Le corps puéril

Hier, passant dans le métro, j’ai pris une photographie de cette publicité, car elle m’a surpris, un peu choqué, à cause du décalage que j’y perçois entre le visage du mannequin et son corps. Un visage certes jeune, mais tout de même adulte, plaqué sur un corps de pré-adolescente. Ce n’est bien sûr pas rare, peut-être même est-ce la norme, mais le message, « Joyeuse fête des mères », augmente mon trouble : est-ce que la personne représentée est censée être une mère, ou bien sa fille, ou les deux ? Quelque chose ne colle pas. La marque produit des vêtements pour femmes, hommes et filles, mais c’est bien de la collection pour femmes adultes qu’est issu la tenue portée par ce mannequin.
Le cliché est peut-être pris en légère contre-plongée, et ma photographie de cette photographie l’est légèrement aussi, mais ça ne suffit pas à expliquer que je ressente l’effet comme véritablement dérageant, aux limites de l’Uncanny valley :

le_corps_pueril

Ce qui me frappe tout de suite, c’est que cette jeune femme n’a pas de bassin, pas de hanches. Il existe bien sûr d’innombrables morphologies, je connais des femmes qui se désolent de ne pas avoir de « formes », d’autres qui croient qu’elles en ont trop, et je ne voudrais pas que l’on pense que je veux, à mon tour, me poser en juge de ce qui doit être le corps idéal pour une femme. Au contraire, je pense qu’il existe mille et une voies à la beauté, jusqu’à la monstruosité, pourquoi pas. Mais ici, entre le choix du mannequin, le choix de la photographie, les modifications amenées par la personne qui s’est chargée de la retouche, le résultat qui m’apparaît est que cette femme n’a pas un corps d’adulte1, et évoque difficilement une mère2. L’importante taille de la tête, rapportée au reste du corps, est une autre caractéristique du corps puéril.

Partant de l’idée que ce genre d’image s’adresse d’abord aux femmes3, je vois ici un refus de vieillir, une nostalgie d’un âge très spécifique de la vie de toute femme : la pré-adolescence, c’est à dire l’époque de la vie qui précède l’âge où les problèmes commencent. Une pré-adolescente ne fait — sauf anomalie de comportement réprouvée par l’ensemble de la société autant que par loi —, pas l’objet de concupiscence. Elle n’est pas une femme, elle est une fille, souvent d’une taille égale ou supérieure à celle des garçons, lesquels, puisque leur puberté est en moyenne plus tardive4, constituent nettement moins une menace, d’autant qu’ils s’avèrent à cet âge plus fréquentables et plus intelligents que deux ou trois ans plus tard. La pré-puberté, chez les jeunes filles, est un âge d’indépendance intellectuelle, et d’un point de vue purement culturel, c’est aussi l’âge de référence des héroïnes de récits d’aventure, je pense par exemple à Fifi Brindacier, à Claude/George dans le Club des cinq, ou encore à Fantômette. Un âge où le corps vit sans être une source d’embarras, un âge de liberté physique.
Je vois d’autres indices de ce même refus d’entrer dans l’âge de la femme, comme la hantise du poil pubien5, la chirurgie esthétique du nez (le nez adulte est plus saillant), et sans doute bien d’autres éléments physiologiques, psychologiques, éthologiques ou culturels, peut-être jusqu’à l’anorexie.

Certains n’ont pas de mots assez durs pour conspuer les femmes qui cachent sciemment leur féminité sous les habits « modestes » liés à la tradition islamique6 ou à sa ré-invention contemporaine. Mais ne pourrait-on pas se demander si la disparition de la féminité par une adulation du corps enfantin et l’occultation du corps par le vêtement ne constituent pas deux réponses différentes à un même problème de statut des femmes ?

  1. En allant voir la production de la marque Molly Bracken sur son site Internet, il me semble que la cible marketing de référence de la marque est plutôt les femmes d’une vingtaine d’années, dans une humeur un peu classique et romantique, peut-être. La morphologie de ce mannequin n’est pas représentative des autres photographies du catalogue. []
  2. J’ai eu envie de parler de ça après avoir lu Ma vérité toute nue, un texte terrible où une femme entre deux âges — mais collant apparemment aux canons de beauté et de santé actuels — se voit insultée par « un homme intéressant, un vrai gentleman, et très intelligent » à peine plus jeune avec qui elle entretenait une liaison affective, qui accepte d’avoir des rapports intimes avec elle à condition de ne pas voir son corps trop âgé qui le dégoûte. []
  3. Pour indice, ce ne sont pas des morphologies de ce genre que l’on voit dans les photographies érotiques destinées au public masculin, et c’est heureux. []
  4. Comme la ménopause, qui ne concerne en dehors de nous que les orques, la violente poussée de croissance liée à la puberté est une singularité de l’espèce humaine. Son fonctionnement dépend beaucoup des conditions environnementales — la courbe de croissance varie selon les endroits, le cas le plus impressionnant étant celui des pygmées, dont la croissance atypique du corps est adapté à la vie dans la forêt équatoriale. []
  5. Que l’on a tendance à imputer à l’influence de la pornographie, certes, mais il n’en reste pas moins que l’apparition du pubis chez les humains des deux sexes signe la sortir de l’enfance et que ça n’est donc pas un signe anodin.
    La situation se complique évidemment si on prend en compte la tendance contraire à une sur-sexualisation du corps par le maquillage et le vêtement, par l’augmentation artificielle de la taille de la poitrine ou des lèvres (dont le gonflement est un indicateur de fertilité), ou à l’inverse, la prévalence du tabagisme chez les femmes, qui permet artificiellement de se donner une voix plus grave et donc plus masculine. []
  6. Citons par exemple Laurence Rossignol : «la dissimulation du corps des femmes est porteuse de régression pour les femmes». []

