Sauvez-vous, madame Taubira !

L’affaire est classique : quelqu’un a lancé une idée en l’air — la déchéance de nationalité des terroristes, en l’occurrence —, et au lieu d’y réfléchir entre ministres, conseillers et juristes pour conclure que c’était une mauvaise piste, le projet a été évoqué à voix haute et est devenu une affaire médiatique.
Puisque les français ne sont pas des flèches, et je pèse mes mots, beaucoup ont soutenu l’idée sans réfléchir à ce qu’elle signifiait en pratique : veut-on par là affirmer que la nationalité française d’une personne binationale est accessoire, honorifique, factice, et peut être retirée en claquant des doigts ? Voulons-nous nous faire croire que le terrorisme est forcément venu d’ailleurs, et ainsi éviter de nous poser les questions qu’il faut sur l’état de la France ? Entendons-nous avalider le sentiment que certains français nés en France, et qui ont grandi en France, ont de ne pas être des français à part entière ? Sommes-nous assez mauvais voisins pour laisser aux pays du Maghreb (de loin les premiers concernés par la binationalité) la charge de récupérer les créatures de Frankenstein qu’a fabriqué notre société ?
Je doute que la mesure satisfasse durablement quiconque : très vite, les gens vont comprendre ses contradictions et constater son inefficacité vis-à-vis du but recherché, et les effets secondaires néfastes qu’elle entraîne. En attendant, cette disposition aura été inscrite dans la constitution ! Je remarque que personne n’a proposé de retirer leur nationalité aux gens qui placent le gros de leur fortune dans des paradis fiscaux.

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Le véritable problème que tout cela pose, c’est celui de Christiane Taubira. Je l’avais entendue dire une fois dans une interview qu’elle se sentait plus utile comme ministre, disposant d’un certain pouvoir, plutôt qu’en restant à râler vertueusement, mais sans responsabilités ni moyen d’action. Et cette position est défendable : être aux affaires, être dans le monde réel, c’est certes se compromettre, ça implique forcément de faire des concessions, mais c’est aussi l’occasion d’agir véritablement. Il est bien commode et assez peu risqué de dire ce qu’on ferait si on en avait le pouvoir lorsque l’on en a aucun.
Depuis quelque temps, Christiane Taubira réalise l’exploit de n’avoir ni le beurre ni l’argent du beurre : on sait qu’elle désapprouve beaucoup les décisions du gouvernement — dont elle reste pour l’instant solidaire —, et il lui arrive parfois de le sous-entendre fortement, mais elle semble n’avoir plus aucune marge de manœuvre pour mettre ses convictions en pratique, du moins au niveau où nous pouvons l’apprécier. Hier, elle a dit clairement que le projet de déchéance de nationalité punitive était idiot et affirmé qu’il serait abandonné. Aujourd’hui, le projet est maintenu.

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J’aimerais qu’ils se trompent.

La haine dont l’accable la droite la plus pouacre prouve à quel point Christiane Taubira, elle, a de la dignité à revendre. Mais cela ne peut plus suffire. À moins qu’il y ait des choses que nous ne puissions pas connaître — nous, le public qui n’évolue pas entre les ors et le velours rouge du pouvoir républicain —, il semble que le pouvoir de Christiane Taubira au sein du gouvernement soit bien plus faible que celui de gens qui ne sont pourtant pas ministres : la famille Le Pen et Nicolas Sarkozy, notamment.
Si vous me lisez, madame Taubira, il est temps de fuir. Non pas pour faire plaisir aux Ciotti, Mariani, Dupont-Aignant, Philippot, Ménard et autres abrutis qui réclament votre démission et s’en feraient un trophée aussi pathétique que leurs personnes, mais juste pour vous, pour que ce que vous représentez — vous êtes une des rares personnes qui aient un peu de stature politique, de quel côté que l’on se tourne —, garde encore un peu de substance.
Ne démissionnez pas pour faire plaisir à ceux qui vous haïssent, sauvez-vous pour ceux qui vous apprécient.

PS : j’ai voté pour vous aux premier tour des présidentielles de 2002. Qu’est-ce que j’ai pris dans la figure à l’époque ! On m’a accusé, par ce vote, de faire le jeu du Front National. Dans le contexte actuel, je dois dire que je trouve ça assez ironique.

3 réflexions sur « Sauvez-vous, madame Taubira ! »

  1. Vincent

    C’est une politicienne du bon sens, une des dernière. Idéalement, elle devrait se présenter aux prochaines Présidentielles. Dans la réalité, ce sont les Donald Trup qui se présentent, de plus en plus.

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  2. Armand

    Il faut être très naïf pour penser qu’une ministre au service d’un gouvernement de droite soit une ministre de gauche. Il faut être très naïf pour penser qu’une ministre d’un gouvernement raciste soit elle-même anti-raciste, d’un gouvernement aussi ouvertement anti-féministe soit une féministe, d’un gouvernement de guerre aux plus pauvres aspire à une quelconque justice sociale, etc. Raciste, oui : allez donc parler aux Rroms, aux migrants, aux réfugiés, de la pratique judiciaire quotidienne, pratique impulsée par un Parquet dont Mme Taubira est la supérieure hiérarchique et qu’à ce titre elle commande. Qu’elle ait été elle-même la victime d’attaques ignobles et racistes est l’ironie de la chose, et bien sûr il fallait la défendre contre ces attaques, tout comme on défend le pompier pyromane lorsqu’il est victime du feu qu’il a lui-même allumé.

    La fonction de Mme Taubira dans ce gouvernement est de faire croire que la gauche y a sa place, c’est de créer cette illusion, c’est d’empêcher qu’on s’y attaque trop fort. Ça a d’ailleurs très bien marché, et la police comme la justice peuvent depuis 2012 faire leurs petites et leurs grandes saloperies sans que ça proteste trop : le manque de réactions après la mort de Rémy Fraisse en témoigne bien assez, l’accablant silence face à la répression consécutive à l’État d’urgence aussi, sans parler des migrants et de tout le reste.

    Aussi trouvé-je un brin comique de la supplier de partir pour qu’elle sauve son âme : ministre raciste et de droite d’un gouvernement raciste et de droite, n’y a-t-elle pas ouvertement sa place ?

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Armand : En quoi ce gouvernement est-il particulièrement anti-féministe ? En quoi maltraite-t-il plus les Rroms que les gouvernements précédents ? Je vois plutôt un gouvernement qui a l’œil sur les sondages d’opinion en permanence : si les gens ont peur des migrants, alors il a peur des migrants. Si les gens n’aiment pas les Rroms,… Et on sait ce que le plus grand nombre pense des Rroms, malheureusement. Dans la pratique, je remarque que mes (nombreux) étudiants étrangers soufflent un peu : sous Sarkozy, ils étaient constamment empêtrés dans des absurdités administratives, forcés de faire la queue des heures pour des papiers, etc. : ça semble moins le cas à présent.
      La place de Taubira est particulière, et plus elle reste, plus elle se désavoue. C’est pourquoi beaucoup de gens aimeraient qu’elle s’en aille.
      Après ça, la mort de Rémi Fraisse ne peut pas être imputable à la garde des sceaux, elle n’est pas responsable des instructions données aux policiers et elle a (timidement) réagi à l’époque.

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