Les grèves à Paris 8 (mon quart d’heure réac’)

Avant de me faire lapider, je dois affirmer clairement ma solidarité inconditionnelle envers les étudiants et les lycéens qui se sont fait brutaliser par les forces de police, ma totale réprobation face à l’installation dans la durée de l’État d’urgence, et mon refus personnel de la loi El-Khomri et de son principe de souplesse à sens unique. Je dois prendre cette précaution en introduction, parce que nous sommes dans une ambiance assez pénible de « si tu n’es pas avec nous tu es contre nous » : si tu ne trouves pas bien que des étudiants saccagent ta fac, c’est que tu soutiens le droit du travail britannique du XIXe siècle et l’impunité policière du Chili de Pinochet. Si tu ne soutiens pas les moyens employés, alors c’est que tu t’opposes au but. Et si tu es solidaire d’un camp politique, alors tu n’as aucun droit de critiquer ses actions.
Faut pas désespérer Billancourt.

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En début de semaine dernière, arrivant à Paris 8, je croise une collègue qui était en route pour assister à une Assemblée générale à propos de la loi El-Khomri. Comme beaucoup d’universités, la mienne est fortement mobilisée contre cette modification du droit du travail. Ma collègue me demande si je viens pour la même raison, et je lui réponds que non, sans pouvoir m’empêcher de laisser percer mon indifférence envers ce genre d’événement : en vingt-cinq ans de fréquentation de Paris 8, j’ai l’impression d’y voir régulièrement des poussées de fièvre activiste : blocages, blocus, assemblées générales, happenings, slogans, graffitis et affiches imitées de celles de la Guerre d’Espagne ou des Constructivistes russes1. Je remarque que ces mouvements protestataires cycliques tombent souvent au sortir de l’hiver, et mon mauvais esprit naturel me mène à y voir avant tout un besoin de vacances2. Une obsession courante des étudiants qui mènent la lutte est d’ailleurs la démobilisation qu’entraînent à coup sûr l’arrivée des véritables vacances, qui semblent rendre inutile le mouvent de grève.
De mon côté, je n’arrive pas trop à croire à l’efficacité tactique des grèves estudiantines : ils ne bloquent pas le fret des marchandises ou le transport des passagers, ils ne bloquent pas la production d’automobiles ou de lait, le reste de la société a du mal à en percevoir l’impact.

Paris8_etat_urgence

Ouais ! Moi aussi je suis pour la liberté, contre l’état d’urgence, pour le droit de m’exprimer et pour les universités ouvertes et occupées (quoiqu’il faille s’entendre sur le mot « occupé » : j’aime bien que l’université vive, je la préfère « occupée » à « déserte ».

Mais tout de même, qu’il y ait des assemblées générales pour discuter de la politique de la France, de l’avenir, ça me va très bien. Une université spécialisées dans les sciences humaines, et surtout une université telle que Paris 8, est là pour penser la société et pour se demander comment la faire évoluer. On a ici des philosophes, des artistes, des sociologues, des anthropologues, des historiens, des cinéastes, enfin tout un tas de gens qui sont là pour comprendre, montrer et peut-être inventer le monde.
Sans être Sun Tzu ou Machiavel, j’ai tendance à être pragmatique et je ne vois pas vraiment quelle instance dirigeante de notre pays sera impressionnée ou touchée par le blocage et les dégradations volontaires3 d’une université située en Seine-Saint-Denis par ses propres usagers. « Mon général, l’heure est grave, l’ennemi proteste en se tirant des balles dans le pied ! ».

Il paraît que le blocage sert à empêcher que les étudiants qui participent aux assemblées générales ne soient considérés comme « défaillants » : si l’université est bloquée, il est impossible d’y manquer des cours. Admettons, mais il est tout de même un peu triste que l’action concerne… Les enseignants, traités comme des ennemis, ou les étudiants qui passent des examens, considérés comme des traîtres. Il y a quelques années (pour le CPE, peut-être, je ne sais plus, toutes ces actions se ressemblent tellement), un étudiant m’avait menacé physiquement si je tentais de passer le barrage de chaises qu’il gardait. Je ne me souviens plus comment ça s’était fini (je crois bien que je suis passé quand même, pour arriver devant une salle de cours vide), mais j’avais compris ce que valaient la liberté d’autrui et la démocratie selon celui qui avait voulu m’interdire le passage4. Le syndicalisme étudiant avait alors acquis ma méfiance, et pour toujours.