12 réflexions sur « Le corps puéril »

  1. Pulse Sco

    C’est un billet pas inintéressant mais je tique un peu sur ce passage malheureusement si tu pense que les préados « constituent nettement moins une menace » et que les préadolescentes ne sentent aucune concupiscence sur leur corps non formé.

    En réalité j’ai vaguement en mémoire des statistiques selon lesquels c’est à cet âge que les garçons ont le plus de chance de commettre des agressions sexuelles plus qu’à aucun autre. De mon expérience, le harcèlement sexuel dont sont victimes les filles démarre dès la primaire et je ne sais pas ce qui fait d’un préado un être « plus intelligent ». Après je ne sais pas quels sont les éléments que tu examine, mais statistiquement, un pourcentage important d’ enfants de primaire avait déjà vu du porno dans les années 90, je ne pense pas que ça aille en s’améliorant maintenant qu’on leur donne des smartphones à cet âge. Et même sans l’intrusion d’images , les radios « jeunes » sont souvent d’une implacable misogynie et l’éducation des garçons, bref ..

    Bref, je pense que tu te trompe sur les causes de notre fascination pour ces corps

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Pulse Sco : je viens d’une époque où la pornographie n’existait absolument pas dans l’imaginaire enfantin, et on dit effectivement que les choses ont changé. La lecture du Journal d’Esther de Ryad Sattouf m’effraie terriblement, quoique malgré des conversations « pas de leur âge », les enfants décrits restent des enfants. Une donnée complique les choses : l’âge de la puberté n’arrête pas de baisser. D’autres choses ont changé, comme la « genrisation » (ça se dit ?) des jouets ou des lectures.
      Sur l’intelligence, on s’est aperçu qu’à la période de l’adolescence, les enfants étaient plutôt moins intelligents qu’avant, une protéine bloque une partie de leurs fonctions cognitives.

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      1. Pulse Sco

        Après je cite la pornographie, mais honnêtement la violence sexuelle la précède de beaucoup. Je ne pense pas qu’elle soit à l’origine de la violence sexuelle, même si je suis prête à croire qu’elle l’influence dans la mesure ou les enfants peuvent être tentés de reproduire certains actes/l’esprit de ce qu’ils voient (et comme je pense qu’ils ont surtout accès à du male dom hétéro …)
        (Le Journal D’Esther me glace le sang aussi, mais en vrai j’y retrouve bcq de ma propre expérience)

        De la même manière l’âge de la puberté n’est pas pour moi un facteur principal: je parle d’enfants qui dès 6/7 ans qui cherchent à toucher les fesses/parties intimes de leur camarades clairement non formées. Tu ramène ça a une forme de fatalité biologique j’ai l’impression (la puberté : stimulis qui créer la violence ?) Les enfants, jouets genrés ou pas, puberté ou pas, connaissent le genre qu’on leur assigne et se construisent / sont éduqués en fonction. Un garçon reconnait une fille même si elle n’a pas de seins …
        On a tous des pulsions, le reste étant d’apprendre aux enfants à les canaliser, et c’est là que ça pêche. Pour moi le problème c’est qu’Il y a une forme de vide. On n’a une forme d’indulgence face à la violence des petits garçons et même elle est censée être constitutive de leur virilité. Quand ils agressent, ils ne sont pas honteux, ils sont fiers…

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          La fatalité biologique, c’est la puberté elle-même. Les comportements ensuite ne sont pas une fatalité, la preuve étant que chaque génération semble avoir une expérience bien différente. Mais l’adolescence me semble particulièrement cruelle en termes de complexes physiques. À cet âge, les adolescents des deux sexes sont aussi submergés par la testostérone, hormone du poil, de la libido, de l’acné, du développement musculaire mais aussi de la violence. Mais tous les garçons ne sont pas violents, leur éducation (au sens large, y compris leur environnement amical, les traumatismes ou les violences dont ils sont eux-mêmes victimes au cours de leur développement, etc.) change tout. Personnellement j’étais d’une absolue non-violence à cet âge et d’ailleurs je le suis resté, c’est donc possible 🙂

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          1. Pulse Sco

            Il me semble que les écueils de la puberté dont on parlait n’avaient rien à voir avec les « complexes » mais avec la fin d’un âge que tu conçoit comme idyllique pour les jeunes filles en devenir, car un âge d’indépendance et de tranquillité pas encore marqué par les manifestations du regards et du désir masculin.

