Les joyeuses colonies de vacances

Je suis tombé sur une série de tweets dans lesquels un animateur de colonies de vacances racontait son expérience de la visite du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. L’animateur expliquait que l’équipe ministérielle et sa suite (presse, élus,…) avaient envahi le lieu et s’étaient montrés plutôt sans-gène. Il racontait aussi, détail incroyable, que le ministre avait insisté pour poser avec deux fillettes à qui ses services ont fourni une pancarte préparée à cet effet et sur laquelle était écrit « Vive le ministre de l’éducasion nasionale ».

La pancarte

Imaginer que l’on ajoute intentionnellement des fautes d’orthographe pour obtenir un effet enfantin et mignonnet, c’était tellement gros, tellement idiot que, n’étant personnellement pas connu pour mon soutien inconditionnel à l’actuel gouvernement, j’ai bien voulu y croire.
Pas sans aucune précautions, j’ai bien entendu fait une vérification superficielle : le profil de l’auteur des tweets a été créé il y a cinq ans, il a des centaines d’abonnés et ses tweets jusqu’ici étaient ceux d’une véritable personne, avec ses préoccupations de jeune homme, enfin ce n’était pas le profil habituel d’un troll politique destiné à diffuser des nouvelles douteuses. Au minimum je pouvais tout à fait croire qu’il était bel et bien un jeune animateur de colonies de vacances, ce qui semble se confirmer du reste.
J’avais quelques autres arguments pour croire à cette histoire, nptamment ma propre expérience des ministres (après deux ans de service national dans un ministère — je crois qu’on me ferait un procès si je racontais certaines choses décevantes de la part de ministres qui ont laissé un bon souvenir) et des visites officielles. Et puis je trouvais le panneau maîtrisé, et tellement fait (à l’exception du choix d’un feutre jaune) pour être lisible à une certaine distance et donc, adapté à une prise de vue, que ça me semblait là encore accréditer la thèse.
Enfin, dans ses tweets, le jeune animateur me semblait un brin naïf, notamment lorsqu’il s’étonnait qu’une visite ministérielle perturbe son travail sans ménagements et lorsqu’il s’indignait que le ministre et son équipe ne rangent rien en partant, préoccupation typique d’animateur de structure d’accueil d’enfants.
Enfin, sans même le récit de la manipulation, l’image de deux petites filles posant avec un ministre qui tient lui-même une pancarte à sa gloire était assez étrange et perturbante.

La photographie en question (reconstitution, avec un peu d’aide de Stanley Kubrick, pour Shining, et Barry Sonnenfleld pour son adaptation de la Famille Addams)

Comme j’y ai cru, j’ai retweeté, puis insisté, facebooké, j’ai débattu avec les militants de la République en marche qui refusaient totalement que cette affaire pût avoir eu un fond de vérité quelconque, j’ai participé à indigner les indignés.
Et puis hier, l’auteur du témoignage a eu un rendez-vous avec sa hiérarchie, et à la sortie, a publié un démenti sur Twitter, expliquant que son témoignage relevait du ressenti, qu’il avait été mal informé — formule étrange qui suggère que le ressenti évoqué n’était pas le sien et qu’il s’agit d’une histoire d’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Que l’affaire de la pancarte ait été vraie ou non, c’est sans doute ce que ce jeune homme aurait été forcé d’écrire à la fin : on ne ridiculise pas un ministre publiquement en le mettant en porte à faux avec la structure à laquelle on appartient, trop d’intérêts sont en jeu pour que l’initiateur de la polémique ne soit pas soumis à une pression telle que, sauf militantisme réel, il soit forcé de s’écraser. Mais il semble que ce soit vrai, enfin que la fausseté du témoignage soit finalement indiscutable puisqu’un article de France info l’a révélé : la photographie n’a pas été prise dans la structure qui emploie l’animateur, ni le jour qu’il a dit. La messe est dite.

Gros malin !

