Le revenu de base/de vie/universel

Le revenu de base est un des enjeux de l’élection présidentielle qui se prépare, ou en tout cas, un point de discorde important au sein de la gauche comme entre les deux candidats à la primaire organisée Parti socialiste. Surtout cantonnée aux cercles progressistes plus ou moins militants, cette idée d’un revenu qui donnerait à chacun l’assurance d’un moyen de subsistance, sans avoir besoin de travailler pour cela et sans conditions particulières, est à présent connue de tout le monde — j’avoue que je n’ai pas vu venir le moment où cette question est devenue un enjeu du débat public.
Une partie de la gauche, y compris de la gauche radicale, pense savoir que cette notion est une proposition des plus ultra-libéraux des capitalistes1, mais on entend aussi d’ardents opposants à une telle idée parmi les capitalistes ultra-libéraux. Le sujet semble diviser chaque famille idéologique — ce qui signifie sans doute que les arrières-pensées qui motivent un tel projet et la manière dont il serait effectivement appliqué diffèrent selon le positionnement politique des uns et des autres. On entend de nombreux arguments opposés au revenu universel : un coût impossible, une incitation à la paresse et au manque d’ambition, et une économie minée par le fait que les gens se mettront à refuser les emplois sous-payés, pénibles ou idiots…

J’ai du mal à me faire une idée, mais je suis persuadé d’une chose, c’est que le postulat de Manuel Valls est erroné :

Qu’il y ait un rapport affectif historique entre la notion de gauche et la question du travail est certain, mais que l’emploi (plus que le travail) soit amené à se raréfier est une fatalité évidente, et une fatalité qui n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise nouvelle. La mécanisation du travail n’est pas une affaire récente, et elle a fait débat dès ses débuts : il y a deux-cent ans, les Luddites anglais, et un peu plus tard les Canuts lyonnais avaient bien compris que les machines menaçaient leur emploi, et avaient payé de leur sang leurs révoltes2. Ces mouvements, qui sont à l’origine du socialisme, répondaient tous directement ou indirectement à la mécanisation et l’industrialisation du travail, qui permettent d’abaisser les salaires et de prendre aux travailleurs leur emploi ou leur revenu, et plus récemment, de les mettre en concurrence avec des travailleurs de pays moins développés. Ceux qui pensent que la solution est d’être « plus compétitifs »3 ou « d’augmenter la productivité » (et la durée du temps de travail) ne font jamais que proposer d’aggraver le problème. En fait, dès 1819, l’économiste helvète Jean de Sismondi l’avait observé : les machines permettent de se passer des travailleurs, ou bien de concurrencer les travailleurs et forcer ceux qui veulent continuer leur activité à accepter des revenus toujours plus bas, et ce processus n’opère qu’au profit du patronat — du moins à court terme, car si personne n’a d’argent, plus personne n’achète les biens produits, et il en résulte une surproduction4. Il proposait donc que l’on réduise le temps de travail et qu’on améliore la qualité de vie des salariés, notamment en prenant en charge leur période de maladie et leur retraite. Sismondi proposait en son temps une taxe sur les machines, comme Benoît Hamon aujourd’hui.