            Et je partageais mon avis, qui est que cet âge d’or n’en est pas un (même si le passage de la puberté quelques années plus tard est sûrement particulier)

            En fait je pense que depuis les années 50, l’idéal féminin est devenu mince, avec différentes variations (Twiggy, les grande filles saines des années 70, puis les supermodels, minces mais aussi athlétiques et charpentées, l' »héroin chic » des années 90, plus maladif, et maintenant les mannequins instagram)

            Une partie de la raison est sûrement l’industrialisation: quand on fait du prêt-à-porter, il faut un corps standart.

            Celà fait que les gens de la pub ne se posent même plus la question, ils engagent par défaut des mannequins très jeunes et très minces (et blancs), qui sont perçu comme le corps « par défaut » celui qui ne heurte pas le publique. Toute déviation (les mannequins « seniors », plus size, issus de minorité visibles) existent, mais pour servir un message particulier

  2. El Gato

    « Une pré-adolescente ne fait — sauf anomalie de comportement réprouvée par l’ensemble de la société autant que par loi —, pas l’objet de concupiscence. Elle n’est pas une femme, elle est une fille,  »
    Ca dépend des époques. C’est le contexte, la société englobante, qui font que l’adulation du corps enfantin ou l’occultation du corps féminin par le vêtement seraient la marque d’une désexualisation.
    Dans les années 70, David Hamilton(et ses imitateurs) était présent sur tous les murs avec de jeunes adolescentes au corps de pré-adolescentes. L’association de corps qui n’étaient n’étaient pas encore formé, mais plus tout à fait enfantins, aux clichés esthétiques de la virginité ( le blanc, le flou artistique, la lumière du matin) sanctifiaient une érotisation qui ne suscitait guère d’indignation. C’était la « pureté » de ces jeunes filles qui était supposée les érotiser. Le voile était à l’époque essentiellement un accessoire érotique.
    Dans une société où à l’inverse toutes les femmes doivent occulter leur corps dans l’espace public, un froissement, un parfum, une mèche de cheveux deviennent l’objet de tous les fantasmes.
    L’idée que le corps des pré-ados serait, tout comme le port du voile, de nature à désexualiser le corps des femmes est une convention sociale. Cela participe de l’idéologie d’une époque. Mais je ne suis pas certain que la fonction de ces conventions soit du même ordre.
    Dans le cas du voile, je pense qu’il y a une volonté de contrôler physiquement la circulation des femmes. Un peu comme la polygamie crée artificiellement de la rareté et permet aux homme âges de contrôler les plus jeunes en décidant de qui aura une femme et donc de préserver leur pouvoir. Contrôler la circulation des femmes dans l’espace public, c’est moins radical, mais ça participe me semble-t-il, de la même intention.
    La peur de vieillir, c’est le reflet d’une société où l’on vit de plus en plus longtemps, mais où le statut social des personnes âgées devient de plus en plus incertain. (Probablement pour cette raison d’ailleurs.) Et plus particulièrement pour les femmes si l’idéologie ne leur accorde pour qualité que leur qualité de séduction et associe la séduction à la jeunesse.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @El Gato : le refus de vieillir pour continuer à séduire est un cliché qui a évidemment sa part de vérité, mais je me demandais ici si le refus de grandir pour échapper à une certaine forme de concupiscence n’était pas une autre raison possible, sachant qu’il peut y avoir plusieurs motivations différentes aux mêmes faits, et que bien sûr, les intentions explicites autant qu’inconscientes ne sont pas une garantie de réussite, et l’exemple des vêtements occultants est évident : cacher, c’est aussi montrer, c’est de la signalisation, une manière de dire « sous ce tissu se cache une femme » (qui vous craint).

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    2. Pulse Sco

      Pour cette question de sexualisation, ne nous voilons pas la face: il y a toujours eu une partie de la population pour trouver le corps non-formé/en formation des très jeunes gens érotique. David Hamilton en a fait son beurre, mais n’a rien inventé. La question est de savoir quel degré d’interdit la société est prête à poser et à enforcer

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  3. El Gato

    L’effet uncanny valley (merci pour ce concept dont j’ignorais tout) est peut-être lié au faut qu’autant le refus de vieillir nous est familié, autant le refus de grandir (quelqu’en soit la raison) reste marginal et donc absent de l’idéologie dominante dont la pub est d’habitude un reflet. Les pubs destinées aux enfants montrent des pré ados, celles qui sont destinées aux pré-ados mettent en scène des ados et celles qui sont destinées aux ados de jeunes adultes. Ensuite on veut rester jeune, pas redevenir un enfant.
    Je me demande si cette pub n’est pas un raté. Ca arrive. 🙂

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @El Gato : il est possible que ça soit juste un raté. Sur Twitter, plusieurs personnes m’ont dit que l’image les avait interloquées.

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  4. jiemji

    J’ai vu cette pub de le métro cette semaine et elle m’a aussi interrogé.
    Je ne l’ai pas senti comme un objet d’érotisation du corps jeune (comme d’autres) mais j’ai eu du mal à comprendre effectivement quelle était la cible du message ; il y a une incohérence flagrante entre la plastique du modèle féminin, ses vêtements et le slogan.

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