Dont acte. Conformément à ma politique personnelle lorsque je suis pris en flagrant délit d’avoir relayé une fausse nouvelle, je n’essaie pas de faire semblant : je ne supprime pas mes tweets, par égard pour ceux qui ont participé à la discussion, par souci de transparence et de traçabilité1, et aussi pour ne pas essayer de m’en tirer ni-vu-ni-connu : je veux bien que l’on me juge, mais sur pièces2. En revanche, j’ai dépensé une certaine énergie à informer des nouveaux éléments ceux que j’avais désinformés, notamment en relayant l’article de France-Info mentionné plus haut. Et j’écris même un article, celui que vous êtes en train de lire, pour le raconter. Nulle perverse auto-flagellation ici, je crois fermement qu’une erreur ne devient une horreur que lorsque l’on n’accepte pas de la reconnaître pour ce qu’elle est, une erreur, ni d’en tirer une leçon.
Ce qui mène au complotisme, je pense, c’est ce dans quoi on tombe lorsque l’on n’arrive pas à renoncer à un récit séduisant qui s’est avéré erroné et que l’on ne peut continuer à croire qu’en refusant les faits et la logique, en excluant tout détail qui ne va pas dans le sens voulu, et parfois pire, en doutant que rien soit vrai, et surtout ce que tous considèrent comme acquis. Dans les films, les héros complotistes sont récompensés par le scénario, car la vérité est toujours cachée et les illuminés ont toujours raison. Ailleurs, c’est plus rare ; le scénario de la vraie vie n’est pas toujours écrit de manière trépidante.

Je ne risque pas de m’engager à tourner à l’avenir sept fois mes mots dans ma bouche avant de les tweeter car si à cinquante ans (dont la moitié passée à écrire sur Internet, de Usenet à Twitter) je n’y suis jamais parvenu, ça ne risque pas de s’arranger un jour3. Et puis ça ne me dérange pas d’être un peu bête, ça me semble être une forme élémentaire de politesse envers mes congénères : c’est trop facile d’être toujours vertueusement prudent. Enfin je me comprends. Mais ça me pousse néanmoins comme toujours à m’interroger sur ce que je suis prêt à croire et à diffuser aisément et sur ce que ça dit sur moi (ne me dites pas, je préfère trouver la réponse tout seul).

  1. Nombre de gens pris dans un bad buzz twittereque ont eu le très mauvais réflexe de supprimer tout ce qu’ils avaient posté de suspect, ne pouvant plus guère plaider leur cas sur pièces ensuite, puisque les indices avaient disparu. []
  2. C’est mon côté rousseausite : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose, Je fus meilleur que cet homme-là. » J.-J. Rousseau, Les Confessions. []
  3. Je suis néanmoins conscient qu’il faut faire un peu l’effort de vérifier les choses avant de les diffuser, car la réparation d’une erreur est souvent moins entendue que l’erreur elle-même : ce qui marque le plus, c’est la première chose que l’on a ressenti (indignation, rire, colère,…) en entendant un fait, pas le processus beaucoup plus cérébral de la précision et de la révision. []

2 réflexions sur « Les joyeuses colonies de vacances »

  1. Popraph

    Vous dites bien que vous aviez des doutes mais qu’après un premier niveau de vérification, l’info vous semblait crédible.
    Cette expérience prouve bien l’importance de la presse et sa capacité à investiguer (quand elle le fait vraiment et ne se contente pas de relayer les plans com de marques / classe politique / people en tout genre)
    En tout cas bravo pour la transparence, c’est effectivement assez rare de trouver des gens capable de dire ou d’ecrire ‘je me suis trompé’

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Poparph : je pense également que le métier de journaliste conserve toute sa pertinence, mais est-ce ce que le public souhaite ? Je remarque de plus en plus (et peut-être même en moi) un rapport aux médias fondé sur l’adhésion : si le titre de l’article conforte mon préjugé, alors je suis d’accord, et sinon, c’est une presse partisane, menteuse, etc.

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