Archives mensuelles : août 2018

Humeur sombre et théorie de la relativité

Les gens comme Marsault dont je parlais ces jours-ci, Alain Soral, Éric Zemmour, Renaud Camus, mais aussi les Indigènes de la République, La Manif pour tous, Daech ou Donald Trump travaillent à un monde qui m’angoisse. Obsédés par la distinction, ils veulent (à quelques variations idéologiques et particularités locales près) que les blancs soient blancs, que les noirs soient noirs, et que les hommes prouvent leur virilité en imposant une place subalterne aux femmes. Toute personne un peu entre-deux (ou plus), métisse, androgyne, issue de plusieurs cultures, ou religions, qui ne peut pas ou ne veut pas se faire imposer une place binaire et définie, est leur ennemie, et comme ils sont — comme chaque personne sur Terre — eux aussi plusieurs choses à la fois, ils pourchassent le métissage en eux-mêmes, ils s’imposent une absurde pureté. Une telle manière de voir semble croître dans un monde plus  petit que jamais. Petit parce que nous sommes nombreux et qu’il ne grandit pas, mais petit surtout parce qu’il faut vingt heures au plus pour se rendre n’importe où sur la planète, parce qu’on s’informe et on communique bien au delà de ses frontières (mais pas sans frontières), on peut tout savoir de chaque mètre carré du monde, on a les mêmes marques de vêtements, les mêmes téléphones, on peut écouter la même musique, regarder les mêmes films, enfin on vit dans le même monde, non seulement on respire le même air, mais en plus, on le sait. Ce sont nos arrière-arrière-arrière-grands parents qui auraient un peu de peine à nous comprendre, pas les gens qui vivent à dix mille kilomètres.

La galaxie M83 contient environ 40 milliards d’étoles, elle est deux fois moins grosse que notre galaxie, la Voie Lactée. J’ai récemment lu une comparaison intéressante pour comprendre ce qu’étaient les millions et les milliards. Un million de secondes représente onze jours et demi. Un milliard de secondes représente trente-et-un ans et deux-cent-cinquante-et-un jours.

Au passage, beaucoup de gens cherchent leur « pureté » chez ces arrière-arrière-arrière grands parents, dans un monde qu’ils n’ont pas connu, où ils n’ont, en fait, aucune envie de se rendre vraiment à moins de pouvoir le faire comme les voyageurs temporels de science-fiction, c’est à dire à la carte, sans renoncer à tout ce qui leur a été donné. Les défenseurs de la théorie de la Terre plate et ceux qui doutent qu’on envoie des satellites ou des astronautes en orbite ne jettent pourtant ni leur téléphone mobile ni leur GPS, qui ne sauraient pourtant fonctionner si leur croyance était fondée. Les djihadistes rejettent tout ce qui est moderne ou étranger, sauf les armes à feu, les automobiles ou les moyens de communication grâce auxquels ils peuvent diffuser leur propagande. Ils ne se demandent pas non plus si l’inventeur ou le fabriquant de la fibre synthétique du niqab de leurs épouses est musulman. Ceux qui rêvent des valeurs de la France bucolique du XIXe siècle n’aimeraient ni l’ambiance coercitive du village, ni le pouvoir du curé, ni l’absence d’eau courante ou d’électricité, et renonceraient difficilement à l’hypermarché où ils font leurs courses chaque samedi comme au véhicule qu’ils utilisent pour s’y rendre.
Tous ces retours au passé, à la simplicité, à l’ordre, sont bien entendu illusoires (quoi que l’on fasse on ne peut se rendre que dans l’avenir) et ceux qui font la promotion plus ou moins violente de la régression le savent parfaitement. Ce qu’ils cherchent est ailleurs. Et on va me juger paranoïaque, mais ce que cherchent volontairement ou non les nationalistes, les masculinistes, les traditionalistes, les intégristes, c’est à rassembler des camps, à fédérer des factions, car il est plus facile de diriger des gens lorsqu’on leur donne des ennemis communs, car il est plus facile pour faire naître un groupe de lui trouver un péril à craindre collectivement que de lui inventer un projet positif. Créer des inimitiés a même de tout temps été pour les chefs le plus sûr moyen pour se garantir la fidélité et l’obéissance de ceux qu’ils dirigent. Mais pour le faire bien, on ne peut pas se contenter d’exciter les gens avec des guerres à venir, il faut provoquer effectivement la guerre.

