La new démocratie

On résumait autrefois la dictature à « Ferme ta gueule ! », et la démocratie à : « Cause toujours ! ». Ce système, typique d’un certain esprit franco-français dépassé face aux enjeux de la mondialisation et déconnecté de la réalité du terrain, a connu récemment une réforme, une révolution culturelle, un changement de logiciel. À partir de maintenant, « la dictature », c’est quand une poignée de morveux crie « fasciste ! » à Alain Finkielkraut lorsqu’il s’apprête à quitter la place de la République1.

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

La démocratie a évolué en profondeur, elle aussi, mais on ne saurait résumer sa philosophie en une phrase. On peut en revanche en donner quelques exemples :

— Organiser un référendum pour consulter le peuple, puis, lorsqu’il s’avère que le résultat du vote n’est pas celui qui était prévu, ne plus en tenir compte. Plus généralement, ne jamais perdre de vue que les promesses n’engagent que ceux qui les croient.
— Afin de réagir aux trop nombreuses affaires qui ébranlent le monde politico-financier, voter une directive pour protéger le secret des affaires. Promettre des lois pour protéger les « lanceurs d’alerte », mais, dans les faits, traiter ces derniers en criminels de guerre ou en parias.
— Étendre l’empire des moyens de surveillance des particuliers, qu’il convient d’appeler « protection » et non « surveillance ». En effet, ces dispositifs sont dédiés à protéger la classe politique de ce qui lui fait vraiment peur, à savoir les citoyens.
— Ne tirer aucune conséquence des informations gênantes : malgré leurs extravagantes collections de casseroles, les Balkany, Woerth, Dassault, Copé, Sarkozy2 et bien d’autres sont non seulement libres de circuler, mais paradent sans honte sur les plateaux de télévision, encouragés par la fascination malsaine que suscite leur culot. On notera le sens du pardon des Français qui persistent à confier leur voix3 aux gens qui jouent avec leur argent.
— Faire matraquer et gazer des gosses qui manifestent par des policiers qui s’ennuient, couvrir les bavures non-filmées de ces derniers, condamner du bout des lèvres (mais sans conséquences) les bavures filmées et diffusées, laisser des policiers se déguiser en militants anarchistes pour exciter leurs collègues.

…On peut continuer longtemps, mais vous avez compris l’idée : le monde change, il va falloir s’y faire. Retenez-en l’essentiel : insulter Finkielkraut, c’est totalitaire, et gazer des mômes, c’est démocratique. Et si t’es pas content, c’est le même prix, on sait où tu habites et on a le droit de mettre ta ligne sur écoute.

  1. Repeindre des distributeurs de billets d’une banque remarquablement dynamique dans le domaine de la création de sociétés offshore (avec un record de neuf-cent-soixante-dix-neuf sociétés créées à Panama) n’est en revanche pas une menace pour la démocratie : certes, il s’agit d’un refus de libre circulation de l’argent, mais comptez sur la banque concernée pour faire peser le coût du nettoyage à leurs clients — après tout, cette même banque n’a pas eu peur de réclamer quatre milliards d’euros à un de ses anciens employés au motif qu’il avait fait ce qu’on attendait plus ou moins de lui. []
  2. Mitterrand a eu sa pyramide et sa bibliothèque, Chirac, son musée des art premiers. On regrettera que Sarkozy n’ait pas eu le temps de mettre sur place un écomusée de la corruption. []
  3. « Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir. Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement. » (Elisée Reclus, dans Le Révolté, octobre 1885). []

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