Ne pas vendre la peau de l’ourse

Je n’en peux plus de cette élection, elle m’épuise, parce qu’elle a été trépidante, parce que rien ne semble jamais complètement joué, mais aussi parce qu’elle a fait sortir tous les loups du bois : certains « Républicains » ou assimilés, qui affirmaient jusqu’ici être les adversaires du Front National, s’y rallient et, même si leurs ralliements ne surprennent pas toujours, ils rebattent les cartes de la vie politique. Le paysage politique tel que je me le figurais il y a trente ans était simple : une gauche libérale sur le plan des mœurs et dirigiste sur le plan économique était opposée à une droite libérale sur le plan économique et conservatrice sur le plan des mœurs. Il existait tout un tas de personnalités politiques représentant des exceptions, mais dans l’ensemble, c’était l’alternative. À présent, nous avons aussi un centre droit issu du parti socialiste qui est libérale sur tous les plans, et une extrême-droite qui singe la tradition socialiste en utilisant son vocabulaire et en proposant des mesures dirigistes (mais pas tellement internationalistes : protectionnisme, préférence nationale) et, sur le plan des mœurs, en pratiquant le confusionnisme total en promettant à la fois la liberté et le contrôle autoritaire.
Il y a peu de temps on affirmait que la France était condamnée à un bipartisme à l’Américaine, le RPR/UMP s’est baptisé « Les Républicains » et on dit que Manuel Valls aurait voulu que le Parti Socialiste achève son interminable mue libérale et devienne le parti Démocrate. Deux noms qui entre parenthèses n’ont pas grand sens, tout parti respectueux de l’État et de du système électoral étant censé être à la fois républicain et démocratique.
Ce que cette situation nouvelle a d’intéressant, c’est que les élections peuvent désormais créer des surprises, et on le voit avec l’élection présidentielle en cours : quatre des candidats n’étaient pas loin de l’emporter, et les deux finalistes sont peut-être au coude-à-coude, et une surprise n’est pas à exclure.
Les discours d’Emmanuel Macron sont terriblement ennuyeux, le personnage sonne faux et semble plutôt fragile face à une femme tombée dans la marmite politicienne quand elle était petite, comme Marine Le Pen. La moindre hésitation, le moindre moment un peu ridicule, peut lui faire perdre cinq pour cent de voix du jour au lendemain.

J’avoue que j’ai été choqué d’entendre Emmanuel Macron se montrer insultant, donneur de leçons, voire humiliant envers Jean-Luc Mélenchon et, par extension, envers ceux qui ont voté pour lui au premier tour. Je ne lui demanderais pas de faire un pas politique envers la « France insoumise », quoique ça ne lui aurait pas forcément coûté cher de parler un peu plus d’écologie, mais au moins, de ne pas s’en prendre à ceux dont les votes pourraient lu faire défaut à un instant critique. D’un simple point de vue tactique, ça me semble idiot. Pourquoi ne cherche-t-il pas à convaincre les gens qui appellent Le Pen par son prénom (enfin son pseudonyme, puisque ce n’est pas son vrai prénom) qu’elle ne veut pas vraiment leur bien ? Pourquoi ne pas rassurer les Fillonnistes qui croient que Macron est un avatar de Hollande et qui de manière un peu plus surprenante semblent convaincus que ce me même Hollande est un gauchiste révolutionnaire prolétarien au couteau-entre-les-dents ? Pourquoi ne pas dialoguer avec les électeurs de Dupont AIgnan, Christine Boutin et de Villiers, qui ne sont pas tous convaincus par le ralliement de leurs dirigeants à la cause lepéniste ? Pourquoi ne pas s’intéresser aux indécis ?
Une part importante des gens qui ont voté pour Mélenchon iront voter Macron pour éviter le pire : pourquoi prendre le risque de se les aliéner ?
Je me posais cette question ce matin et Nathalie m’a donné la solution : il vise déjà les législatives ! Bon sang mais c’est bien sûr, comme disait le commissaire Bourrel.
Le déroulement complètement atypique de l’élection présidentielle, le rebattage des cartes et le positionnement désorientant d’Emmanuel Macron1 rendent impossible de savoir ce qui sortira des élections législatives ni d’être sûr que le jeune homme disposera d’une majorité. Il pourra sans doute s’appuyer sur une partie des centristes, des radicaux de gauche, des socialistes et des Républicains, et bien sûr que les gens « issus de la société civile » (et donc sans positionnement partisan) qu’il veut amener aux affaires publiques — ce qui fait partie de ses idées a priori louables, même si ça peut aussi être un moyen pour dépolitiser la politique.
Ceux sur qui il est certain de ne pas pouvoir compter, avec qui aucune alliance ne sera possible, ce sont bien les gens de la gauche radicale, qui pensent que rien n’est donné à ceux qu’on appelle à présent « modestes » sans confrontation sociale, qui pensent que la souplesse managériale et le libéralisme économique ne sont pas réciproques, puisqu’ils s’inscrivent dans un cadre fondé sur le déséquilibre, et qu’ils ne profitent donc jamais qu’à ceux qui les organisent.

