L’homme qui savait appeler la pluie

Voilà, c’est fini, le président a eu le courage d’admettre qu’il n’avait que peu de chances de remporter l’élection présidentielle, voire même la primaire de son propre parti. S’il faut sans doute une certaine force de caractère pour renoncer à la tentation vaniteuse d’une nouvelle candidature — il paraît que le cas est inédit, même si René Coty et son successeur Charles de Gaulle ont l’un et l’autre volontairement interrompu leurs septenats —, Hollande n’est jamais que le soixante-six millionième français à faire le constat de ses difficultés à convaincre, à droite comme à gauche. Quand on prête l’oreille à chaque camp, on est frappé par les irréconciliables différences de perception au sujet de sa politique : les uns l’accusent de permissivité judiciaire tandis que d’autres l’accusent d’avoir favorisé un État policier ; les uns lui reprochent un « matraquage fiscal » tandis que d’autres se plaignent des cadeaux fiscaux ; etc.
Le seul critère sur lequel tous s’entendent, même lui, c’est son impopularité.

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On dit beaucoup qu’Hollande a trahi. Je trouve le mot étonnant, même si, comme tout responsable politique, il s’est dédit à quelques reprises, notamment avec sa célèbre formule « mon ennemi, c’est la finance », qui semble avoir été lancée un peu en l’air et n’a en tout cas jamais été un tant soit peu suivie d’effets. Mais qui avait cru à cette image d’un énarque au couteau entre les dents, d’un Robin des bois apatatchik ? Pour moi, Hollande n’a pas plus trahi qu’un autre, d’autant qu’il a peu promis. En ce sens il a été l’exact opposé de son prédécesseur Sarkozy, qui a promis tout et son contraire à tout le monde, et laissé les électeurs projeter ce qu’ils voulaient sur son programme, selon la méthode de l’aviateur dans Le Petit prince de Saint-Exupéry1. Pour ma part, je ne me suis pas senti trahi par Hollande parce que ce que j’attendais en votant pour lui, et je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas, c’est uniquement d’avoir eu ses chances d’être élu : d’avoir été suffisamment non-engagé pour donner l’illusion d’être rassembleur, et donc de nous permettre d’éviter une réélection de Nicolas Sarkozy autant qu’un second tour avec Marine Le Pen. Hollande a été le candidat du plus petit dénominateur commun au parti socialiste. Même si j’avais voté pour Hollande non par calcul mais par conviction, je n’aurais pas eu de raison de me sentir floué, car au fond, ses promesses ont été plus ou moins tenues. Il a même partiellement assaini l’ambiance électrique laissée par l’excité précédent. Je remarque par exemple, depuis mon bout de lorgnette, que depuis Hollande je n’ai plus eu d’étudiants étrangers sciemment maltraités à coup de convocations intempestives en préfecture et de tracasseries administratives inutiles et stressantes — pour parler d’un cas pesant pour ceux qui le subissent, et plus ou moins invisible pour les autres. Même s’il faudra attendre pour le vérifier dans le détail, je ne doute pas que le niveau de corruption, de détournement des institutions et de gabegie sous Hollande aura été infiniment plus faible que sous l’administration de son prédécesseur. Il n’a pas non plus nui à l’Union Européenne en s’en servant comme excuse universelles pour tous les malheurs du pays, ni surenchéri dans les poussées de fièvres liées aux signes religieux (mais on ne peut pas en dire autant de ses ministres).
Il y a pourtant de sérieux reproches à lui faire.

La première chose que l’on peut reprocher à Hollande est d’avoir eu du mal à occuper le costume présidentiel de manière convaincante, de ne pas avoir été dans le rôle. Il est délicat de le lui reprocher, car après tout, c’est encore une promesse de campagne qu’il aura tenue : il nous avait dit qu’il serait un « président normal », et il est parvenu, contre toute attente à donner un sens à cet oxymore incongru.
J’aimerais avoir un regard bienveiillant à l’égard d’un président qui ne se fait pas passer pour un surhomme, ne cherche pas à donner sa fonction élective une aura pseudo-monarchique et préfère exercer une compétence réelle à un métier de cabotin. Mais voilà, un « président normal », quoi que ça signifie, ça ne fonctionne pas2. Le besoin qu’a notre espèce de vouloir se donner des chefs est quelque chose de lamentable et pathétique, mais tant qu’à accepter la charge, il fallait accepter aussi le rôle. Le président normal a payé ses manquements par un climat général d’irrespect de sa personne, de ses actions et de sa fonction. Un des dégâts majeurs causés par cette situation a été, il me semble, l’attitude des forces de police qui, se sentant visiblement livrées à elles-mêmes, se sont senties pousser des ailes (ou plutôt des dents) et ont multiplié les bavures impunies. Plus grave pour l’avenir, la manière timorée avec laquelle le président a soutenu le mariage pour tous a favorisé l’éclosion d’une droite néo-conservatrice toxique, aussi professionnellement efficace dans sa communication qu’idiote et réactionnaire dans ses positions.
Cette présidence « normale » est en partie une imposture, car si la capacité à faire preuve de « leadership » de François Hollande a paru faible, il semble qu’il se soit dans le même temps avéré plutôt têtu dans ces choix. Et puis personne ne devient président sans ambition. Nous sommes passés d’un président totalement dénué de convictions, mais soignant l’image d’un homme de décision, à un président au contraire plutôt décidé mais renvoyant l’image d’un perpétuel hésitant.