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Ce tweet fait suite à un message de la président de l’université qui écrivait : « L’atmosphère devient de jour en jour plus délétère. Les dégradations, chiffrées dès les premiers jours à 13 000 euros atteignent aujourd’hui 38 000 euros. Un mur a été gravement endommagé dans le bâtiment A. Des événements ont été délocalisés en constituant un surcoût pour l’université. Des étudiants se mettent en danger en tentant de franchir les barrages. Des étudiants « bloqueurs » s’autorisent à demander leurs cartes professionnelles aux agents et interdisent l’entrée aux enseignants. Des étudiants de LEA qui faisaient leur partiel ont vu leurs tables renversées par d’autres, des étudiants de L3 risquent de voir leur stage compromis, des soutenances de thèse peinent à se tenir… »

Quelles que soient les justifications philosophiques, je dois dire, pour répondre au tweet ci-dessus, que cela me gène fondamentalement que des étudiants jouent aux flics, ou demandent à être considérés à égalité avec des vigiles. Notons que les vigiles de Paris 8, installés après les attentats de Charlie Hebdo et revenus après le Bataclan, laissent passer n’importe qui, il suffit d’avoir une carte à montrer, qui peut être une carte d’étudiant, de personnel de l’université, de piscine municipale ou d’adhérent à un club de bowling. Une fois, un vigile m’avait regardé avec méfiance, puisque je ne suis pas étudiant, et m’avait demandé ce que je venais faire là. Je lui ai répondu « je vais à la fac ». Et j’ai pu passer.
Si je comprends bien, les étudiants-flics, eux, se montrent bien plus zélés et attentifs dans l’examen des papiers d’identité qu’ils exigent qu’on leur présente.

...

Je dois dire qu’en tant qu’enseignant, ça me gêne profondément d’être considéré comme l’ennemi. Mais avec toujours plus de mauvais esprit, je remarque (et bien d’autres collègues font le même constat, y compris parmi ceux qui soutiennent inconditionnellement ces actions) que les étudiants les plus véhéments lors de ce genre d’événement, ceux qui savent prendre le micro avec l’air de dire des choses d’une importance absolue lors des assemblées générales, ne sont pas forcément les étudiants les plus passionnés par leurs études le reste du temps. Peut-être forcé-je le trait, après tout je parle ici par intuition plutôt qu’autre chose, mais j’ai parfois l’impression que ce n’est pas la mobilisation qui pousse certains étudiants à négliger leurs études, c’est leur manque d’investissement dans leurs études qui les pousse à chercher une cause, une motivation renouvelée, une bonne raison de se bouger et une bonne manière d’exploiter leur talent (souvent indiscutable), peut-être un dérivatif. Et dans un sens, c’est positif, « ne pas aller en cours pendant une grève, c’est déjà agir, ça mérite une bonne note » me disait un collègue il y a des années, et pourquoi pas. Et puis comme on m’écrit sur Twitter, « on se fait des amis »« ça fait des liens »« on sort avec des filles », Quoi de plus romantique que les révolutions, en effet ? Soyons honnête, je n’aurais pas pu connaître tout ça, j’étais déjà papa quand j’ai entamé mes études, j’étais dans un tout autre genre d’existence. Peut-être que je me moque par jalousie d’une forme de jeunesse que je n’ai pas connu ? Je me cherche des excuses.

Ce genre de mouvement concerne souvent les lois liées au travail. J’y vois une expression forte et légitime ou en tout cas compréhensible de l’angoisse des jeunes face au mystérieux monde « réel » qui les guette, avec ses promesses de précarité et de maltraitance, et de rejet de l’université, qui elle n’a pas les moyens de promettre grand chose si ce n’est, comme le fruit de la connaissance dans la Genèse, la douloureuse conscience d’une condition que l’on subit d’autant plus violemment que l’on sait qu’on la subit.

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Mais je ne peux pas m’empêcher aussi de me dire que le syndicalisme étudiant et ses mouvements révolutionnaires (ou réactionnaires, c’est l’opposition classique d’une même pantomime où chacun a besoin d’un ennemi pour se définir) sont avant tout la machine à fabriquer des politicards arrivistes : des Dray, des Valls, des Fillon, des Sarkozy, des Cambadélis, des Karoutchi, des Raoult, des Copé, des Madelin, des Longuet. Rien de bien sympathique à mon goût. Est-ce un mal nécessaire ? La vie politique française a-t-elle plus besoin de petits ambitieux que de grandes idées ? Paradoxalement, je suis un peu trop anarchiste, un peu trop écœuré et désespéré de l’espèce humaine, pour ne pas me résigner à le constater.

