Service civique

Le président de la République veut étendre le service civique à la moitié d’une classe d’âge, puis, à terme, le généraliser. C’est à dire revenir au service national obligatoire, mais non-militaire. Par ailleurs, il est prévu que, depuis l’école primaire jusqu’à la sortie du lycée, les élèves se voient dispenser trois cent heures d’enseignement moral et civique. Sur ce dernier point, le fond de ma pensée se résume à gonfler ma joue d’air et à y appliquer de petites pressions avec l’index, afin d’évacuer l’air bruyamment : la citoyenneté n’est pas vraiment une affaire qui se chiffre en heures passées à s’en faire causer par des enseignants qui voient juste que cela empiète sur le programme. Je ne suis pas la bonne personne pour en parler, puisque je n’ai jamais vraiment cru à l’école, mais de toute façon je pense que l’école n’est pas l’endroit où l’on apprend le mieux la citoyenneté. Être citoyen ne s’apprend pas par cœur comme une récitation, ça passe par le fait de se sentir véritablement acteur du fonctionnement de l’État.

L’ensemble du projet, j’imagine, entend créer chez les jeunes un sentiment d’appartenance citoyenne qu’ils n’ont plus — s’ils l’ont jamais eu. Le service civique peut aussi donner à chaque jeune une première expérience professionnelle, ainsi que la possibilité aussi de passer son permis ou son BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) dans certains départements.
Enfin, cette activité est rémunérée : 573 euros chaque mois, soit environ la moitié du Smic. Envisageable si on vit chez ses parents.

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Que l’inscription soit facile est un peu un minimum, mais bon, avec les services de l’État, j’imagine que ça mérite malgré tout d’être souligné…

Les missions proposées sont parfois gratifiantes : associations ou services de l’État dans les domaines humanitaire, éducatif, sportif, culturel, et il y a même des occasions de voir du pays : Tunisie, Cameroun, Italie, Tadjikistan,…
Sur le papier, ce n’est pas inintéressant, mais encore faut-il que ça soit bien organisé : comment trouver une occupation encadrée pour plus de 500 000 jeunes en même temps ? Le service militaire fonctionnait, parce qu’il était stupide : on enfermait les jeunes (enfin, les garçons) dans une caserne pendant un an, on les faisait courir, s’habiller tous pareil, faire leur lit, s’ennuyer, et enfin, développer une capacité à obéïr à des gens plus bêtes que soi qui peut se révéler utile tout au long de l’existence.

J’ai effectué, pour ma part, un service civil (« objection de conscience »), c’est à dire à peu près exactement la même chose que l’actuel service civique, à la différence qu’il durait deux ans au lieu d’un1. Je peux témoigner des inconvénients de la formule :

  • Tout d’abord, le service national était obligatoire. Pour moi, ces deux ans ont été un temps que l’on m’a volé de manière arbitraire. C’est cette expérience qui m’a amené à penser que l’État était une machine assez impitoyable, et que la citoyenneté, partant, n’avait aucun sens concret. Si j’ai cru à la bienveillance de l’État avant d’être contraint à lui donner deux ans de ma vie, toute forme de confiance a disparu ensuite. Et pourtant, philosophiquement, j’aime l’idée du bien commun et du service public, j’y participe d’ailleurs en tant qu’employé, mais ce que j’ai constaté à l’époque c’est que j’étais soumis à des règles sur lesquelles je n’avais jamais eu mon mot à dire2.
  • L’argent a constitué un véritable problème. Je gagnais, je crois, deux mille francs par mois, enfin à peu près la moitié du smic de l’époque. Tous les jours, je devais être à l’heure pour travailler au Ministère des Affaires sociales, sous peine que l’on m’envoie les gendarmes, mais à la même époque, j’étais papa d’une toute petite fille, tout était compliqué. Il existe des situations très diverses parmi les jeunes, et je n’oublierai jamaisle grand questionnaire destiné aux moins de vingt-six ans qu’avait proposé le gouvernement Balladur : on ne nous y demandait pas si nous étions parents et si nous travaillions, mais juste combien d’argent de poche nos parents nous donnaient chaque semaine.
  • J’ai eu la nette impression d’être un employé au rabais, c’est à dire de prendre la place de quelqu’un qui aurait dû occuper le même emploi (réparateur d’ordinateurs) pour un véritable salaire. Pire que moi, j’ai connu un jeune homme qui a passé ses deux années de conscription en passant huit heures quotidiennes à l’accueil et au standard du ministère, emploi ingrat et terriblement accaparant3.
    Si l’arrière-pensée du gouvernement est juste de réaliser des économies sur la masse salariale des services publics grâce à un vivier de jeunes que l’on peut, sous la contrainte (puisque « généralisé » signifie aussi « obligatoire »), sous-payer, c’est extrèmement malhonnête.

