De l’interprétation d’un dessin d’actualité

Laurent Sourisseau dit Riss, rédacteur en chef de Charlie Hebdo1, est à nouveau pointé du doigt pour un de ses dessins. Notamment par moi. En effet, j’ai fait partie de ceux qui y ont perçu une vision du monde comparable à celle de la rédaction de Valeurs Actuelles, ce qui m’a entraîné dans des discussions éparses sur Twitter. J’ai rédigé l’article qui suit pour évoquer tout cela, en exposant mes vues et en profitant des réflexions complémentaires que les conversations m’ont apporté. Voici le dessin en question :

Cette année l’Assomption (15 août) tombait en même temps que le Hadj, occasionnant sans doute un important trafic aérien vers Lisbonne/Fatima et Tarbes/Lourdes, mais là, Riss, il ferme sa gueule ! (etc.)

Comme on me l’a fait remarquer ici et là, le dessin en question n’est pas à lire au premier degré, ce n’est pas Riss qui s’insurge contre un deux-poids-deux-mesures qui rendraient les convictions écologistes de Greta Thunberg moins affirmées lorsque les avions servent à transporter des pèlerins musulmans que lorsqu’ils servent au tourisme de masse. Non, il se moque, en fait, de ceux qui ont le réflexe d’utiliser l’argument du combat sélectif pour disqualifier le combat tout court.
Et peut-être même se moque-t-il de ceux qui considèrent que les progressistes que sont censés être les écologistes abaissent leurs exigences lorsqu’ils risquent de vexer des musulmans. C’est un lieu commun des réactionnaires — lesquels, de leur côté, ne s’intéressent à l’écologie, aux droits des femmes ou des homosexuels que lorsque ça leur sert à conspuer les musulmans.
Il existe un indice qui accrédite plus ou moins cette interprétation : dans son éditorial du même numéro, Riss parle aussi du changement climatique, et sa position est sans équivoque, il félicite Greta Thunberg d’amener le débat sur la question de la manière dont nous nous déplaçons : Greta Thunberg veut aller aux États-Unis, mais en bateau à voile afin de produire le moins possible de CO2. Les ricaneurs ricaneront, mais cette initiative nous oblige à réfléchir sur ce que voyager veut dire. Pourquoi se déplacer ? Pour aller où ? Pour faire quoi ? (…)

Dans un numéro précédent, Riss avait placé Greta Thunberg en couverture avec le titre « ces autistes qui dirigent le monde. Leurs réseaux. Leurs financements. Leurs tutos beauté ». Il se moquait sans équivoque non de la jeune militante écologiste ou des autistes, mais bien des newsmags tels le Nouvel Observateur, Le Point et l’Express qui font régulièrement des couvertures racoleuses au sujet des Francs-maçons.

La défense est crédible : qu’aurait-il voulu dire d’autre, du reste ?
Des dessinateurs plus soucieux que l’on sache où ils se positionnent auraient sans doute placé le « Et là, comme par hasard… » dans la bouche d’un personnage, d’un beauf à la Cabu, par exemple. Mais on peut accepter que Riss compte sur l’intelligence du public, ou plutôt sur sa connivence, c’est à dire qu’il compte sur le fait que ses lecteurs — qui n’ignorent pas que Charlie Hebdo a toujours été un journal écolo — savent que ce n’est pas ce qu’il pense lui, et comprennent qu’il ne fait que se moquer de ceux qui émettent ce genre de réflexion.

Mais bon, la vie n’est pas toujours facile quand on veut être raffiné, car tout le monde ne l’est pas. Ainsi, le vice-président de Debout la France semble convaincu que lorsqu’elle critique les voyages en avion de l’un, Greta Thunberg omet sciemment de mentionner le fait que des musulmans prennent l’avion aussi. Et il semble convaincu que c’est le message de Riss :

En tant que dessinateur amateur, je comprends tout à fait le plaisir qu’il y a à caricaturer la mine renfrognée et sérieuse de Greta Thunberg.

