Nos ancêtres les Gaulois

(oui, je me fais avoir en participant à la communication de type « une grosse connerie par jour » qu’utilise Sarkozy pour faire oublier l’existence de ses concurrents à la primaire, mais cette affaire là me semble soulever des questions intéressantes au delà de la présidentielle)

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Hier à Franconville, juste derrière chez moi, Nicolas Sarkozy est parvenu à faire du bruit (oui oui, j’y participe, j’en suis conscient) avec cette déclaration :

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«Si l’on veut devenir français, on parle français, on vit comme un Français. Nous ne nous contenterons plus d’une intégration qui ne marche plus, nous exigeons l’assimilation. Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois (…) [celui qui devient français doit se dire] J’aime la France, j’apprends l’histoire de France, je vis comme un Français».

On peut à mon avis lire pas mal de choses dans cette phrase, qui est moins risible qu’elle le semble de prime abord, et qui contient plusieurs tiroirs.

On peut y voir une affirmation indubitablement positive : peu importe ses origines lointaines (et c’est un fils de nobliau magyar qui a un grand-père maternel juif de Thessalonique qui la prononce, ce n’est pas indifférent), dès que l’on a une carte d’identité française, alors on est français. C’est le droit du sol (ou plutôt le droit des papiers) contre le droit du sang, quoi, c’est la Légion étrangère : la France est une idée, pas une lignée génétique.

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François Fillon (Sablé-sur-Sarthe, le 28 août 2016) : «la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique».
Effectivement, le partage culturel est une belle et grande chose. Mais la littérature de François Villon, Molière, Voltaire et Victor Hugo n’est sans doute malheureusement pas le seul souvenir que nous ayons laissé aux Africains.

On peut y lire un clin d’œil au fameux « nos ancêtres les Gaulois » que les instituteurs de l’Empire colonial faisaient ânonner aux écoliers de toutes les latitudes, en Île-de-France, en Afrique de l’Ouest, au Maghreb, en Indochine, et même en Bretagne1. Les Gaulois, s’ils peuplaient bien une bonne partie de l’actuelle Europe, de la péninsule ibérique aux Pays-Bas, ont vu leur culture modifiée par l’invasion romaine puis, au cours des premiers siècles de l’ère commune, ont été poussés vers l’Ouest par la pression démographique, migratoire et militaire de tribus germaniques tels que les Burgondes, les Goths, les Alamans, les Alains, les Suèves, les Vandales, et bien entendu les Francs, qui ont donné son nom à notre actuel pays. Les Gaulois nous ont légué leur toponymie (Paris, Lyon, et des milliers de lieux-dits sont directement issus de noms gaulois2, parfois revenus après une période d’usage d’un nom romain — comme Lutèce pour Paris), un vocabulaire lié à l’agriculture et de l’élevage (mouton, bouc, ruche, oignon) ou aux descriptions de la nature (caillou, bruyère, chêne, mousse, érable,…). Ils nous ont aussi laissé une légende, celle de cet ancêtre mythique courageux et désordonné, et ayant désespérément besoin d’unité territoriale et de chefs indiscutés.
C’est pour des raisons idéologiques que la pédagogie de la IIIe république est allée chercher les Gaulois, qui ne sont ni les ancêtres des Français, ni ceux de la culture française, dont l’existence même en tant qu’entité est une construction, mais qui ont l’avantage d’être le premier ensemble de peuples connu sur l’actuel territoire français et de n’être liés à aucune religion ou lignée monarchique s’étant imposée depuis. Et ils ont l’avantage, surtout, de ne plus être là pour réclamer leur héritage3. C’est tout de même un peu gonflé d’aller les réveiller, ça reviendrait à dire « dès que l’on devient étasunien et qu’on salue le drapeau américain en mangeant des corn flakes, nos ancêtres sont Apaches ».