Ma propre expérience me fait penser que, sauf à engager de vrais moyens pour que ce service civil soit utile à ceux qui l’effectuent comme au reste de la société, le rendre obligatoire risque surtout de constituer une énième démonstration de l’incapacité politique actuelle à prendre en charge la jeunesse du pays autrement que par une contrainte autoritaire de l’État sur ses sujets — et je dis bien sujets et non citoyens. Je n’arrive plus à avoir confiance. J’aimerais tellement croire à la citoyenneté, pourtant !
Le service civique n’est pas une mauvaise idée en soi, et même en restant facultatif, il rencontrerait un succès massif s’il était bien pensé, et s’il était rémunéré de manière un tant soit peu digne. J’ai du mal à être optimiste sur ces points.

  1. Doubler le temps du service était un des moyens pour décourager les jeunes d’effectuer un service civil, mais pas le seul : l’information était absente (et il était même interdit d’en faire la promotion), mais il fallait connaître un « sésame », enfin c’était complètement absurde. []
  2. De plus, voir fonctionner un ministère de l’intérieur a ruiné toutes les illusions que je pouvais avoir sur l’État français : hors de la quinzaine ou de la vingtaines de personnes qui entourent un ministre, j’ai vu très peu de personnes qui aient eu la moindre conscience de leur mission. Pas très motivant. []
  3. À côté de ça, j’ai vu des fonctionnaires faire grève parce que le bureau d’un d’entre eux déménageait d’un étage. Quelques autres indices font que j’ai, depuis, des doutes profonds sur l’honnêteté et la pertinence du syndicalisme dans la fonction publique. []

3 réflexions sur « Service civique »

  1. FrB

    « J’ai eu la nette impression d’être un employé au rabais, c’est à dire de prendre la place de quelqu’un qui aurait dû occuper le même emploi »

    Très juste. J’ai effectué un « volontariat civique » au sein d’une administration (la mairie du Havre), et j’ai bien senti cet effet.
    La rémunération semble sans doute maigrelette (sachant qu’elle est majorée de 100€ si l’on est étudiant boursier ou membre d’un foyer bénéficiaire du RSA), mais elle m’aura permis de financer une année de master indépendamment de l’aide parentale : c’est une vraie étape vers l’autonomie, et l’occasion de découvrir un monde professionnel un peu différent.
    Reste le regret, effectivement, de sentir qu’on « remplace » un vrai salarié, et que le dispositif est certainement très bien pour les associations, mais que la façon dont l’administration en profite est un peu scandaleuse.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @FrB : merci de ton retour d’expérience. Pour l’argent, il faut dire qu’à mon époque, il était rare d’être payé au Smic, les gens gagnaient toujours plus, donc la moitié du Smic semblait vraiment très très peu.

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  2. peccadille

    Et puis, c’est un bon moyen de réduire le taux de chômage des jeunes… Au chômage ? Fais un service civique !
    Vraiment, à pôle emploi et dans l’enseignement supérieur, on te le vend comme ça : un job mal payé en attendant un éventuel peut-être quelque chose…

    Quid de la volonté, du désir d’effectuer une mission qui a du sens?

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