Et il n’est pas le seul, les commentaires sur les réseaux sociaux en attestent.
J’ai lu des interprétations proches, qui là encore prenaient le dessin au premier degré mais surinterprétaient favorablement l’objet de la moquerie : ce ne serait pas une critique des croyants, mais une dénonciation du business du pèlerinage ; pas une critique de l’écologie, mais une mise en question du produit médiatique qu’est devenu Greta Thunberg.
La seule chose certaine est donc que tout le monde ne s’accorde pas sur le sens exact qu’il faut donner à ce dessin. Bien sûr, Riss n’est pas responsable de la réception qui est faite de son œuvre, laquelle engage autant les préjugés et les biais du récepteur que les intentions de l’émetteur. Il y a de nombreux paramètres à évaluer : à quel public s’adresse le dessin ? Quel est son contexte éditorial ? Quelle est l’actualité ? Que racontent les autres dessins du même auteur ? Un dessin, enfin, contient un peu de la personnalité et de la vision du monde de son créateur, une part qui peut affleurer sans que l’auteur en soit conscient ni ne la maîtrise. Je crois même pour ma part que dans tout second degré, il faut lire un peu de premier degré.
Et c’est à ce moment que je vois chez Riss quelqu’un qui partage, sans doute sans le vouloir, sans doute sans se voir ainsi lui-même, la grille d’analyse du monde de Valeurs actuelles.
D’autant qu’il a un passif. On se rappellera notamment de l’éditorial dans lequel il expliquait que ce qui rendait possibles les attentats djihadistes, c’était le boulanger musulman qui n’a rien fait de mal mais qui ne vend pas de sandwichs au jambon, la femme voilée qui n’a rien fait de mal mais qui est voilée, et Tariq Ramadan qui (accusation assez grave, tout de même !) garde les mains propres mais n’en est pas moins le cerveau, ou en tout cas l’inspirateur des meurtres.

Et puis il y a ces deux dessins2, qui me semblent éminemment problématiques :

On parle de réchauffement climatique ? Le dessinateur pense à l’Islam. Des jeunes africaines sont enlevées par des membres d’une secte islamiste auxquels elles sont mariées de force ? Le dessinateur pense aux Allocations familiales. Un enfant de trois ans dont la famille fuit la guerre meurt noyé en Méditerranée ? Riss pense aux délinquants sexuels en Allemagne3.
L’idée du combat sélectif islamophile des gauchistes ; l’association immédiate entre « femmes africaines » et « allocations familiales » ; l’association entre « réfugié » et « violeur », voilà autant de thèmes qui appartiennent sans équivoque au paysage mental des lecteurs de Valeurs Actuelles, et le fait que ces thèmes viennent si facilement à Riss prouve, à mon avis, qu’il partage au moins un peu une telle vision du monde.

Riss a vu ses amis et collègues massacrés au nom de l’Islam, il a lui-même reçu une balle dans le bras, ce n’est pas moi qui lui reprocherais les peurs xénophobes qui percent parfois dans sa production. Mais je m’étonne que tant de gens s’interdisent de les voir.
Quand Zemmour ou Onfray disent des conneries, c’est le scandale, mais comme par hasard, quand c’est Riss, tout le monde ferme sa gueule ! (humour).

Lire ailleurs : Le second degré illisible (André Gunthert).
Anciens articles de ma plume sur le sujet : Le cas Siné (2018) ; Où est Charlie ? (2012) ; Le mauvais goût et le blasphème dans le dessin d’actualité (2015) ; Le premier dessin de presse qui m’ait fait rire (2015) ; Doit-on faire l’exégèse de l’humour bête-et-méchant ? (2016)

  1. Je connais assez bien Charlie Hebdo, le premier dessin d’humour que j’ai compris était une couverture de Reiser, en 1974 ! J’ai suivi ce journal à sa renaissance pendant les années 1990,, et j’ai comme tout le monde été affligé, ulcéré, par l’attentat contre sa rédaction. Régulièrement, notamment l’été, j’achète un numéro, pour voir. Mais je dois dire que ce n’est plus le même journal. Non seulement parce qu’il ne reste guère que Willem comme grand artiste, et Coco et Vuillemin (parmi les vivants on regrettera Catherine Meurisse et Luz !) comme bons auteurs, mais aussi parce que quelque chose me semble cassé, malade, quelque chose ne fonctionne plus. La vocation sérieuse amenée par Philippe Val ou Caroline Fourest, la mission politique que s’est imposé le journal avec le procès des caricatures, l’incendie, et enfin l’attentat, tout ça fait que je n’arrive plus à croire à un fanzine de joyeux et irresponsables déconneurs. Cela fera peut-être l’objet d’un futur article, même si j’ai déjà écrit sur le sujet ailleurs. []
  2. Beaucoup de gens généralisent et attribuent à Riss une obsession malsaine de l’Islam. Statistiquement, je ne pense pas que ça soit juste, il n’y a sans doute pas tant de dessins que cela que l’on peut brocarder pour le démontrer.
    J’ai d’ailleurs déjà défendu certains dessins de Riss contre une interprétation raciste, comme un autre dessin sur le petit Aylan, qui avait choqué le monde entier. []
  3. On notera au passage une certaine insensibilité au destin des femmes face au viol. []