Les œuvres du chat, qui se rend vite compte qu’un oiseau ou une souris sont moins digestes que la pâtée qui lui est fournie par ses humains.

J’ai peur que beaucoup de gens, bien au delà du petit nombre des cyniques qui y œuvrent sciemment, préparent inconsciemment la guerre, parce qu’ils savent confusément que notre futur est sombre : le pétrole et l’uranium dont notre civilisation d’énergie ne peut se passer, le coltan et les terres rares indispensables aux équipements numériques, l’eau non souillée, la biodiversité et les terres cultivables nécessaires à notre alimentation, tout ces biens sont en quantités finies, en voie de raréfaction et leurs valeurs financières sont appelées à augmenter, leur contrôle est un enjeu géopolitique stratégique de plus en plus critique. Et comme toujours dans ce genre de cas, la solution est la guerre, et pour qu’une guerre se fasse, il faut avoir des ennemis, et si on veut attaquer en se donnant le beau rôle, il faut affirmer que c’est celui que l’on désigne comme ennemi qui nous veut du mal, ou trouver quelque autre raison supérieure qui permette de se sentir moralement légitime à attaquer le premier. L’autodéfense préventive. C’est le principe de beaucoup de blockbusters où l’on sait que le « méchant » est méchant parce que le « gentil » s’autorise à lui taper dessus. C’est le principe de la politique extérieure étasunienne depuis un certain temps, mais ils ne sont pas les seuls — ils en ont juste, en ce moment, plus les moyens que les autres.
À quatre-vingt dix sept ans, Claude Lévi-Strauss résumait la chose d’une manière puissante :

« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué ».

(Claude Lévi-Strauss, en 2005)

Malgré ces sombres pensées du jour, je suis d’un naturel assez gai parce qu’il m’en faut vraiment très peu pour être heureux, comme dit la chanson : de l’amitié, de l’amour, des choses intéressantes à apprendre ou à faire, et un petit verre de rouge de temps en temps. Je me méfie de la peur qui rend bête et de la bêtise qui rend mauvais, mais je sais que si la veulerie est partout, le courage aussi, et je crois (je crois car je suis à peu près incapable de les éprouver moi-même) que la haine, la soif de dominer, ne sont jamais qu’une manière de se défendre de la peur d’être abandonné ou d’être sans substance.

Il y a deux semaines, j’ai été invité par le festival d’Astronomie de Fleurance pour parler de l’histoire du cinéma, j’étais un des invités hors-sujet conviés pour détendre un peu le public après au terme d’un marathon de conférences de douze heures.
Je suis resté sur place deux journées entière ensuite, et je n’y ai rien fait d’autre que d’assister à des conférences d’astrophysiciens, à des débats entre astrophysiciens, et même à un cours de mathématiques par Roland Lehoucq, qui calculait les poussées à faire et les directions à ajuster pour passer d’une orbite à une autre en dépensant le moins de carburant possible.
Malgré la canicule, physiquement éprouvante, ces deux jours ont été une bouffée d’air frais. Quand on réfléchit à l’échelle cosmique, en milliard d’années, en milliards d’années-lumières, en centaines de milliards de galaxies dont les plus petites sont formées de dizaine de milliards de soleils, quand on essaie de comprendre les trous noirs ou encore l’énergie sombre, quand on comprend à quoi sert d’envoyer une sonde vers le Soleil ou de créer des machines géantes pour détecter des ondes gravitaionnelles ou des particules, on est bien forcé d’admettre que la plupart des éléments de l’actualité politique qui nous occupent l’esprit quotidiennement sont bien mesquins. À l’échelle cosmique, on se fiche au fond un peu de connaître le montant de la facture de la piscine du Fort de Brégançon.

Il paraît que ce point rosâtre est la planète Mars, peuplée d’une forme de vie techno-poétique : des robots à roulette qui errent en attendant d’être bloqués par un rocher ou par un dysfonctionnement fatal de leurs panneaux solaires.

