Trump al Ghul (Dark Trump Rises)

Batman: The Dark Knight rises ne marquera pas l’histoire du cinéma (sauf peut-être pour le caractère sobrement comique de la scène de la mort de Marion Cotillard), mais la cérémonie d’investiture de Donald Trump lui donne une nouvelle dimension.
Le réalisateur, Christopher Nolan, s’est toujours défendu d’avoir voulu imposer un message politique et a même dit que, si la politique était bien le thème, on pouvait l’apprécier quel que soit son bord : les uns penseront qu’ils parle du fascisme et les autres du communisme, il y en a pour tous les goûts, ce n’est pas une politique précise qui est visée mais juste la démagogie. C’est la position habituelle de tout réalisateur de blockbuster1.
Tout de même, l’allusion au mouvement Occupy Wall Street semblait assez claire : le peuple espère reprendre le pouvoir que lui a confisqué le capitalisme financier pour lui imposer un système inégalitaire artificiel, et ce mouvement social aboutit au siège de la Bourse de Gotham — et puisque Gotham est New York, sa bourse occupée est Wall Street. Le message que je comprends, c’est que parler de changement est forcément démagogique et sert les intérêts d’escrocs. Et pire que tout, pour « l’homme blanc économiquement défavorisé » (ainsi que l’on décrit l’électeur de Trump), la personne qui se cache derrière cette escroquerie n’est pas un tribun viril et exalté  — Bane, l’écorché vif —, c’est bien pire, c’est <spoiler>une femme et une terroriste crypto-musulmane !2</spoiler>. Heureusement, le milliardaire (self-made héritier) Batman, connu pour ses arnaques à l’assurance3 vient dispenser une correction méritée au peuple séditieux, ruinant les rêves d’émancipation de celui-ci et rétablissant l’ordre tel qu’il l’entend et tel qu’il profite à sa classe sociale.
On qualifie souvent Batman de « vigilante », de fasciste qui œuvre comme juge et bourreau sans autre légitimité que celle qui lui confère sa fortune. Ça se discute : il évite le meurtre4, pallie effectivement un système défaillant et corrompu, et, s’il le fait en marge de la loi, n’en est pas moins apprécié des policiers. Hmmm, même dit comme ça, il est louche.
Reste que quoi que l’on pense de Batman en règle générale, le film Dark Knight Rises présente les envies de changement sociaux « de gauche » comme un attrape-nigaud dont profiteront de rusés démagogues.

En reprenant presque mot pour mot le discours de Bane dans Dark Knight Rises lors de sa cérémonie d’investiture5, Donald Trump lance un message assez cynique : il gardera ses milliards grâce à la naïveté de millions de nigauds  à qui il n’a pas promis de redistribution, mais à qui il a fait croire que les gens riches ne rêvaient que d’améliorer la condition de ceux qui ne le sont pas.
Le slogan de Occupy Wall Street«We are the 99%», rappelait que la plus grosse partie du pouvoir politique et de la richesse des États-Unis était détenue par seulement 1% des habitants du pays, et que cette concentration inique ne cessait de progresser. Le slogan du cabinet de Trump pourrait être «We are the 1%», lorsque l’on sait que ses 17 membres6 possèdent à eux seuls plus qu’un tiers des foyers américains.
Avec un certain succès, Christopher Nolan a décrédibilisé Occupy Wall Street et, par anticipation, participé à couper l’herbe sous le pied à Bernie Sanders — le candidat du mouvement. Aujourd’hui, avec son malicieux plagiat, l’équipe de campagne de Trump nous fait savoir que la démagogie l’a emporté, au détriment du peuple, et qu’elle n’a même pas eu besoin de laisser entendre aux gens qu’elle se souciait d’injustice sociale, il a suffi, comme toujours, de monter les pauvres les uns contre les autres.