19 réflexions sur « De l’interprétation d’un dessin d’actualité »

  1. Julie

    Chouette, on peut répondre sur le blog (je me méfie des débats sur ce genre de sujet sur Twitter)

    Pour le dessin sur Greta Thunberg, je trouve que le Bouseux mag résume assez bien le propos là https://twitter.com/LeBouseuxMag/status/1162011359929913345 (mais c’est aussi le cas dans ce billet de blog).

    Je ne suis pas trop fan de Riss personnellement, que je trouve souvent un peu aigri et pas très drôle. (son texte sur Greta Thunberg est bien, cela dit)

    Mais à sa décharge, je crois que sur les deux dessins que vous pointez, il faut inverser le contexte : les agressions de Cologne ont lieu pour le nouvel an 2016, quelques mois après la découverte du corps du petit Aylan (début septembre 2015 si je me rappelle bien). C’est ça le contexte. Donc à ce moment où l’extrême-droite instrumentalise à fond ces agressions, notamment pour dénoncer la politique d’accueil de Merkel, Riss rappelle (d’une façon qui tombe tout à fait à plat, on est d’accord) que des gosses meurent sur le chemin de l’Allemagne.

    Sur les esclaves sexuelles de Boko Haram, il me semble, mais je n’arrive pas à retrouver la référence précise, que le contexte c’était une sortie complètement débile d’un mec de droite ou d’extrême-droite sur le thème des migrants qui viendraient en Europe pour toucher des allocs. Dénonciation par l’absurde : c’est clair que si tu es esclave sexuelle, ta première préoccupation c’est les allocs en Europe.

    Donc, comme je disais, il faut inverser. On parle d’agressions sexuelles de migrants ? Riss pense au gosse qui est mort. On parle de gens qui viennent seulement pour les allocs ? Riss pense aux gens qui sont esclaves sexuelles.

    Pour aller plus loin, sur le fond de la question, je trouve que ces deux billets, respectivement de Daniel Schneidermann (là : https://www.arretsurimages.net/chroniques/le-matinaute/lettre-a-riss-aux-bons-soins-dinternet) et sur Slate (là : http://www.slate.fr/story/106895/apres-attentats-janvier-comprend-toujours-pas-humour-charlie-hebdo) posent assez bien quelques enjeux. L’humour de Charlie est ultra-référencé, repose sur la connivence et en plus c’est un humour d’actualité, c’est à dire qu’il se comprend dans le contexte d’actu exact de la semaine. Du coup, il est facilement très incompréhensible quand on le sort de son contexte et qu’on le conserve dans un coin d’Internet.
    Et en plus, comme le dit assez bien Daniel Schneidermann, c’est un humour où le dessinateur se lâche, il dessine, tape sur tout le monde, des fois ça marche et des fois ça tombe à côté, mais c’est pas grave normalement, un dessin chasse l’autre. Et là les dessins foirés sont gravés dans le marbre d’Internet.

    En 2015, j’avais pas mal discuté de toutes ces questions sur les forums d’Arrêt sur Images. Un des habitués, qui dessine de son côté et connaît assez bien Charlie Hebdo, posait une question complémentaire assez intéressante : Charlie Hebdo fonctionne souvent en réutilisant des tropes racistes de façon distanciée (ex : Mahomet avec un turban, les migrants avec de grosses lèvres, etc.), globalement pour se moquer de la représentation plutôt que du sujet (bon sang, qu’est ce que ça fait pédant, quand on le dit comme ça). Mais est-ce qu’en usant de ces stéréotypes, même pour les dénoncer, on ne les renforce pas ? Est-ce qu’il n’y a pas un moment où ça devient raciste ? ça se débat.
    (J’allais dire : ce serait bien si Charlie Hebdo accueillait des dessinateurs d’horizons plus divers, pour corriger ça. Mais je viens de me rappeler qu’ils ont toujours participé, Charb notamment, aux mouvements de défense de la satire et des dessinateurs de presse dans le monde. Je me risquerai pas à donner une leçon).