  1. Rappelons que le constructivisme, en tant qu’art officiel du régime soviétique, a vite été remplacé par des travaux nettement moins avant-gardistes du « réalisme soviétique ». Quant aux affichistes républicains de la guerre civile espagnole, ils ont travaillé sans états d’âme pour les franquistes une fois la victoire de ces derniers assurée. []
  2. Après tout, la France est bien le seul pays où on se vante de résister à la barbarie en prenant l’apéro ! Le savoir-vivre et la convivialité constituent un engagement politique qui en vaut d’autres — et j’écris ça très sérieusement. []
  3. J’espère que le montant des dégradations, estimé hier à 38 000 euros, est exagéré. Car en voyant cet argent gaspillé, je pense aux chargés de cours dont on a baissé les heures faute de budget, aux conférenciers qu’on a du mal à payer, aux fuites d’eau qui ne sont jamais réparées,… []
  4. Je me rappelle aussi qu’une année, les retards de notations avaient plongé les étudiants étrangers dans d’angoissants problèmes administratifs, car la préfecture qui leur donne ou non le droit d’étudier n’est pas vraiment sensible aux questions de grèves étudiantes. []

4 réflexions sur « Les grèves à Paris 8 (mon quart d’heure réac’) »

  1. Elias

    D’accord pour l’essentiel avec votre propos, j’ai juste une remarque à propos du passage suivant :

    « je n’arrive pas trop à croire à l’efficacité tactique des grèves estudiantines : ils ne bloquent pas le fret des marchandises ou le transport des passagers, ils ne bloquent pas la production d’automobiles ou de lait, le reste de la société a du mal à en percevoir l’impact. »

    Avec le CPE ça avait marché, non ?
    Le blocage des facs en tant que tel n’empêche pas le gouvernement de dormir. C’est en tant qu’il favorise la participation aux manifestations qu’il a sa petite efficacité.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Elias : les jeunes étaient la cible exclusive du CPE. Pour la loi El-Khomri il me semble que c’est l’ensemble de la société qui est concernée, alors graffiter sa fac, bon…
      Note que Myriam El Khomri a, en son temps, manifesté contre le CPE.

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  2. Bishop

    Coucou Jean-No,

    Je partage une partie de tes prudences -je le pose ainsi- envers ce type de mouvements. Il y a 10 ans, j’avais 20 piges pour le CPE et je me suis jamais senti « bien » dans ce mouvement. Je trouvais les AGs globalement débiles et contreproductives, « l’exercice de la démocratie » comme l’écrivait il y a peu libération était surtout une vaste blague pleine de discours creux (entre les syndicalistes et les gauchistes de base on avait la dose de stéréotypes et de discours ne produisant aucun effet autre qu’un sourire complice de certains ou une gêne teintée de consternation pour d’autres comme moi).

    La manière de certains, dont les fameux syndicats, de manipuler les AGs, et de finalement utiliser cet espace politique et médiatique comme ils le voulaient (aka de manière peu intéressante et finalement ultra convenue) me chiffonnait toujours. Surtout je viens de Montreuil, d’un milieu plus d’extrême gauche, donc bon je connais toutes ces postures et cet art de la novlangue.

    Les questions que tu poses je me les posais déjà: bloquer une université pour ne rien en faire c’est inconséquent, traiter le personnel et les profs comme des ennemis est sociologiquement inepte. Surtout il y a 10 ans les réseaux sociaux ce n’était pas encore cela. Voir strictement aucunes différences dans l’organisation de ce mouvement avec ceux du CPE me fait un peu froid dans le dos.

    On est dans la contestation aussi réactionnaire que les mecs d’en face. Et certes il y a des acquis (le lien social, l’éducation politique, la prise de recul vis-à-vis de certains ‘ordres’ -la police, l’université-) mais ce sont souvent des acquis en périphérie.

    Par contre je tique quelque peu quand tu dis  » Je remarque que ces mouvements protestataires cycliques tombent souvent au sortir de l’hiver, et mon mauvais esprit naturel me mène à y voir avant tout un besoin de vacances ». Si bien entendu il y a quelque chose d’amusant (ou de flippant) de voir des étudiants te promettre le grand soir dans une AG à 14h pour d’aller pépère à sa fête le soir venu, ou de « profiter » de son week end, il y a aussi des conditions de la contestation non?

    Les mouvements l’hiver c’est globalement assez rare, le cas 1995 par exemple me semble par sa réussite et son ampleur plus une exception qu’autre chose. Organiser des discussions, des manifestations, des blocages, c’est quand même plus évident en avril-juin qu’en novembre décembre.

    Après, et j’imagine que c’est ton cas, il est aussi difficile de ne pas avoir de la sympathie pour les lycéens et les étudiants qui se mobilisent. Mais bon on aimerait simplement plus de « modernité » et surtout de créativité là-dedans, l’impression de voir une mauvaise pièce de théâtre qui fait émerger les mêmes gens dans les mêmes cadres est elle très désagréable.

    B.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Bishop : sur cette histoire de sortir de l’hiver (ce qui n’est pas l’hiver hein), disons que tout ça pèse toujours sur le second semestre, donc à l’approche des beaux jours. Mais c’est vraiment subjectif, je n’ai pas fait de statistiques.

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