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Beaucoup d’indices tendent à prouver que François Hollande a toujours utilisé dans ses analyses la même grille de lecture que ses collègues de droite, et n’a sacrifié aux totems gauchistes traditionnels tels que la Culture, l’anti-sexisme et l’écologie qu’à contrecœur et laborieusement. Si sa « loi travail » n’est pas très bien passée auprès du « peuple de gauche » (?), d’autres choix plutôt réactionnaires ou en tout cas conservateurs ont fait moins de remous. Je pense notamment aux lois liées à la sécurité et au contrôle, notamment sur Internet, ou encore à la généralisation des mutuelles et des complémentaires santé à tous les salariés, dont Hollande se dit fier et qui part sans doute d’un bon sentiment, mais dont on peut se demander si elle n’ouvre pas la voie à l’éradication finale de la Sécurité sociale au profit de sociétés privées que François Fillon a en projet. Ça ressemble même furieusement à un cadeau fait à son ennemi-la-finance — il n’a pas été avare en cadeaux de ce genre au cours des quatre ans et demi passés.
J’ai souvent eu la sensation (difficile à étayer, certes), que lorsqu’il prend une décision réputée à gauche, Hollande le fait en ayant l’impression que c’est la droite qui a toujours eu raison.

Pour finir, le plus grand reproche que j’aurais à faire à l’actuel président, qui est lié aux deux points précédents, c’est l’absence d’ampleur visionnaire dont il fait preuve dans son appréhension des enjeux de l’époque actuelle. Représentant du « business as usual », il semble penser que le fonctionnement de notre monde est viable tel qu’il fonctionne et que ses problèmes sont d’assainir les comptes et de relancer l’emploi tout en sauvant les meubles du modèle social, puisqu’il est socialiste. Il n’est pas le seul dans son cas, et en fait la plupart de ses collègues politiciens, tous bords politiques confondus, sont coupables d’un même désintérêt pour les signaux faibles — de moins en moins faibles, en fait — qui annoncent des changements écologiques et anthropologiques majeurs : l’épuisement de certaines ressources et les guerres qui y sont liées3, l’insoutenabilité de notre politique nucléaire4 et en même temps l’absence de solutions de substitution viables. Et puis il y a la question du travail : la productivité d’un Français en 2016 est sans commune mesure avec celle de son arrière-grand-père un siècle plus tôt, et cela ne va pas changer : plus le temps passera et moins il y aura besoin de gens pour travailler, non seulement dans les usines mais aussi dans les bureaux, car la liste des métiers mécanisables ne cesse de s’allonger.
Depuis Jean de Sismondi au XIXe siècle, puis avec des gens comme Bertrand Russell5, Cornelius Castoriadis, les auteurs du rapport Meadows, Ivan Ilitch, Jeremy Rifkin et tant d’autres, nous pouvons nous faire une idée du monde de machines et de consommation qui vient (et, en fait, qui est là), et de la manière dont nous pourrions tenter de survivre à ses mutations et au déclin qui se met en place.
Évidemment, si on a le nez sur le cours du Yuan, le PIB, les taux d’intérêt, la confiance des ménages et autres grands nombres, on aura du mal à imaginer des scénarios prospectifs un tant soit peu peu audacieux et contenant tellement d’inconnues que les modèles actuels ne peuvent sans doute pas grand chose pour en faire l’analyse.
Pour moi, par exemple, le véritable enjeu de la disparition de l’emploi n’est pas tant l’argent que de savoir comment les gens désœuvrés peuvent parvenir à s’occuper, non à coup de corvées, comme on le propose actuellement, mais par des activités d’apprentissage ou de création non-marchandes et stimulantes.

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Même si son prédécesseur a été infiniment plus néfaste au pays, François Hollande n’aura pas été un très bon président. Il a souvent tenté de faire plaisir à ceux qui n’avaient pas voté pour lui, et ces derniers ne l’ont que plus haï. Il a déçu ceux qui attendaient quelque chose de sa politique, et même ceux qui n’en attendaient rien. Il a méprisé (et aspergé de gaz neurotoxiques) toute la gauche alternative. Pas de quoi être fier. À présent il entame la dernière phase de son mandat avec un geste aussi courageux qu’inattendu et qui, sitôt exécuté, nous rend son auteur invisible. Beaucoup d’occasions ont été ratées au cours de ce quinquennat.

  1. L’enfant demande à l’aviateur de lui dessiner un mouton mais refuse chaque dessin : trop vieux, trop malade, trop cornu,… Pour finir, l’aviateur dessine une caisse avec des trous : « Ça c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans ». À sa grande surprise, le petit prince est ravi : « C’est tout à fait comme ça que je le voulais ». []
  2. Dans Le Château (éd. Dargaud 2015), des employés de l’Élysée racontent à Mathieu Sapin le jour où ils ont vu des présidents élus prendre la mesure de leur rôle et, enfin, devenir véritablement présidents. Lorsque l’auteur du reportage demande à quel moment la grâce a touché François Hollande, la réponse est embarrassée : le moment n’est toujours pas arrivé.
    Certains ont remarqué que François Hollande était parvenu à sembler « présidentiel » dans sa gestion des attentats des deux dernières années. []
  3. Le pétrole, bien sûr, mais il y en a d’autres, comme le Coltan, minerai essentiellement utilisé pour un composant vital aux téléphones cellulaires, enjeu d’une guerre qui a fait six millions de morts au Congo. []
  4. Je ne suis pas pressé de voir la France connaître son Tchernobyl ou son Fukushima, mais ce n’est qu’une question de temps, et que ferons-nous alors ? Et même sans accident, comment pouvons nous gérer l’accumulation des déchets radioactifs ? []
  5. Lisez son Éloge de l’oisiveté, paru en 1932, qui n’a jamais été un texte si actuel. Il est étonnant de se dire que cette année est aussi celle de la parution du Meilleur des mondes, par Aldous Huxley, texte lui aussi prophétique, mais bien moins optimiste. []

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