    Personnellement, je suis assez gênée de la charge symbolique qu’a pris cette question. Je préfère ne pas en discuter sur Twitter, parce que je ne sais pas comment réagiraient mes amis islamo-gauchistes (je suis islamo-gauchiste. Et j’aime bien Charlie Hebdo, du moins je l’ai beaucoup apprécié pendant longtemps, malgré toutes les réserves envisageables). Le poids qui pèse sur Charlie Hebdo aujourd’hui est beaucoup trop énorme, entre les menaces terroristes, les gens qui scrutent les dessins, ou encore ceux qui considèrent que c’est la République, le monde libre contre l’obscurantisme ou on ne sait pas trop quoi. Avec un truc comme Charlie Hebdo, ce n’est pas cela qui devrait se passer. On devrait pouvoir juste en causer à table entre gauchos et leur dire des fois : « putain mais enfin, ce dessin, c’est juste pas possible ! »

    Le beau, le pur dans tout ça, pour moi, c’est Luz, même s’il lui est arrivé à lui aussi de faire des dessins pourris. Quelques jours après les attentats, il avait donné cette belle interview aux Inrocks : https://www.lesinrocks.com/2015/01/10/actualite/actualite/luz-tout-le-monde-nous-regarde-est-devenu-des-symboles/
    « – Charb estimait qu’on pouvait continuer à faire tomber les tabous et les symboles. Sauf qu’aujourd’hui, nous somme le symbole. Comment détruire un symbole qui est soi-même ?
    – Je ne sais pas.
    – Moi non plus. Je ne trouverais pas la réponse cette semaine et je ne suis pas sûr de la trouver un jour. Nous allons sortir Charlie. Je vais me forcer. Je vais penser aux copains morts, mais qui ne sont pas tombés pour la France ! Aujourd’hui, on a l’impression que Charlie est tombé pour la liberté d’expression. Nos copains sont juste morts. Nos copains qu’on aimait et dont on admirait tellement le talent. »

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @julie merci de ce long commentaire. Pour ne réagir que sur un point, quand vous écrivez : « Donc à ce moment où l’extrême-droite instrumentalise à fond ces agressions, notamment pour dénoncer la politique d’accueil de Merkel, Riss rappelle (d’une façon qui tombe tout à fait à plat, on est d’accord) que des gosses meurent sur le chemin de l’Allemagne. », c’est là le nœud du problème pour moi : ce dessin valide la vision du monde de l’extrême-droite, valide leur fantasme du migrant venu d’orient pour violer nos femmes. Je ne vois rien qui soit « par l’absurde » ici quand c’est une vision des choses qu’un quart des Français disent et qu’une moitié des Français pense sans doute. J’y vois une validation. Deux mois plus tard, dans un édito extrêmement clair, Riss a écrit noir sur blanc que tout musulman était un complice des terroristes. À un moment, et sans le juger (je n’ai pas vécu ce qu’il a vécu), j’ai peur qu’il faille admettre qu’il a choisi un camp.

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      1. Julie

        Il y a une nuance cela dit, c’est que quand Riss fait le dessin, il ne parle pas d’un fantasme mais d’un événement précis, qui a eu lieu, de façon assez massive (l’agression d’une centaine de femmes à Cologne lors du nouvel an 2016, donc, par des mecs-qui-trainaient-dehors-en-face-de-la-gare-issus-de-l’immigration. D’ailleurs pas du tout par des Syriens). Donc l’événement en lui-même illustrant le fantasme (d’où le retentissement qu’il a eu dans la fachosphère), c’est difficile d’en parler sans en faire de même.
        Après, le dessin en lui-même est d’ultra mauvais goût et ne dit pas grand chose. Mais je me demande quel est son contexte de publication. A l’époque où je lisais Charlie Hebdo (début années 2000), si je me rappelle bien, il y avait une rubrique pour les dessins pas sortables, trop trash, en mode « les Unes auxquelles vous avez échappé ». ça m’étonnerait pas que ça vienne d’une telle rubrique.

