, malgré l’urgence, que les questions environnementales (tout comme le féminisme, du reste) ne servent qu’à détourner les prolétaires du seul combat qui vaille : celui des travailleurs contre la bourgeoisie.

Revenons à la question de la surpopulation.
S’il est indiscutable que l’angoisse de la surpopulation est fondamentale dans l’histoire de l’écologie politique, et si elle est aussi au cœur des fantasmes des tenants de la théorie du « Grand Remplacement », c’est avant tout parce que la population mondiale augmente effectivement comme jamais dans l’histoire3, tandis que la Terre ne s’agrandit pas et que ses mers, ses sols, ses sous-sols s’épuisent. La Révolution verte et les progrès de la médecine l’ont permis, et humainement, on aura du mal à se plaindre de l’augmentation de l’espérance de vie et de la quasi disparition des famines aux causes non-politiques, mais c’est un fait, notre nombre augmente et nous en sommes tous suffisamment conscients pour nous demander s’il y a de la place pour tous, pour nous demander ce qui se passera lorsque le système craquera. Et cette angoisse peut avoir des effets bien avant que les vrais problèmes ne soient flagrants, comme le disait Claude Lévi-Strauss quelques années avant sa mort :

Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même, parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces bien essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué.

Claude Lévi-Strauss, L’ethnologue devant les identités nationales (2005)

Le texte de Lévi-Strauss parle avant tout de la responsabilité que l’Humanité a vis à vis de l’ensemble du vivant, et appelle à s’intéresser aux civilisations qui ont cherché à maintenir un équilibre raisonnable entre l’Humain et la nature — et donc surtout pas la civilisation industrieuse née en Europe (mais devenue mondiale) à la Renaissance, fondée sur l’exploitation, la prédation, le gâchis. Certains l’ont lu à mon avis de travers, choisissant de croire qu’il appelait au repli nationaliste4.

« Travaillons moins », sticker. Piqué sur le compte Instagram ActionMinimum

Luc Ferry présente donc l’Écologie comme un moyen de nuire à « l’Occident libéral ». Si nombre de mouvances écologistes considèrent l’économie libérale comme une cause de l’accélération de nos problèmes environnementaux et entendent au minimum l’encadrer, il me semble qu’il est rare que les mêmes lient ça à un combat entre « Occident » et… Et quoi, et qui, au fait ?
Cette division de notre Monde, très « Choc des civilisations », très « eux ou nous », est précisément ce qui distingue les suprémacistes des tenants de l’écologie politique « gauchiste »5 qui scandalise Ferry.
En fait, en mentionnant « l’Occident libéral », Luc Ferry valide une grille de lecture d’extrême-droite6. L’interview ne dit pas ce que Luc Ferry propose, lui, en matière d’écologie. J’ai lu dans une ancienne interview qu’il soutenait le Transhumanisme — idéologie de la démesure pour laquelle les problèmes environnementaux trouveront une solution technologique, en tout cas pour l’élite qui saura en profiter —, et on se souvient qu’il a aidé Laurent Wauquiez (dont l’engagement écologiste est me semble-t-il minimal) à mettre au point son programme politique (mauvais cheval !). On sait qu’il est trouve la corrida cruelle et qu’il aime les chats, un peu comme tout le monde, quoi. On sait aussi, de par son livre, qu’il est contre l’écologie qu’il nomme « profonde », celle qui croit affirme la nature est un système et qui pense que nous avons le devoir de repenser la manière dont nous y participons.
Ce que d’autres nomment l’écologie, quoi.

  1. Luc Ferry, Le Nouvel ordre écologique, Grasset 1992. []
  2. Plusieurs fois dans l’histoire l’extrême-droite a affirmé s’en prendre au capitalisme, c’est vrai, mais une fois au pouvoir, je ne vois pas d’exemple flagrant qui montre que le projet ait été très sincère. Au contraire, l’interdiction de manifester ou de se syndiquer – mesures dont le capitalisme s’accommode assez bien – font partie des mesures habituelles de ce genre de régime. []
  3. La population mondiale a plus que doublé depuis l’année ma naissance (1968) et, malgré un léger ralentissement, elle augmente encore de plus d’un pour cent par an. On parle souvent du Phylloxéra, de l’écrevisse de Louisanne ou du Frelon asiatique comme autant d’espèces invasives qui perturbent l’éco-système, mais l’homo-sapiens techno-industriel motorisé n’est pas mal non plus dans le registre, il pend beaucoup de place et il n’a même pas l’excuse d’ignorer sa propre propagation. []
  4. Exemple : Identité nationale : Lévi-Strauss aurait fait bondir la gauche (Yves Thréard le 4 novembre 2009). []
  5. Je cite : « Beaucoup d’observateurs ont peur de discréditer un juste combat pour la protection de la nature en le rapportant à des idéologies funestes comme le fascisme, le nazisme, et j’ajouterai aussi le gauchisme dont on parle en effet moins, mais qui est l’arrière-fond idéologique dominant des Verts. » []
  6. Lire aussi la tribune Luc Ferry: «Sauver la planète ou détruire l’Occident?», parue début juillet dans le Figaro. []

4 réflexions sur « Luc fait rire »

  1. ianux

    « L’obsession de la destruction du système capitaliste, dit-il, est le point commun entre l’extrême-droite et le gauchisme. » Il ne faudrait quand même pas oublier que dans « extrème-droite » il y a « droite », hein. Les programmes présidentiels de Le Pen père était ultra-libéraux (privatisation, baisse du nombre de fonctionnaires et des aides sociales, etc), et même si sa fille fait mine de mettre de l’eau dans son vin (ce que les médias valident en la traitant de « populiste ») en recentrant son discours sur le social voire le sociétale, on est quand même très très loin de l’anti-capitalisme.

    Pour en revenir à Ferry, je crois le type sincère. En effet, en temps que baby-boomer, et a fortiori en tant que penseur médiatique en carton-pâte qui a eu à assumer des responsabilités politiques, il est responsable au premier degré de la situation catastrophique dans laquelle nous sommes. Cette dissonance cognitive étant impossible à assumer, il est donc nécessaire que ce soit les écolo-gauchistes qui soient dans le camp du mal. Ainsi, il dort bien la nuit, sans remettre en question le système qui l’a amené là où il est.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @ianux : oui, c’est arrivé souvent que l’extrême-droite affirme être anti-capitaliste (notamment les extrêmes-droites des 1930s) mais ça n’est pas vraiment ce qui les caractérise une fois au pouvoir, ni même une question abordée très concrètement dans leurs programmes.
      Il est bien possible que Ferry se sente un devoir de refuser de réfléchir une situation dont il est responsable, dans un autre registre, il avait fait ça avec les maths : quand Villani a émis des propositions pour réconcilier les écoliers et les maths, l’ancien ministre de l’éducation nationale a répondu que les maths ne servent à rien… On comprend qu’il n’en ait pas fait une priorité quand il était aux affaires.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Arthur Marthin : on doit être connecté pour accéder à un compte Instagram ? Bah. Il y a aussi le compte Twitter, alors.

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