mash-up

Dans la continuité de François Hollande, qui l’appuie d’ailleurs bien sur ce point2, Emmanuel Macron semble considérer que son adversaire, ce n’est pas la finance, évidemment, mais la gauche exigeante et capable de faire des propositions qui ne se bornent pas à un mol accompagnement de la prévalence de l’économie de marché. Alors il frappe sur Jean-Luc Mélenchon, place ce dernier dans une position impossible qui lui permet de semer le doute, de créer un climat de suspicion et, au fond, d’affirmer que ceux qui ne voteront pas pour lui dimanche prochain sont des irresponsables ou des ennemis de la démocratie. Beaucoup seront scandalisés par le procédé, et cela lui fera perdre des voix la semaine prochaine, mais il doit compter sur le fait que le pays, de peur du saut dans l’inconnu, votera finalement massivement contre sa concurrente. Après tout, ça a toujours marché jusqu’ici, n’est-ce pas; S’il se permet ce geste risqué, c’est, donc, pour saper les chances que la « France insoumise » ait un grand nombre de députés à l’issue des législatives du mois de juin. C’est aussi sans doute pour le plaisir sadique de punir ceux qui lui ont fait une petite peur du ratage et à qui il demande non seulement de voter pour lui « par raison » mais par reddition, en lui offrant les clefs de l’Élysée la corde du pendu autour du cou, tels des bourgeois de Calais.
Un adage affirme qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours que l’on n’a pas encore tué, et si Marine Le Pen passe, ce ne sera pas à cause des « insoumis » mais bien à cause de ceux qui se servent du Front National comme épouvantail et marchepied vers un pouvoir sans partage pour eux-mêmes et pour les intérêts qu’ils défendent — qui ne sont ni les miens ni les vôtres.
Les dominants de l’économie n’ont jamais eu vraiment peur des guerres ou du fascisme, car ils savent que ces derniers sont faciles à détourner à leur avantage. En revanche, ils ont peur de ceux qui mettent en cause leurs privilèges.

  1. Emmanuel Macron est à droite selon la gauche, à gauche selon la droite, ni-de-droite-ni-de-gauche selon lui, peut-être « extrême-centriste », comme le gouvernement qui a succédé à la Révolution et à l’Empire ? []
  2. La dernière semaine de la campagne et alors que Mélenchon semblait de plus en plus convaincre, Hollande a eu des mots incroyables sur lui : « Mélenchon est un dictateur, pas un démocrate. Voter Mélenchon, c’est voter Chavez (…) c’est la complaisance avec la Russie, avec Poutine, avec tous les empires, en fait. Son ennemi, c’est l’Occident ».
    Venant d’un ancien camarade de parti, c’est un peu violent. []

7 réflexions sur « Ne pas vendre la peau de l’ourse »

  1. Fouc P

    Tu termines ton billet en écrivant : « Les dominants de l’économie n’ont jamais eu vraiment peur des guerres ou du fascisme, car ils savent que ces derniers sont faciles à détourner à leur avantage. En revanche, ils ont peur de ceux qui mettent en cause leur privilège. »