Sur les deux-cent quarante milliards de planètes que l’on estime exister dans notre galaxie (qui n’est qu’une parmi des centaines de milliards d’autres galaxies), nous n’avons de preuve d’existence d’une forme de vie que sur un seul et unique modeste caillou, le nôtre, notre Terre. Et les distances sont à ce point considérables que nous savons que si d’aventure un message émis par une forme de vie extraterrestre intelligente nous parvenait, ceux qui l’ont émis auront sans doute disparu depuis des centaines de milliers d’années à l’instant où nous accuserons réception : nous sommes tout seuls dans le noir, tout seuls et fragiles, et le tour que prend notre évolution rend improbable que nous ayons le temps (et sans doute est-ce pour le mieux) de diffuser un jour notre présence au delà du système solaire.
Ici, donc, nous avons de la vie, de l’intelligence, une capacité à s’émerveiller de la beauté et une capacité à en produire (ça va avec), c’est tout ça qu’il convient de sauver. Peut-être que notre planète est l’unique endroit de l’univers où existent des oiseaux, des insectes, des poissons, la poésie et la musique. Et peut-être aussi que nous sommes la seule planète où des pignoufs nationalistes se perdent en Méditerranée pour essayer de naufrager des gens qui fuient la guerre, ou font des selfies dans les Alpes dont ils ont décidé de défendre les frontières immatérielles contre quelques malheureux pieds-nus dans la neige. Quelle pathétique petitesse, quelle perte de temps, d’énergie.

L’histoire est fausse : les cyclistes sont morts au Tadjikistan, à des milliers de kilomètres de la zone contrôlée par l’État islamique et ils ignoraient courir des risques. Rien ne prouve que leur randonnée ait eu pour but de prouver la bonté humaine, mais ils se félicitaient effectivement du chaleureux accueil dont ils bénéficiaient partout. L’histoire est fausse alors on retiendra surtout un fait : il existe des gens (comme l’auteur de ce tweet mais aussi nombre de ses amis) capables de se réjouir d’un meurtre perpétré par Daech. Cela fait de ces gens des alliés objectifs de Daech, rien d’autre.

Que l’on croie qu’il existe un sens supérieur à notre existence ou que l’on considère que c’est à nous d’inventer ce sens, comment peut-on être aussi minable ? Ne sommes-nous pas suffisamment minuscules et perdus comme ça ?

Think cosmically, act globally.

Les mauvais desseins

Je me suis moqué du trait de Marsault mais plusieurs amis qui se reconnaîtront m’ont fait savoir qu’ils restaient sur leur faim, ou jugeaient l’angle anecdotique ou casse-gueule, car après tout, c’est vrai, le dessin n’est pas l’important, ce qui compte c’est le discours politique véhiculé par le personnage. Son post d’hier est à lire car il lève toutes les ambiguïtés, pour ceux qui croyaient encore voir des ambiguïtés dans son travail :

Ce statut a été supprimé afin d’éviter que Facebook ne sévisse, car il a suscité une avalanche de protestations, mais son auteur l’assume toujours complètement et indique même à ceux qui souhaiteraient le lire qu’il en existe des captures sur Twitter.

Jusqu’ici, les défenseurs de Marsault faisaient remarquer que celui-ci ne s’en prenait pas aux immigrés, aux migrants, et qu’il n’était donc pas un « facho ». À les croire il se moquait juste des donneurs de leçons écologistes, des féministes ou des filles futiles qui s’intéressent plus à leur compte Carrefour qu’à l’état du monde (peu de marge de manœuvre pour les femmes entre ces deux états !). Il se défoulait « pour rire » de  toutes les personnes qui empêchent son alter-ego baraqué de jouir sans mauvaise conscience. Personnellement, je trouve qu’il y avait bien des indices de ce qui est venu ensuite et je vois vraiment mal comment on peut voir de l’ambiguïté dans une planche telle que celle-ci :

(désolé de publier ce truc)

Mais sa publication d’hier tombe définitivement le masque de la vision du monde de ce trentenaire : pour lui, pas besoin de dire du mal des africains ou des arabes, ceux-ci constituent à l’évidence « des millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) », et dont le but est « de nous tuer et tout cramer ». ils ne sont même pas l’ennemi, ils sont juste le péril certain, presque un phénomène naturel au même titre qu’une épidémie ou une invasion d’insectes. Et le danger lui semble à ce point évident que l’ennemi, le vrai, ce sont les gens qui ne refusent de le voir venir, ceux qui baissent la garde, ceux qui ne se préparent pas à une guerre qu’il estime certaine.