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À peine élu, en 2007, Nicolas Sarkozy avait envoyé en Libye son épouse Cécilia demander à Mouammar Kadhafi la libération de cinq infirmière bulgare et d’un médecin (bulgare aussi, mais d’origine palestinienne, ce qui lui a valu d’être nettement moins évoqué médiatiquement), accusés d’avoir diffusé le VIH en Libye. L’affaire fut conclue, sans doute à grands frais (contrats divers liés à l’armement, au gaz, à l’électricité, et à la libération d’un prisonnier libyen), contrairement à ce qui fut affirmé alors. J’avais été frappé par la réflexion de Nicolas Sarkozy, qui avait à l’époque dit « ces infirmières elles étaient françaises », non parce qu’elles avaient le moindre rapport avec la France, mais parce que la France s’est sentie liée à leur cas… Tandis qu’au même les Bulgares et les Roumains n’avaient pas le droit d’être des membres de l’Union européenne comme les autres… Cette idée variable de l’identité nationale m’avait rappelée la phrase de Goebbels à Fritz Lang, qui ne comprenait pas que le ministre lui propose de travailler pour lui alors que sa mère était d’origine juive et s’était vu répondre : « c’est nous qui décidons qui est aryen »

Plus problématique, on peut inscrire cette petite phrase parmi les mille et une autres de son auteur (ou de ses collègues à droite mais pas seulement) qui montrent un mépris de l’Histoire en tant que science : pour eux, l’histoire n’est pas un objet complexe et passionnant de recherche, c’est un outil de gouvernement, qui sert à fonder un mythe national destiné à légitimer un fonctionnement et des institutions. Ici, le mythe est assumé en tant que tel, il balaye tout nationalisme prétendant s’appuyer sur une base ethnique, et au fond, ce n’est pas moi (qui crois que les humains appartiennent tous à la même espèce) qui me plaindrais de l’intention, mais j’ai des réserves sur la forme, car elle cause du tort à une discipline scientifique qu’elle transforme en fabrique fictionnelle. Certes, c’est la croix que portent les historiens depuis toujours4 : leur science sert (consciemment ou non) à légitimer des pouvoirs, des dynasties, des religions, des valeurs, des rites,… et tout ceci se fait au détriment de toute quête sincère de vérité, et en s’appuyant sur des clichés construits il y a cent cinquante ans pour amener les écoliers de la IIIe République se faire zigouiller à Verdun. Le maniement ras-les-pâquerettes de références mythiques — les Gaulois, Charles Martel, Jeanne d’Arc, etc. — a pour inconvénient de s’auto-entretenir, elle ne pousse pas le public à creuser et à s’intéresser à la complexité de la marche du monde. Au contraire, il sert à rassurer les gens en leur disant de ne pas aller chercher trop loin à comprendre qui ils sont eux-mêmes.

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Il est triste que les responsables politiques utilisent si mal l’histoire et si peu à la science-fiction. L’histoire est passionnante pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour comprendre comment s’est construit le monde dans lequel nous vivons. Or elle est souvent utilisée pour valider des oppressions, pour cristalliser des systèmes de dominations, quand ce n’est pas pour déclencher des guerres ! Ce que l’on dit en utilisant l’histoire comme instrument politique, c’est que notre avenir est conditionné à une lecture de notre passé, que notre futur est contenu dans nos origines, que celui qui maîtrise le discours sur les origines possède le droit à décider de ce que l’avenir pourra ou ne pourra pas être.
La science-fiction, elle, parle du caractère ouvert du futur — voire du caractère non-déterministe du passé, par le biais de son sous-genre l’Uchronie5. La politique devrait être consacrée à imaginer un futur nouveau, différent, qui aille au delà de ce que nous connaissons déjà, ou croyons connaître.