        A la limite je suis plus gênée par celui sur les allocs, même en ayant en tête le contexte que je disais. Parce que c’est une Une, et parce que – au-delà du propos, dans la forme-même -, le dessin n’est pas sympa. Il y a zéro empathie pour les esclaves sexuelles de Boko Haram, le dessin du visage reprend des tropes racistes sans que ça se justifie par la dénonciation d’un regard particulier, et franchement, ça aurait mérité plus de subtilité et de sympathie même en voulant garder le même propos.

        Pour l’édito sur les attentats de Bruxelles, on est d’accord, c’est n’importe quoi, même sur le plan de la simple logique. Le truc que je vois pour atténuer le propos, c’est que Riss s’inscrit aussi dans la grande tradition de bouffeur de curé de Charlie Hebdo, qui a toujours fait de la religion une des sources de tous les maux. Donc ce qu’il dit sur l’Islam là, il le dirait peut-être (peut-être) aussi facilement d’une autre religion.

        Bon, je sens que mon propos risque de paraître un peu confus. Donc je résume : je ne pense pas, sur le fond, que Riss souscrive à la vision du monde de Valeurs Actuelles, parce qu’il est là où il est, parce qu’il est ami avec qui il est, et parce qu’il s’en moque souvent. Je pense aussi que ses dessins, comme tout ce qui relève de Charlie Hebdo ou presque, souffrent d’être sortis de leur contexte. Et les deux dessins sur Greta me paraissent tout à fait lisibles, même s’ils ne sont pas très sympas (on pige bien que Riss se fout de la gueule de la vision qu’en ont ses contempteurs quand il la dessine renfrognée comme ça, mais c’est quand même pas très chic concernant une ado qui est tout à fait mignonne).
        Ceci étant dit, je trouve depuis toujours (c’était déjà le cas quand je lisais CH) que ses dessins ne sont pas très sympas, pas très drôles, et je ne l’ai jamais trouvé très clair dans ses propos (il ne devrait pas être éditorialiste). Je crois que les gens qui étaient vraiment clairs et sympathiques à Charlie Hebdo nouvelle mouture sont soit morts de vieillesse, soit ont été tués, soit ont été éjectés ou sont partis dans les luttes internes qui ont suivi les attentats.

        (J’écris trop long ? Oui, j’écris trop long…)

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @Julie ni confus ni trop long, ça va 🙂
          Eh oui, la digue, ce qui sauve tout dessin issu de Charlie c’est qu’on sait bien que Charlie tape sur les curés, qu’on sait bien que Charlie est écolo, qu’on sait bien que Charlie se moque des fachos. Mais justement, qui dit « Je suis Charlie » ? Qui trouve que Riss est très drôle ? Malheureusement il suffit de voir les retweets pour constater que beaucoup de gens très Valeurs Actuelles (qui sans doute ne lisent pas Charlie toutes les semaines) repostent ce genre de dessins assortis de commentaires du genre « les bobos vont crier au scandale », « les gauchos ne vont pas aimer », « toute l’hypocrisie des écolos résumée en un dessin », etc. Cabu avait fait sa « une » sur Mahomet qui se lamentait d’être aimé par des cons… Ben, Charlie Hebdo n’est pas célébré que par des anars rigolos, loin de là !
          Je ne sais pas dans quelles conditions Luz et Catherine Meurisse ont quitté Charlie, s’ils étaient fâchés, j’avais l’impression qu’ils ne s’y retrouvaient plus, mais pas à cause du journal, plutôt parce qu’eux-mêmes avaient changé. En tout cas j’étais à un vernissage de Luz récemment, lui et C. Meurisse étaient là, mais aucun dessinateur actuel de Charlie (pour les gens dont je connais la tête en tout cas : Riss, Coco, Vuillemin) ne semble s’être déplacé. Alors peut-être y’a-t-il quelques cadavres dans le placard.

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          1. Julie

            Ça me paraît délicat d’analyser ce qui a poussé Luz et Catherine Meurisse à partir. Ils sont tous les deux arrivés en retard à la conf de rédac fatidique du 7 janvier 2015. A la fois là, et pas là. Et, Catherine Meurisse je connais moins, mais Luz, son grand ami, c’était Charb. Comment tu continues sans ton acolyte ?