Il faut dire que les modèles approchant le « revenu de vie » sont souvent douteux : le souverain qui ordonne la vie de chacun en échange de la corvée et d’une sujétion sans conditions ; l’esclavagisme, où tous les aspects de la vie de l’esclave sont pris en charge en échange de sa liberté et même, de la propriété de son propre corps ; le communisme dit « réel », où chacun a un emploi, qu’il le veuille ou non, et un toit, au prix de sa liberté. Dans chacun de ces exemples, on remarque une privation de liberté et de moyens pour chacun, à l’exception de l’élite qui organise et possède le système. L’idée du revenu de base est en théorie opposée à toutes ces formes d’aliénation : il est versé sans conditions, à tous, et représente un montant décent. Mais toute tentative d’application qui transigerait sur ces points le transformerait ne piège fatal.
Il y a d’autres pistes pour assurer le bien-être général dans un pays qui a tant de ressources, comme dimunuer le temps de travail5, ou encore  des mesures autoritaires permettant que les loyers ou les prix soient modérés — puisque c’est aussi l’augmentation des loyers et des tarifs des services qui transforme les gens qu’on aime bien appeler « modestes » (drôle de mot) en authentiques pauvres : imaginons que se loger, se chauffer et se nourrir ne soient plus des sources d’angoisse, cela changerait beaucoup la vie de chacun. D’autres proposent d’acter les mutations du monde du travail en étendant à tous les salariés le principe de l’intermittence déjà à l’oeuvre dans le monde du spectacle et du cinéma.
On peut aussi imaginer un système artificiel qui donne un emploi à chacun, comme en Corée du Nord où on peut être balayeur d’autoroutes sans voitures. Quoi qu’il en soit, notre système économique est relativement verrouillé : personne n’est censé y survivre en marge, en autonomie, il faut payer pour se loger, pour s’acquitter de l’impôt, pour manger. Je ne peux pas, demain, acheter quelques hectares pour y cultiver, y élever et y chasser en espérant ne plus avoir de rapports au reste du monde, le système me l’interdit complètement.

Quelle que soit la solution envisagée pour palier la raréfaction de l’emploi, il faudra bien en chercher une pour éviter la plus évidente et la plus éprouvée de toutes : la guerre, qui permet de réduire les populations, d’empêcher la contestation, de faire du patriotisme l’unique préoccupation générale (voyez comme on nous y prépare à coup d’identité, de culture, de religion, de civilisation), de conquérir les ressources du voisin et, enfin, pour un tout petit nombre, de gagner beaucoup d’argent sans avoir besoin que les populations vivent de manière prospère.

Benoît Hamon n’est pas très suivi par ses propres camarades du Parti Socialiste, qui semblent obsédés par le coût du revenu universel. Ils l’évaluent pourtant assez mal car ils ne réfléchissent pas aux bénéfices qui l’accompagnent : que devient un pays où les gens vivent dans une certaine confiance vis à vis de l’avenir proche ? Est-ce qu’il n’est pas envisageable d’imaginer une baisse importante de la criminalité et des fraudes ? Et bien sûr, cet argent alloué n’est pas donné, il va être dépensé par les gens qui le reçoivent.
Ce que je remarque, finalement, c’est qu’on préfère une solution familière inefficace (augmenter la productivité et baisser le coût du travail) à un saut dans l’inconnu6. Il faut admettre qu’on peut difficilement prévoir ce qu’il adviendrait dans un pays aussi grand que la France si du jour au lendemain chacun se préoccupait plus de vivre que de survivre (ou de se sentir angoissé à l’idée de ne pas y parvenir). Sans doute que plein de gens ne voudraient plus exercer certains métiers, seraient plus exigeants vis à vis de la qualité de leur existence. Pour moi, plus que le coût de la mesure, c’est de savoir comment les gens occuperont leur temps d’oisiveté qui me fait peur, car il existe vraiment des gens qui, lorsqu’on ne leur impose aucune tâche, s’ennuient, ne savent pas quoi faire, n’ont envie ni de lire ou d’écrire un livre, ni de voir ou de réaliser un film, ni d’étudier la nature ou de regarder les nuages. Question d’éducation, voire de non-éducation — lorsque l’école dégoûte de faire et d’apprendre —, car les membres de notre espèce (comme beaucoup d’autres mammifères) aiment s’occuper et d’imposer des défis personnels. Et puis il y a un autre problème à prévoir : la France n’est pas seule au monde et si elle fait partie des seuls lieux où existe un revenu sans conditions, cela créera des situations d’envie et de compétition aux effets sans doute hasardeux.

