Le mauvais dessin

L’auteur de bande dessinée Marsault est une source d’embarras dans le monde de la bande dessinée, où l’on fait comme s’il n’existait pas, alors même que ses ventes sont très élevées, notamment sur Amazon où il est régulièrement en tête des classements. Son propos politique franchement réactionnaire, misogyne et paranoïaque, sous le masque d’un iconoclasme un peu facile, est bien sûr la cause de l’embarras qu’il suscite. Mais beaucoup de gens le défendent en minimisant ses positions, ou en lui concédant d’être drôle et bon dessinateur, Je ne peux pas parler de l’humour, je ne comprends quasiment que le mien. En revanche, le dessin de Marsault me semble très mauvais et je suis toujours surpris du talent graphique que certains lui prêtent. C’est sur ce point précis que je veux réagir ici.
Sujet anecdotique si on veut, tant il semble clair que ce sont à ses positions politiques toujours moins ambigument d’extrême-droite que Marsault doit son succès.

Le bon et le beau

Toute une période de la théorie de l’art a insisté sur l’idée que l’esthétique était politique, qu’un poème au sens obscur mais formellement révolutionnaire est plus subversif politiquement qu’un poème aux pieds bien comptés et aux rimes riches qui serait porteur d’un sens politique explicite. Marcel Aymé raille cette vision des choses d’une manière assez hilarante dans son essai Le Confort intellectuel. Pour ma part, je ne suis certain que d’une chose : on peut être gentil et sans talent comme on peut être affreux et bourré de talent, et je n’ai jamais eu peur de faire la part des choses entre un créateur, ses idées, et sa personne. Que Jean-Louis Forain et Caran d’Ache aient fondé le journal antidreyfusard Psst…! n’empêche ni l’un ni l’autre de faire partie des plus grand dessinateurs de l’histoire et le fait qu’Edgar Degas les ait activement soutenus ne retire pas un micromètre à l’altitude olympienne du piédestal où je l’élève. Inversement, je me trouve sympathique et je suis politiquement d’accord avec moi-même (comme tout le monde, je sais), mais je suis conscient d’être bien loin de dessiner comme je le voudrais, j’aimerais être Blutch ou Sempé mais je n’en ai pas les capacités. Or sans que ça soit mon métier, je dessine beaucoup, depuis un demi-siècle, et j’ai été formé au dessin, y compris par un immense professeur de morphologie, Jean-François Debord, dont j’ai passionnément suivi les cours magistraux pendant trois ans.

On peut être un fieffé réactionnaire et néanmoins un excellent dessinateur, comme le montrent les exemples de Caran d’Ache (gauche) et Jean-Louis Forain (droite).

Au passage, je dois signaler que l’idée que je me fais du bon dessin a beaucoup évolué avec le temps et s’est beaucoup élargie. Loin de l’intransigeance de mes vingt ans, je ne me focalise plus sur la justesse ou la virtuosité, et si un dessin parvient à faire passer ce qu’il cherche à exprimer, alors il a déjà cette qualité, quand bien même il serait malhabile, approximatif ou négligent. J’imagine que quand beaucoup de gens apprécient un dessin que j’ai tendance à juger médiocre, comme par exemple le dessin de la jeune Emma dont les bandes dessinées féministes intitulées Un autre regard sont en tête des ventes, c’est que ce dessin a une utilité, et que les maladresses de ce dessin ont une utilité. Peut-être qu’ils réduisent la distance entre auteur et lecteur, permettant à ce dernier de ne pas se sentir dominé par un talent inaccessible, de se sentir en résonance avec l’autrice, tout comme on peut être touché par le discours d’une personne qui parle avec des mots simples et comme on peut se sentir rabaissé par quelqu’un qui utilisere la langue d’une manière trop savante. Par ailleurs nous parlons ici de bande dessinée, où le dessin n’est qu’une partie du travail, que certains auteurs affectionnent que d’autres font passer loin derrière la séquence, la mise en page, le travail du texte ou le rapport texte-image.
Pour finir, dessiner comme un pied fait partie des droits-de-l’homme.
Mais donner son avis sur la qualité d’un dessin aussi.

Le propos politique

Avec le dessin de Marsault, je rencontre plusieurs problèmes. Son propos politique est dérangeant, bien sûr, et pas dérangeant comme lui ou ses fans le pensent : ce n’est pas parce qu’il heurte ma « bien-pensance », mon « tiers-mondisme » ou ma « bisounourserie » qu’il me pose problème : en lisant ses planches où il cogne (en dessins) les féministes, les écologistes, les pacifistes, etc., je ne me sens pas fragilisé personnellement. En revanche je me sens inquiet, car si sa peur des femmes et du reste du monde est aussi répandue que ses lecteurs sont nombreux, alors notre pays va bien mal. Sa grande cible, ce sont les gens qu’il juge angéliques car ils n’ont pas « compris qu’une société multiraciale ne peut mener qu’à une boucherie » et à qui il reproche de ne pas se préparer physiquement, psychologiquement et matériellement — je n’invente rien, c’est le propos qu’il développait dans un post récent.