            Sinon, je trouve que Charlie Hebdo a changé, beaucoup changé, ne serait-ce que par la somme des personnalités qui le faisaient et ne sont plus là. La dynamique du canard aussi a profondément bougé. Charlie Hebdo nouvelle génération a toujours eu cette ambiguité, ces deux pôles, entre le côté plus « de combat », sérieux, prêt à des alliances discutables, et le pôle plus léger, anar, plus dans la lignée du journal historique peut-être. Val vs Cavanna si on veut. Avec de vrais enjeux de pouvoir derrière d’ailleurs, il n’y a qu’à voir le docu que Denis Robert a réalisé sur Cavanna à la fin de sa vie, qui disait tout le mal qu’il pensait du traitement que Val lui avait réservé. Bref, les deux pôles se sont engueulés sur le Kosovo, sur Siné, sur la Palestine. Après les attentats, on les distinguait à ceux qui étaient capables de tenir le « je suis Charlie » sans sourciller, et ceux qui savaient que dans le fond c’était bidon. Et ensuite le pôle Riss – Malka (tendance Val, pour faire court) a éjecté les gens plus sains, genre Pelloux (et Zineb El-Rhazoui aussi, qui a évolué bizarrement aujourd’hui mais qui ne me paraît pas être trop dans le calcul), sur des questions de gros sous. Luz est parti peu après, sans commenter le tout, mais j’imagine que pour quelqu’un qui était là pour dessiner et taper sur la bêtise avec ses copains, c’était dur de tenir dans un bunker, avec Riss en mode moine-soldat et des guerres intestines.

            Là j’ai l’impression, mais je me trompe peut-être, que Riss, qui est le dernier dessinateur vraiment emblématique qui reste à Charlie Hebdo, est facilement instrumentalisé par ceux qui ont figé Charlie Hebdo dans le symbole. Lui-même, à mon sens, n’a jamais été trop positionné dans les deux pôles dont je parlais, et est trop confus dans ses positions pour se démarquer clairement. Du coup, Charlie Hebdo en lui-même est brumeux. Ceux qui étaient là pour autre chose en sont partis. Ils n’ont peut être plus grand chose à se dire. Nous même, on ne le lit plus : les gens qu’on aimait, ceux en qui on avait confiance et dont on était prêts à accueillir les conneries, n’y sont plus.

          2. Jean-no Auteur de l’article

            @Julie : je trouve que Coco a un certain talent. Elle aura du mal à quitter le journal, quelque part elle est liée pour toujours à l’attentat, c’est elle qui a ouvert la porte aux frères Kouachi – sans avoir le choix, mais c’est un fait, ça doit marquer à vie. Restent Vuillemin et Willem, grands auteurs. Parmi les petits jeunes il y a parfois des gens capables de sortir un bon dessin mais j’avoue que je ne retiens ni le trait ni les noms, ils n’ont pas encore de personnalités assez fortes pour ça, ou bien c’est moi qui ne lis le journal que trop épisodiquement pour les remarquer.

          3. Julie

            Oui, il y a Vuillemin et Willem, mais ils sont plutôt là à la marge dans CH, non ? On voit plus passer les dessins que fait Willem pour Libé que ceux pour Charlie Hebdo…

            Du coup, comme mes souvenirs datent et que je ne suis pas très au fait de Charlie Hebdo actuellement, je suis allée faire un tour sur leur page fb. Coco, j’aime bien ses dessins, moins ses dessins de presse à proprement parler. J’aime bien le trait de Juin, parmi les nouveaux. Et il n’y a qu’une seule Une sur les derniers mois que j’ai trouvé vraiment drôle, c’est celle de Riss sur le retour des djihadistes français en pleine crise des gilets jaunes (« le malaise »), parce qu’elle est absurde je crois.

            Bon, et les articles et titres en mode « laïcité de combat » que j’ai pu voir passer m’ont gonflée. Le principe de faire du voile un marqueur absolu, et l’incompréhension absolue de la gauche intersectionnelle (à défaut de meilleur terme). Au-delà du fait que je ne suis pas d’accord sur le fond, ça ne me paraît pas être du très bon journalisme d’opinion de gauche. Déjà c’est perdu d’avance (les nouvelles générations sont plus dans cette mouvance et beaucoup moins dans le côté laïcard à l’ancienne). Ensuite, c’est trop présent pour qu’on esquive la discussion, la diabolisation est une façon d’esquiver la discussion. Le canard paraîtrait plus intéressant à lire s’il y avait des gens à l’intérieur qui défendaient ça, et d’autres non, et qu’ils s’engueulaient. Là, à mon sens, c’est intellectuellement très étriqué. Du coup, sur ça et sur d’autres sujets sur lesquels a priori on serait plus d’accord, j’ai eu un peu l’impression que ça tournait en rond.