Voilà une vision paranoïaque et pathétique du monde, où toute personne qui croit au progrès humain est l’idiot qui ouvre la porte du château-fort à l’ennemi, où l’émancipation des femmes mène au dérèglement social et à l’humiliation des hommes, et où, finalement, la Terre entière complote contre la « race blanche » et ne rêve que de lui prendre ses femmes, lesquelles, encouragées par la faiblesse de leurs mâles, ne demandent que ça. C’est, sans le fard de l’érudition, le même genre de vision du monde et d’obsession de la dévirilisation des hommes que celle que développent Éric Zemmour ou Renaud Camus. C’est aussi la vision du militaire dément qui déclenche la troisième guerre mondiale dans Docteur Folamour.
Gratiné, mais surtout triste et angoissant : comment en arrive-t-on à ça ? Et combien de gens souscrivent à cette vision parmi les lecteurs de Marsault ? J’éprouve de la pitié pour ce genre de folie, mais pas seulement, cela me fait peur, car les gens qui préparent la guerre finissent parfois par la déclencher.

Le mauvais dessin

L’auteur de bande dessinée Marsault est une source d’embarras dans le monde de la bande dessinée, où l’on fait comme s’il n’existait pas, alors même que ses ventes sont très élevées, notamment sur Amazon où il est régulièrement en tête des classements. Son propos politique franchement réactionnaire, misogyne et paranoïaque, sous le masque d’un iconoclasme un peu facile, est bien sûr la cause de l’embarras qu’il suscite. Mais beaucoup de gens le défendent en minimisant ses positions, ou en lui concédant d’être drôle et bon dessinateur, Je ne peux pas parler de l’humour, je ne comprends quasiment que le mien. En revanche, le dessin de Marsault me semble très mauvais et je suis toujours surpris du talent graphique que certains lui prêtent. C’est sur ce point précis que je veux réagir ici.
Sujet anecdotique si on veut, tant il semble clair que ce sont à ses positions politiques toujours moins ambigument d’extrême-droite que Marsault doit son succès.

Le bon et le beau

Toute une période de la théorie de l’art a insisté sur l’idée que l’esthétique était politique, qu’un poème au sens obscur mais formellement révolutionnaire est plus subversif politiquement qu’un poème aux pieds bien comptés et aux rimes riches qui serait porteur d’un sens politique explicite. Marcel Aymé raille cette vision des choses d’une manière assez hilarante dans son essai Le Confort intellectuel. Pour ma part, je ne suis certain que d’une chose : on peut être gentil et sans talent comme on peut être affreux et bourré de talent, et je n’ai jamais eu peur de faire la part des choses entre un créateur, ses idées, et sa personne. Que Jean-Louis Forain et Caran d’Ache aient fondé le journal antidreyfusard Psst…! n’empêche ni l’un ni l’autre de faire partie des plus grand dessinateurs de l’histoire et le fait qu’Edgar Degas les ait activement soutenus ne retire pas un micromètre à l’altitude olympienne du piédestal où je l’élève. Inversement, je me trouve sympathique et je suis politiquement d’accord avec moi-même (comme tout le monde, je sais), mais je suis conscient d’être bien loin de dessiner comme je le voudrais, j’aimerais être Blutch ou Sempé mais je n’en ai pas les capacités. Or sans que ça soit mon métier, je dessine beaucoup, depuis un demi-siècle, et j’ai été formé au dessin, y compris par un immense professeur de morphologie, Jean-François Debord, dont j’ai passionnément suivi les cours magistraux pendant trois ans.

On peut être un fieffé réactionnaire et néanmoins un excellent dessinateur, comme le montrent les exemples de Caran d’Ache (gauche) et Jean-Louis Forain (droite).

Au passage, je dois signaler que l’idée que je me fais du bon dessin a beaucoup évolué avec le temps et s’est beaucoup élargie. Loin de l’intransigeance de mes vingt ans, je ne me focalise plus sur la justesse ou la virtuosité, et si un dessin parvient à faire passer ce qu’il cherche à exprimer, alors il a déjà cette qualité, quand bien même il serait malhabile, approximatif ou négligent. J’imagine que quand beaucoup de gens apprécient un dessin que j’ai tendance à juger médiocre, comme par exemple le dessin de la jeune Emma dont les bandes dessinées féministes intitulées Un autre regard sont en tête des ventes, c’est que ce dessin a une utilité, et que les maladresses de ce dessin ont une utilité. Peut-être qu’ils réduisent la distance entre auteur et lecteur, permettant à ce dernier de ne pas se sentir dominé par un talent inaccessible, de se sentir en résonance avec l’autrice, tout comme on peut être touché par le discours d’une personne qui parle avec des mots simples et comme on peut se sentir rabaissé par quelqu’un qui utilisere la langue d’une manière trop savante. Par ailleurs nous parlons ici de bande dessinée, où le dessin n’est qu’une partie du travail, que certains auteurs affectionnent que d’autres font passer loin derrière la séquence, la mise en page, le travail du texte ou le rapport texte-image.
Pour finir, dessiner comme un pied fait partie des droits-de-l’homme.
Mais donner son avis sur la qualité d’un dessin aussi.