Si je me fie à celles qui traînent sur le net, les dédicaces de Marsault ne sont pas d’une très grande variété. Les bandes dessinées ont elles aussi des scénarios assez répétitifs et on ne peut pas vraiment dire que le dessin se renouvelle souvent : mêmes postures, mêmes têtes,…

Nous sommes loin du simple défoulement contre les horripilants « social justice warriors » qui traquent les opinions « déviantes » sur les réseaux sociaux et s’enfoncent souvent dans des contradictions comiques. Non, on est face à quelqu’un qui a les mêmes opinions paranoïaques qu’un Renaud Camus ou qu’un Alain Soral, et qui diffuse celles-ci sous le masque de l’humour. Dans le statut Facebook qui a fait scandale cette semaine, il résumait sa vision des choses ainsi : « Nous sommes entourés de millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) et qui n’attendent qu’une autorisation gouvernementale pour faire légalement ce qu’ils font aujourd’hui, nous tuer et tout cramer« . Quand on en vient à une telle vision du monde, plus proche de l’Invasion des profanateurs de sépultures ou d’un film de zombies que d’autre chose, on doit vivre dans un certain état de souffrance (qui explique bien le besoin de violence défoulatoire), et je me contenterais d’avoir pitié si le personnage n’était pas suivi, et peut-être même politiquement suivi, par autant de lecteurs.
Mais si Marsault, malgré la répulsion que m’inspirent ses opinions, dessinait comme Hokusaï ou comme Toulouse-Lautrec, je pense que je n’aurais aucun mal à voir son talent — tout comme je reconnais le talent d’acteur et d’humoriste du pathétique Dieudonné.

Le dessin

(dessin publié sur Facebook par Marsault)

Bon, alors en quoi Marsault dessine-t-il mal ? Sur l’image ci-dessus, il y a pas mal d’exemples.
Il s’agit (ce n’est pas le seul registre graphique de l’auteur) d’un dessin de type « réaliste » comme on dit en bande dessinée, ce qui signifie qu’il cherche à avoir une perspective photographiquement juste et un respect académique de l’anatomie. Ça donne un dessin un peu raide mais quand l’artiste est vraiment doué (citons par exemple Paul Gillon, Vittorio Giardino, Milo Manara ou encore André Juillard…), les images peuvent être dynamiques et expressives malgré tout. Ce genre de dessin est assez exigeant puisque les fautes se voient vite,
Dans ce dessin d’une jeune femme en train de lire, je signalerais entre autres :
Le magazine est très mal dessiné (1), que ce soit pour sa perspective ou pour la forme de la feuille qui est levée. La tasse (2) se casse complètement la figure. Mais une cercle dont les rayons sont parallèles au sol donne une ellipse parallèle à l’horizon, sauf déformation optique sur les bords. Aucune raison que cela penche, même si l’angle de vue fait pencher l’arrête de la table. Les épaules (3)(9) me semblent mal disposées et proportionnées. Les bras (6)(10) sont atrophiés : le coude rentre dans la taille. L’attache du cou me semble un peu foireuse (4) mais j’admets que c’est léger. Je ne suis pas persuadé que la hauteur de la bouche par rapport au menton colle très bien. Enfin les mains (5)(7) sont assez curieuses.
Globalement, ce n’est pas du bon dessin « réaliste », on suppose qu’une partie est décalquée d’une photographie ou d’un dessin quelconque, mais sans grande compréhension de l’anatomie, et que les éléments ajoutés, comme la tasse, le magazine et les bras, sont bel et bien de l’auteur.

Un autre dessin de Marsault que l’on m’a opposé pour me « prouver » qu’il sait y faire. Ce dessini est intéressant car en apparence, effectivement, il fonctionne, malgré quelques erreurs comme le lobe de l’oreille droite qui ne ressemble pas à grand chose de connu, la cigarette qui ne déforme pas la lèvre supérieure du fumeur (ce qu’un cylindre devrait faire) et est donc plate, ou encore la trame assez médiocre du vêtement, qui aplatit le tout. Le résultat m’évoque immédiatement la méthode infaillible qu’un prof de dessin que j’ai eu il y a bien longtemps proposait pour que n’importe qui puisse faire illusion en décalquant un visage : il fallait un visage de personne bien ridée, homme de préférence… Les petites rides font leur effet, et en apparence le résultat n’est pas honteux, on peut penser à certains dessins de Geoff Darrow ou de Frank Miller, mais dans le détail il ne faut pas y voir d’exploit et si vous vous sentez jaloux du dessinateur, recourez au protocole proposé par mon prof : prenez la photo d’un vieux paysan espagnol, mettez là sur une table lumineuse recouverte d’une feuille de papier, et dessinez les traits saillants. Vous obtiendrez le même résultat.