Quoi qu’il en soit, il est trop tôt pour le revenu universel (ou mesures aux effets comparables), car il dépasse l’imagination d’une large majorité de ceux qui en décident, y compris à gauche. Du reste, Julia Cagé, économiste membre de l’équipe de Benoît Hamon vient d’enterrer la mesure aujourd’hui en expliquant aux échos qu’une mesure « sociale » est à l’étude pour remplacer le revenu « universel », car dit-elle, « ce n’aurait pas de sens de donner à Liliane Bettancourt 600 euros pour lui reprendre de l’autre main par une hausse d’impôts ». En gros, on revient au principe de l’aumône et on s’inquiète du fait que Liliane Bettancourt va payer 600 euros d’un côté pour les recevoir de l’autre.

  1. Certes, les affreux Milton Friedman et Friedriech Hayek y étaient favorables, mais c’est aussi le cas du Keynesien James Tobin, du marxo-freudiste Bernard Stiegler (dont le concept de « revenu contributif » est un peu différent), de l’ancien ministre grec des finances Yanis Varoufakis ou de l’écologiste André Gorz. []
  2. En 1812, une loi est passée en Grande-Bretagne pour punir de mort les ouvriers du textile qui détruisaient les machines qui leur retirairent leur emploi. Après un procès qui se voulait exemplaire, treize luddites ont été pendus. Lors des révoltes de 1831 et 1834, deux-cent cinquante-neuf canuts ont été tués (deux-cent trente-et-un membres des forces de l’ordre sont morts aussi au cours des affrontements), et dix mille ont été emprisonnés. On peut parler aussi des révoltes de tisserands des années 1840 dans le Nord-Est de l’Europe. []
  3. Comme Serge Dassault, qui disait que les travailleurs français devaient s’aligner sur la législation et les salaires qui ont cours en Chine populaire. []
  4. Citons Proudhon (Philosophie de la misère, 1846) : « Insensé ! Si les ouvriers vous coûtent, ils sont vos acheteurs : que ferez-vous de vos produits, quand, chassés par vous, ils ne les consommeront plus ? Aussi, le contre-coup des machines, après avoir écrasé les ouvriers, ne tarde pas à frapper les maîtres ; car si la production exclut la consommation, bientôt elle-même est forcée de s’arrêter ».  []
  5. Ce cheval de bataille historique des radicaux et des socialistes a malheureusement du mal à survivre aux « 35 heures », accusées de tous les maux, alors qu’il serait logique de continuer à réduire ce temps hebdomadaire et d’augmenter la durée des congés. []
  6. Je ne suis pas économiste, mais je ne sais pas si les économistes seuls doivent réfléchir à ces questions, ils semblent avoir du mal à réfléchir à un avenir qui n’ait pas de modèle dans le passé — les auteurs de science-fiction sont sans doute au moins aussi utiles, et ce d’autant plus que, aux nombres, s’ajoutent des considérations d’ordre psychologique. Bon, je ne suis pas non plus qualifié de ce côté là. []

10 réflexions sur « Le revenu de base/de vie/universel »

  1. Florian

    La fin de l’article avec la citation de Julia Cagé m’a intrigué, alors j’ai été chercher la source, ça donne ça : « Julia Cagé explique qu’il y aura bien un « revenu mensuel garanti à tous les Français quelque soient les incidents de la vie », tout en reconnaissant que « ce n’aurait pas de sens de donner à Liliane Bettancourt 600 euros pour lui reprendre de l’autre main par une hausse d’impôts ». C’est encore plus intriguant car ça ne veut rien dire du tout… Un élément de la déclaration vient neutraliser l’autre élément.
    En tout cas tu fais preuve de pessimisme en estimant qu’elle « enterre » la mesure.

    J’ai lu un papier à propos du revenu universel, qui contre-argumentait le « point Bettancourt » en citant la sécurité sociale, dont bénéficient Xavier Niel et bien d’autres sans qu’on s’en offusque : on ne les blâme pas de se faire rembourser leurs frais dentaires !