          4. Jean-no Auteur de l’article

            @Willem est dans Charlie depuis sa création. Cependant, il ne vient jamais aux conférences de rédaction. Vuillemin est arrivé, il me semble, après l’attentat, mais déjà auréolé d’une carrière, il est vraiment à part, je suppose. Sur le fond, je crois que Charlie Hebdo tente de rester anar, gaucho, écolo, mais tout en considérant effectivement comme ennemie tout un pan de l’extrême-gauche… C’est un ressenti de ma part plus qu’une analyse, car je ne lis pas assez souvent. Effectivement on n’a pas l’impression d’un débat, et les derniers numéros que j’ai acheté m’ont ennuyé.

          5. Julie

            Oui, je sais que Willem fait partie de CH depuis le début. Je connais peu CH canal historique, mais par contre j’ai lu une très grande partie des Charlie Mensuel, collection de mes parents, Willem est là dès le départ. Avec Wolinski en rédac-chef génial, très rapidement à la suite de Delfeil de Ton.

  2. Lien Rag

    « On parle de réchauffement climatique ? Le dessinateur pense à l’Islam. Des jeunes africaines sont enlevées par des membres d’une secte islamiste auxquels elles sont mariées de force ? Le dessinateur pense aux Allocations familiales. Un enfant de trois ans dont la famille fuit la guerre meurt noyé en Méditerranée ? Riss pense aux délinquants sexuels en Allemagne »

    Oui ben c’est un peu son métier justement que de faire ce genre de raisonnements absurdes…

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  3. Lien Rag

    « De rapprochements absurdes » je voulais dire…
    Oui le fanatisme inculte de Val rapproche Charlie de Valeurs Actuelles et Riss ne s’en est pas entièrement distancié, mais qu’on le critique pour ce qu’il fait, pas pour des procès d’intention liés à son humour particulier mais indéniable.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Lien Rag : des rapprochements absurdes, oui, mais c’est tout le problème ! Ici ce n’est pas si absurde, ça s’inscrit dans les fantasmes réacs !

      Répondre
      1. Johnny

        Loin de moi l’idée de mettre dos à dos les uns et les autres, mais des idées opposées peuvent très bien relever toutes deux de fantasmes réacs différents. Voir la main de l’Islam conquérant partout comme le fait VA est évidemment un fantasme d’extrême-droite ; mais penser à l’inverse que la religion (quelle qu’elle soit) est une chose anodine (pensée qui relève par ailleurs souvent d’une neutralité bienveillante pas détestable), c’est aussi donner une forme de blanc-seing à une pensée réactionnaire.
        C’est un sentiment un peu confus que j’ai à chaque polémique du type burkini : d’un côté la colère devant la manière dont on dresse la population soi-disant authentique contre ceux qui n’en feraient pas tout à fait partie ; et d’un autre côté l’impossibilité de m’empêcher de penser que ce type de vêtements témoigne d’une vision des rapports humains assez déplaisante.
        Alors en général je laisse tomber parce que le deuxième point est peut-être moins immédiatement grave que le premier, et parce qu’il me semble difficile dans le contexte actuel d’exprimer une critique « légitime » de l’Islam sans qu’elle vienne s’ajouter de manière indiscernable à une masse de propos parfaitement dégueulasses.
        Riss n’a pas cette prudence. Je pense qu’il a tort mais je n’arrive pas à le lui reprocher vraiment.