Reste le texte, qui est assez proprement calligraphié, et disposé de manière aérée dans les phylactères.  C’est l’aspect le plus « pro » de ce dessin, avec le trait lui-même.
Car Marsault fait des traits tout propres.
Mais dessiner ce n’est pas juste faire des traits propres. Ça c’est un autre métier. C’est fabriquant de traits propres. Pour bien dessiner, il faut essayer de comprendre le monde.

Comprendre le monde

Voilà peut-être où le dessin et la réflexion politique se rejoignent : dessiner, c’est chercher à comprendre ce qu’on voit, ce qu’on sait, et chercher ensuite à le restituer ou à l’exprimer. Si on ne fait pas l’effort de comprendre les choses, si on ne se rattache pas à une observation extérieure ou une expérience intérieure, on produit des images peu vivantes. Si on ne comprend pas un mécanisme on le dessinera mal. C’est vrai d’un système d’engrenages comme d’un corps humain.
Bien entendu, avant de pouvoir transcrire son expérience et sa compréhension des choses sur une feuille de papier Canson, il y a un autre filtre, un autre frein, qui est la capacité à manier une plume ou un crayon. Cette partie-là du métier n’est pas forcément la plus intéressante, mais elle épate facilement le public profane. Je pense que c’est sur ce point précis que certains croient voir en Marsault un dessinateur doué.
Marsault s’inspire, dit-il, de Uderzo, Morris, Reiser et Gotlib. Je comprends le lien avec le dessin un peu raide et semi-réaliste de Gotlib, mais ce dernier est d’un tout autre calibre. Quand aux trois autres, je les cherche en vain. Je serais étonné que Marsault n’ait pas comme autes influences des auteurs de mangas comme Akira Toriyama (Dr Slump, Dragon Ball) ou Tsukasa Hōjō (City Hunter), et ça transparaît même dans ses scénarios, à base de trucs qu’on envoie dans la figure des gens énervants.

Nicky Larson (City Hunter) parTsukasa Hōjō

Le dessin de Marsault reste lisible, et puis comme je l’écris plus haut, mal dessiner est un droit, tout comme apprécier un mauvais dessin est un droit, mais je m’étonne que tant de gens voient en ce triste sire un dessinateur talentueux.

2 réflexions au sujet de « Le mauvais dessin »

  1. L.L. de Mars

    En fait, pratiquement personne ne regarde un dessin, ni ne saurait comment le regarder .
    De mon propre bord politique (dont les valeurs de Marsault sont le paillasson), la plupart des dessinateurs sont également à chier : usine à gros nez d’un côté, poésie colorée nunuche de l’autre, une belle palette d’horreurs sans imagination, sans audace, sans la moindre vision.
    Mais la plupart des lecteurs des canards qu’ils décorent laborieusement leur trouvent du génie. En vérité, simplement satisfaits du miroir politique qu’ils y trouvent, cet écho fait complètement écran à toute forme de jugement d’une autre nature : ce sont leurs dessinateurs.
    De toute façon, comme la plupart des gens pensent qu’un dessin ne sert qu’à mettre en forme une idée, pourquoi diable se fendraient-ils d’un regard dix secondes au-delà du décryptage d’un message ? (décryptage grandement accéléré par le fait que de droite ou de gauche, les dessinateurs véhiculent les idées reçues de leur public).
    Les fascistoïdes n’ayant à se mettre sous la dent qu’une toute petite poignée de dessinateurs, et pas les meilleurs depuis bien longtemps (le dessinateur moyen est, allez savoir pourquoi, rebelle à l’ordre, fût-il Nouveau), comment pourraient-ils se permettre d’en discuter le talent, aussi merdiques soient-ils ? (celui-là est un cas d’école : dessins de coiffeurs sur aboiement continu en guise d’opinion politique. Un roquet à bigoudis, en quelque sorte).

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  2. Meybeck

    Félicitations (quoique) d’avoir passé tant de temps sur le cas de ce déplaisant personnage.
    J’avoue que de mon côté, j’aurais plutôt tendance à passer sous silence ce qui ne mérite que ça.
    Mais vu l’incompréhensible visibilité de l’individu, ce peut être un travail salubre.
    Salutations.

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