Pour finir, ce qui me gène dans le discours de Sarkozy sur l’identité, c’est qu’il dit aussi que « être français » est une situation bien fragile car conditionné à respecter ce qu’il considère comme relevant de la culture française. Lorsqu’il refuse « la tyrannie des minorités », ou dit  « Je n’accepterai pas les comportements moyenâgeux qui veulent qu’un homme se baigne en maillot de bain, quand les femmes sont enfermées [dans des burkinis] », et ajoute que « la seule communauté qui vaille est la communauté française », sa cible est claire, il veut dire que, quoiqu’en dise leur état civil, certains français doivent être considérés comme des étrangers dans le pays où ils sont nés et où ils ont grandi. Je suis curieux de savoir ce que sont les valeurs françaises selon Sarkozy : il dit qu’il faut aimer la France, apprendre l’histoire de France, vivre comme un Français, mais qu’est-ce que ça implique précisément ? Depuis quand existe-t-il des Français qui aiment la France ? Il y a peu de pays où l’on aime autant râler sur soi-même6. Depuis quand les Français apprennent-t-ils l’histoire, et quelle histoire veut-on qu’ils apprennent ? Enfin, vivre comme un Français, c’est quoi, exactement ? Regarder Jean-Pierre Pernaud à midi, puis digérer devant l’Inspecteur Derrick ? Arrêter de manger de la viande pendant une semaine chaque fois qu’Élise Lucet a diffusé un documentaire pour dénoncer le problème ? Avoir des meubles Ikéa ? Se plaindre des embouteillages depuis sa voiture ? Être persuadé que le voisin gagne plus et travaille moins ? Les témoignages d’étrangers qui tentent de définir ce qu’est l’identité française remarquent surtout un fort penchant pour la bonne nourriture. C’est aussi ce que je sauverais.

  1. La Bretagne est un duché annexé par la France il y a un peu moins de cinq siècles, qui est désormais célèbre pour son agriculture, ses problèmes de pollution liés à l’agriculture, ses stations balnéaires dédiées au tourisme familial CSP+. Avec le Pays de Galles, l’Irlande et l’Écosse, c’est en Bretagne que la culture celtique — c’est à dire gauloise — a le plus longtemps perduré, notamment par la langue. Langue qui valait aux petits bretons surpris à la parler d’être punis en étant forcés de porter le « symbole », un objet infamant quelconque qui prouvait leur crime et a fini par leur en faire perdre la mémoire. Car si « nos ancêtres » sont gaulois, leur langue a été interdite par la République qui se réclamait de leur filiation.
    Mise à jour du 21/09 : contrairement à des théories à présent réfutées, le Breton ne descend pas du Gaulois, cf. discussion plus bas, au temps pour moi. []
  2. Ce qui n’est pas le cas de Franconville (francorum villa), où Sarkozy a prononcé son discours. []
  3. Dans la chanson Faut rigoler, Henri Salvador se tord les côtes en se souvenant de son instituteur antillais qui parlait de « nos ancêtres les Gaulois », mais ce n’était pas plus absurde que dans le cas de la plupart des français de l’hexagone, surtout sachant l’importante présence bretonne aux Antilles françaises.  []
  4. Un exemple parmi d’autres : Avec son discours sur l’origine des Francs, en 1714, où il affirmait que la tribu de Clovis était d’origine germanique, l’historien Nicolas Fréret a indigné un de ses pairs, l’Abbé Vertot, qui l’a dénoncé et a obtenu que son collègue soit emprisonné à la Bastille pendant six mois ! []
  5. L’Uchronie médite sur ce qui eût pu être (et si Napoléon n’était pas parti à la conquête de la Russie ? Et si Christophe Colomb n’avait pas atteint les Antilles ? Des historiens emploient à présent ce sous-genre de la science-fiction comme outil de travail, cf. Écrire l’histoire avec des « si », Actes de la recherche à l’ENS #11, éd. rue d’Ulm 2015. []
  6. Les Belges, aussi, râlent beaucoup sur les Belges, mais avec plus d’humour. Comme le disait César, les Belges sont les plus braves des peuples de la Gaule. []

2 réflexions sur « Nos ancêtres les Gaulois »

  1. Wood

    Je pinaille, mais il n’est pas tout à fait exact de d’assimiler le breton à langue gauloise, même si c’étaient toutes les deux des langues celtiques. Le breton est plutôt issu du brittonique parlé par les immigrants venus de Bretagne insulaire vers le Ve siècle pour s’installer dans la péninsule. Ainsi le breton est particulièrement proche du gallois et du cornique que l’on parle encore (un peu) outre-manche.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Wood : Ah, ancien acquis, apparemment (car je me rappelais avoir lu ça mais je n’ai pas vérifié en écrivant), la théorie d’une influence du Gaulois sur le Breton a existé mais est dépréciée depuis quelques décennies déjà, selon wikipédia, my bad !

      Répondre

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