        Répondre
        1. Jean-no Auteur de l’article

          @Johnny : ce n’est pas moi qui vais minimiser l’emprise religieuse ! Mais le Burkini est un cas-limite passionnant : personne n’en portait, la presse n’a pas trouvé une seule photo de femme portant un burkini en France (résultat l’illustration choisie a souvent été les photos de catalogue de la fabricante en Australie) et du reste les musulmans radicaux étaient contre ce vêtement, en tout cas jusqu’à ce qu’ils y trouvent un prétexte à revendiquer. D’un point de vue pragmatique, l’obsession du hijab développée par les E. Badinter & co. m’a semblé bien contre-productive. Je comprends toutes les réserves émises (c’est un vêtement sexiste qui témoigne d’un certain rapport hommes-femmes – enfin y’en a d’autres ! -, c’est peut-être une liberté chez nous mais une aliénation imposée dans d’autres pays – mais justement c’est notre honneur d’en faire une liberté ici ! -, ça fait partie de la stratégie de comm’ des Frères musulmans, etc.) mais je ne vois pas quel but positif elles atteignent.
          Enfin ça nous amène à un tout autre débat, mais je suis sûr d’une chose : on n’obtient pas grand chose des gens qu’on insulte.

          Répondre
          1. Johnny

            De toutes façons on n’ėmancipe pas les gens par la coercition, c’est un non-sens absolu.
            Ce que je voulais dire c’est qu’on se retrouve avec des discours a priori anticléricaux qui viennent finalement nourrir les discours identitaires, et ça devient difficile d’émettre ces discours (pourtant légitimes) comme si la récupération n’existait pas. J’ai beau être ni Dieu ni maître jusqu’à l’os ça m’embêterait quand même d’ajouter à la peine des boucs émissaires.
            Je pense néanmoins que l’honnêteté intellectuelle oblige à bien distinguer ces deux types de discours et surtout leurs intentions objectives, tout en pensant que compte tenu de la manière dont les choses dites finissent par faire une masse insécable, cette distinction n’est plus audible.

      2. Lien Rag

        Julie a très bien détaillé la question de Charlie en général, je ne vais pas revenir dessus.
        Tout dessin de presse se base sur des réflexes, qu’il est légitime d’analyser, mais on ne peut passer d’une interrogation sur des impensés à un comportement de « Béria de sous-préfecture » (selon les termes de Quadruppani) confondant un impensé et un acte volontaire…
        L’obsession de Riss envers l’Islam est-elle exactement assimilable à des « fantasmes réacs »? Vous avez quatre heures…
        L’interrogation qui serait peut-être plus intéressante serait de voir comment Valeurs Actuelles et leurs séides ont tellement réussi à coloniser l’imaginaire que c’est par leur prisme que l’on voit toute moquerie de l’islam, même si c’est pour les dénoncer…

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          Je sais pas hein… La France s’est hyper crispée sur la question de l’Islam, c’est assez général et j’ai peur que ça influe sur le dessin plus que sur sa perception. Le truc qui m’embête c’est qu’on me dit « Riss télescope deux actualités, c’est absurde », mais souvent ses mélanges absurdes sont ce qui chez Valeurs Actuelles constitue un lien naturel. Alors c’est peut-être pour dénoncer la mentalité de Valeurs Actuelles comme on me l’a dit, mais si c’est le cas ce n’est pas hyper habile. Je ne crois pas que ça vienne de moi.

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  4. Luc

    Hello again, it’s been a long time.
    Je ne comprends pas trop pourquoi Riss devrait être comptable de son dessin auprès d’autres que les lecteurs de Charlie Hebdo, en fait. Car (je ne fais pas partie des lecteurs de CH), si j’ai bien compris, le contenu du journal met complétement en perspective ce dessin, l’édito de Riss lui-même en particulier. Si un lecteur de CH ne comprend pas, ou ne trouve pas ça drôle, il peut écrire au journal, ou arrêter de l’acheter. Les autres, je ne vois pas en quoi l’auteur devrait s’en préoccuper !
    Personnellement, quand je lis un extrait d’une oeuvre sans en connaître le contexte, et que je ne trouve pas ça pertinent du premier coup d’oeil, j’ai tendance à penser que c’est moi qui n’ai pas compris, avant de penser que l’auteur est un gros nullos. Soit je me renseigne, soit je laisse tomber.
    Dernier point, il est très difficile de ne jamais rater un texte, un dessin ou un effet de style. Et surtout un dessin satirique, en fait. Le procédé qui consiste à commenter, pour dénigrer, un dessin figurant au fin fond du journal, me paraît être un procédé un peu spécieux, et pour tout dire malveillant (je ne te fais pas le reproche à toi, mais à ceux qui sont aller donner de la publicité à ce dessin).

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