    C’était dans un article de Society qui expliquait comment Hamon avait été convaincu du Revenu Universel. Le même article montrait aussi que Montebourg n’était pas désintéressé par l’idée mais pensait que les français n’étaient pas encore prêts… ce qui ne l’a pas empêché d’attaquer Hamon sur ce sujet pendant la primaire !…

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Florian : je pense que l’hostilité interne rend intenable la mesure, sauf à laisser toute une partie du PS aller vers Macron. Personnellement je préférerais que Hamon dise : « j’abandonne pour l’instant » plutôt que de réduire la portée de la mesure.

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      1. Florian

        Je peux avoir tort mais je ne pense pas, à titre personnel, que la modification de la mesure soit due à l’hostilité interne du PS (qui certes est évidente), il me semble plutôt qu’elle est due aux apports de la nouvelle équipe d’Hamon, c’est-à-dire Julia Cagé, Thomas Piketty, et peut-être d’autres; et à mon avis ces derniers ne visent pas spécialement une mesure qui convienne davantage au PS, je pense simplement qu’ils la jugent meilleure ainsi et ils sont sans doute de bonne foi.

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @Florian : je ne sais pas si ils ont le choix, en tout cas. Sans le soutien du PS, la candidature d’Hamon ne vaut pas très cher. Or sans parler du côté « de droite » du PS, ses cadres ne croient visiblement pas du tout à la mesure ou à la raréfaction de l’emploi.

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          1. Florian

            Oui, on entend beaucoup parler, de beaucoup de bouches, de la « réserve » (c’est une litote…) de gens au PS face à Hamon. Et pourtant, il faut respecter les règles du jeu : il a gagné la primaire, ils ne peuvent pas exiger qu’il modifie en profondeur le programme qui l’a porté à la victoire de cette primaire.
            Ça m’énerve beaucoup du coup.
            Mais bien que ce soit évidemment très problématique, je ne ressens pas chez Benoît Hamon l’altération de son programme pour les beaux yeux du PS. Pour l’instant en tout cas. Je peux avoir tort.

          2. Jean-no Auteur de l’article

            Je ne suis pas dans sa tête, évidemment, mais je ne pense pas qu’il ait une marge de mannoeuvre énorme. Quand tu es le seul à y croire, tu dois parfois avaler ton chapeau, c’est pas tant de l’auto-trahison que du pragmatisme.

  2. Florian

    Tout ce que je veux dire, c’est que (et bien que ça ferait sens, effectivement) pour l’instant je ne le constate pas manger son chapeau.

    J’ai entendu Piketty défendre une vision du revenu universel qui différait un peu du projet d’Hamon, il y a déjà un petit moment : maintenant qu’il a intégré son équipe, je ne suis guère étonné qu’il y ait donc des modifications.

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  3. El Gato

    Ce n’est pas tant qu’il y ait moins de travail, c’est surtout qu’il n’est plus payé ou à peine. Le revenu minimum j’ai peur que ce soit une façon de financer l’ubérisation de la société. Avec le revenu de base, si tu veux t’acheter une voiture, tu rouleras pour Uber ou un autre avec juste de quoi couvrir tes frais et sans payer d’impôts. Pour financer ton appart tu le loueras avec juste de quoi couvrir tes frais et sans payer d’impôts. Et ainsi de suite.
    Mais c’est la politique de gribouille. Au final, il n’y aura plus grand monde pour financer le système et donc le revenu minimum par ses impôts et ses cotisations…

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  4. Olivier

    La réflexion sur le revenu « universel » gagne à le (re)lecture de l’article 23 de la Déclaration « Universelle » des Droits de l’Homme (ONU 1948)…
    Nos sociétés ne garantissent plus ce droit à tous…
    Analyse..Projections..Propositions..

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