  1. À l’exception notable de l’imprudent Paul Verhoeven lors de ses années hollywoodiennes. Des gens comme James Cameron, qui produit des films éminemment politiques, sont bien plus avisés et ont compris qu’un message avait bien plus de force en étant diffusé qu’en étant expliqué. Expliquer un message sert juste à convaincre les gens qui ont les mêmes idées que soi que l’on est de leur bord.  []
  2. Miranda Tate est en fait Talia al Guhl, la fille de Ra’s al Ghul, un des plus grands ennemis de Batman. Je ne sais pas s’il est fait directement allusion à une appartenance religieuse de la famille al Ghul dans les aventures de Batman, mais leurs noms sont arabes, ils sont issus d’une lignée de bédouins et ils dirigent la Ligue des Assassins — nom qui a d’abord été (péjorativement) celui de la secte des Nizârites, des chiites ismaéliens. On pouvait deviner qu’elle était la méchante du film au fait que l’actrice est française. []
  3. Un manoir familial centenaire détruit une fois, ça va, mais au bout de trois fois, ça commence à devenir suspect ! []
  4. Dans les premiers numéros de Detective Comics où il apparaît (1939), Batman utilise volontiers des armes à feu et n’a pas peur de se tuer les malfrats. Ses auteurs ont tout de même assez vite décidé d’imposer un code éthique à leur héros : il cesse d’assassiner et il n’utilise pas d’armes à feu, il ne rend pas justice, il aide la justice en livrant à la police ceux qui méritent d’aller en prison. Cette formule a l’avantage de permettre à ses ennemis les plus pittoresques (Catwoman, le Joker, etc.), de revenir régulièrement. Malgré ses pratiques respectueuses de la vie et de la chevalerie, Batman a tué au cours de sa carrière bien plus de gens que je n’ai tué de moustiques, soit directement (certains se sont amusés à établir des listes), soit en laissant faire, soit en aidant un peu le destin, soit en faisant choir une pile de voitures sur la tête des méchants. En fait, Batman ne tue pas ses pires ennemis, mais il n’est pas sûr que tous les sous-fifres de ces derniers survivent aux coups, aux explosions et aux chutes d’objets que le héros milliardaire leur fait subir sciemment. []
  5. Donald Trump : “we are transferring power from Washington DC and giving it back to you, the people”. Bane : “We take Gotham from the corrupt! The rich! The oppressors of generations who have kept you down with myths of opportunity, and we give it back to you… the people”. []
  6. La composition du cabinet est en elle-même incroyable : un climato-sceptique à l’environnement ; un fraudeur fiscal aux finances ; un charognard d’entreprises en faillites au commerce et à l’industrie ; un chef d’entreprise qui escroque ses employés au travail,… []

3 réflexions sur « Trump al Ghul (Dark Trump Rises) »

  1. ianux

    Dans l’imaginaire de DC Comics, Gotham représente plutôt Chicago (c’est d’ailleurs là qu’a été tournée la trilogie de Nolan). C’est Metropolis qui est l’équivalent de New-York.

    Et j’avoue ne pas avoir fais le rapprochement avec Occupy Wall Street, ni vu Bane comme un gauchiste démagogue. Il a quand même plus l’air d’un putschiste fascisant.

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      1. Jean-no Auteur de l’article

        Wikipédia explique que Gotham est un surnom de New York mais que la ville rappelle plus Chicago :
        « Gotham City est un des surnoms de New York, dont l’initiative est attribuée à Washington Irving, auteur américain du xixe siècle1 dans le périodique Salmagundi en 1807. Le surnom reste si populaire que les auteurs de bande dessinée Bob Kane et Bill Finger s’en emparent dans les années 1940. Gotham devient l’univers urbain imaginaire où évoluent des super-héros tels que Green Lantern, Black Canary, la Société de justice d’Amérique et Anarky2.
        Mais Gotham City est surtout connue comme décor des aventures de Batman. Dans ce comics, Gotham s’apparente d’ailleurs plus à Chicago qu’à New York. »

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