Le propos politique

Avec le dessin de Marsault, je rencontre plusieurs problèmes. Son propos politique est dérangeant, bien sûr, et pas dérangeant comme lui ou ses fans le pensent : ce n’est pas parce qu’il heurte ma « bien-pensance », mon « tiers-mondisme » ou ma « bisounourserie » qu’il me pose problème : en lisant ses planches où il cogne (en dessins) les féministes, les écologistes, les pacifistes, etc., je ne me sens pas fragilisé personnellement. En revanche je me sens inquiet, car si sa peur des femmes et du reste du monde est aussi répandue que ses lecteurs sont nombreux, alors notre pays va bien mal. Sa grande cible, ce sont les gens qu’il juge angéliques car ils n’ont pas « compris qu’une société multiraciale ne peut mener qu’à une boucherie » et à qui il reproche de ne pas se préparer physiquement, psychologiquement et matériellement — je n’invente rien, c’est le propos qu’il développait dans un post récent.

Si je me fie à celles qui traînent sur le net, les dédicaces de Marsault ne sont pas d’une très grande variété. Les bandes dessinées ont elles aussi des scénarios assez répétitifs et on ne peut pas vraiment dire que le dessin se renouvelle souvent : mêmes postures, mêmes têtes,…

Nous sommes loin du simple défoulement contre les horripilants « social justice warriors » qui traquent les opinions « déviantes » sur les réseaux sociaux et s’enfoncent souvent dans des contradictions comiques. Non, on est face à quelqu’un qui a les mêmes opinions paranoïaques qu’un Renaud Camus ou qu’un Alain Soral, et qui diffuse celles-ci sous le masque de l’humour. Dans le statut Facebook qui a fait scandale cette semaine, il résumait sa vision des choses ainsi : « Nous sommes entourés de millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) et qui n’attendent qu’une autorisation gouvernementale pour faire légalement ce qu’ils font aujourd’hui, nous tuer et tout cramer« . Quand on en vient à une telle vision du monde, plus proche de l’Invasion des profanateurs de sépultures ou d’un film de zombies que d’autre chose, on doit vivre dans un certain état de souffrance (qui explique bien le besoin de violence défoulatoire), et je me contenterais d’avoir pitié si le personnage n’était pas suivi, et peut-être même politiquement suivi, par autant de lecteurs.
Mais si Marsault, malgré la répulsion que m’inspirent ses opinions, dessinait comme Hokusaï ou comme Toulouse-Lautrec, je pense que je n’aurais aucun mal à voir son talent — tout comme je reconnais le talent d’acteur et d’humoriste du pathétique Dieudonné.

Le dessin

(dessin publié sur Facebook par Marsault)

Bon, alors en quoi Marsault dessine-t-il mal ? Sur l’image ci-dessus, il y a pas mal d’exemples.
Il s’agit (ce n’est pas le seul registre graphique de l’auteur) d’un dessin de type « réaliste » comme on dit en bande dessinée, ce qui signifie qu’il cherche à avoir une perspective photographiquement juste et un respect académique de l’anatomie. Ça donne un dessin un peu raide mais quand l’artiste est vraiment doué (citons par exemple Paul Gillon, Vittorio Giardino, Milo Manara ou encore André Juillard…), les images peuvent être dynamiques et expressives malgré tout. Ce genre de dessin est assez exigeant puisque les fautes se voient vite,
Dans ce dessin d’une jeune femme en train de lire, je signalerais entre autres :
Le magazine est très mal dessiné (1), que ce soit pour sa perspective ou pour la forme de la feuille qui est levée. La tasse (2) se casse complètement la figure. Mais une cercle dont les rayons sont parallèles au sol donne une ellipse parallèle à l’horizon, sauf déformation optique sur les bords. Aucune raison que cela penche, même si l’angle de vue fait pencher l’arrête de la table. Les épaules (3)(9) me semblent mal disposées et proportionnées. Les bras (6)(10) sont atrophiés : le coude rentre dans la taille. L’attache du cou me semble un peu foireuse (4) mais j’admets que c’est léger. Je ne suis pas persuadé que la hauteur de la bouche par rapport au menton colle très bien. Enfin les mains (5)(7) sont assez curieuses.
Globalement, ce n’est pas du bon dessin « réaliste », on suppose qu’une partie est décalquée d’une photographie ou d’un dessin quelconque, mais sans grande compréhension de l’anatomie, et que les éléments ajoutés, comme la tasse, le magazine et les bras, sont bel et bien de l’auteur.