    Excuse, Jean-No, mais je pense que c’est un cliché. Dans cette période trouble, on nage dans plein de clichés, et je pense qu’il ne faudrait pas en rajouter. M’enfin, c’est juste comment je vois les choses…

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      Bon, alors est-ce que c’est « cliché » ? Et d’abord de quoi parle-t-on ? Sur le rapport entre fascisme et puissances de l’argent, eh bien l’expérience le prouve : les grands industriels français, italiens, espagnols ou allemands n’ont pas tellement souffert des régimes qui ont été installés dans leurs pays et qui pourtant avaient un programme théoriquement anti-capitaliste. Bien sûr, certains ont payé cher la fin du fascisme : sociétés nationalisées ou démantelées par mesure de rétorsion. Mais l’épuration n’a pas coûté cher à tous.
      Second point : le système se défend-t-il ? Ben oui ! Les rares mesures concrètes proposées par Macron concernent la défiscalisation, ce n’est pas pour rien, et son ennemi, c’est désormais clairement la gauche de Hamon ou de Mélenchon. Aujourd’hui, dans l’indifférence médiatique quasi totale, un milliardaire français a réussi à faire censurer les rares médias qui ont évoqué sa stratégie d’accaparement des terres agricoles en Afrique (je n’en dis pas plus, je n’aimerais pas avoir droit à un procès à mon tour), alors que c’est un fait avéré. Ce qui se met en place n’est pas joli : différence d’échelle de plus en plus grande entre les pauvres (qu’on appelle ici « profiteurs » s’ils bénéficient d’un salaire ou d’une pension) et les riches, disparition programmée des services publics,… Tout ça n’est pas joli. Emmanuel Macron y participe.
      Tiens, cette interview de Pinçon/Pinçon-Charlot : Emmanuel Macron est un extraordinaire porte-parole de l’oligarchie et de la pensée unique.
      L’urgence est de ne pas avoir Le Pen, mais ce que son concurrent représente n’a rien d’anodin.

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  2. El Gato

    Je ne comprends pas cette complainte sourde qui monte sur Internet « Emmanuel, dis nous que tu nous aime » 🙂
    C’est vrai, d’habitude, les candidats font semblant. Parce qu’ils doivent « rassembler entre les deux tours ». Ils promettent un peu de gauche s’ils sont de droite, un peu de droite s’il sont de gauche et répètent « Je vous ai compris » à tous ceux qui n’ont pas voté pour eux, ce qui ne mange pas de pain. Et les électeurs aussi font semblant.
    Mais ces élections sont différentes. On ne peut pas faire semblant. Ce n’est pas une différence de degré, la nécessité ou pas de licencier des fonctionnaires, un débat entre la politique de l’offre et celle de la demande ou la répartition de la plus-value entre les actionnaires et les salariés qui sépare les candidats. Mélanchon et Le Pen nous appellent à la révolution (même si ce n’est pas la même), ne serait-ce qu’en sortant de l’euro. Macron, est convaincu des vertus du libéralisme.
    Il n’y a pas de compromis, d’inflexions possibles. Sa pensée économique est à des lieux de celle de MPL, comme de celle de Mélanchon ou de Fillon et sa vision de la société incompatible avec celle de MLP et de sens commun.
    La castagne sera violente aux législatives, et c’est plutôt une bonne chose. Il y a matière à castagne 🙂 Mais ce deuxième tour des présidentielles n’est plus qu’un vote pour ou contre Marine Le Pen. Macron, s’il est élu, pourra revendiquer pour sa légitimité d’avoir été en tête au premier tour, mais en aucun cas son score au deuxième qu’il soit élu à 85 ou à 55%.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @El Gato : Qu’il soit élu à 50,1 ou à 99%, Macron n’aura qu’une légitimité réduite en tant que président. Mais il devrait un peu se concentrer sur le prochain obstacle : au cours du débat qui arrive, il peut tout perdre, et finir à 49,9%.

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