Un autre dessin de Marsault que l’on m’a opposé pour me « prouver » qu’il sait y faire. Ce dessini est intéressant car en apparence, effectivement, il fonctionne, malgré quelques erreurs comme le lobe de l’oreille droite qui ne ressemble pas à grand chose de connu, la cigarette qui ne déforme pas la lèvre supérieure du fumeur (ce qu’un cylindre devrait faire) et est donc plate, ou encore la trame assez médiocre du vêtement, qui aplatit le tout. Le résultat m’évoque immédiatement la méthode infaillible qu’un prof de dessin que j’ai eu il y a bien longtemps proposait pour que n’importe qui puisse faire illusion en décalquant un visage : il fallait un visage de personne bien ridée, homme de préférence… Les petites rides font leur effet, et en apparence le résultat n’est pas honteux, on peut penser à certains dessins de Geoff Darrow ou de Frank Miller, mais dans le détail il ne faut pas y voir d’exploit et si vous vous sentez jaloux du dessinateur, recourez au protocole proposé par mon prof : prenez la photo d’un vieux paysan espagnol, mettez là sur une table lumineuse recouverte d’une feuille de papier, et dessinez les traits saillants. Vous obtiendrez le même résultat.

Reste le texte, qui est assez proprement calligraphié, et disposé de manière aérée dans les phylactères.  C’est l’aspect le plus « pro » de ce dessin, avec le trait lui-même.
Car Marsault fait des traits tout propres.
Mais dessiner ce n’est pas juste faire des traits propres. Ça c’est un autre métier. C’est fabriquant de traits propres. Pour bien dessiner, il faut essayer de comprendre le monde.

Comprendre le monde

Voilà peut-être où le dessin et la réflexion politique se rejoignent : dessiner, c’est chercher à comprendre ce qu’on voit, ce qu’on sait, et chercher ensuite à le restituer ou à l’exprimer. Si on ne fait pas l’effort de comprendre les choses, si on ne se rattache pas à une observation extérieure ou une expérience intérieure, on produit des images peu vivantes. Si on ne comprend pas un mécanisme on le dessinera mal. C’est vrai d’un système d’engrenages comme d’un corps humain.
Bien entendu, avant de pouvoir transcrire son expérience et sa compréhension des choses sur une feuille de papier Canson, il y a un autre filtre, un autre frein, qui est la capacité à manier une plume ou un crayon. Cette partie-là du métier n’est pas forcément la plus intéressante, mais elle épate facilement le public profane. Je pense que c’est sur ce point précis que certains croient voir en Marsault un dessinateur doué.
Marsault s’inspire, dit-il, de Uderzo, Morris, Reiser et Gotlib. Je comprends le lien avec le dessin un peu raide et semi-réaliste de Gotlib, mais ce dernier est d’un tout autre calibre. Quand aux trois autres, je les cherche en vain. Je serais étonné que Marsault n’ait pas comme autes influences des auteurs de mangas comme Akira Toriyama (Dr Slump, Dragon Ball) ou Tsukasa Hōjō (City Hunter), et ça transparaît même dans ses scénarios, à base de trucs qu’on envoie dans la figure des gens énervants.

Nicky Larson (City Hunter) parTsukasa Hōjō

Le dessin de Marsault reste lisible, et puis comme je l’écris plus haut, mal dessiner est un droit, tout comme apprécier un mauvais dessin est un droit, mais je m’étonne que tant de gens voient en ce triste sire un dessinateur talentueux.