La terreur et la liberté

Depuis quelques minutes, l’Assemblée nationale étudie « en urgence » (jamais très bon signe, ça) un projet de loi antiterroriste. Je ne vais pas suivre les débats, je n’attends plus rien de valable de ces gens qui ne représentent — qu’ils se l’avouent ou qu’ils préfèrent l’ignorer —, que ceux qui les ont financé (ni vous ni moi, donc — et les militants doivent savoir que leur cotisation annuelle fait d’eux l’équivalent financier des petits porteurs : utiles, peut-être, mais sans le moindre poids), et qui façonnent leur opinion ignorante du monde numérique et, sans doute plus généralement, du monde tout court.

Depuis trois semaines, on nous montre chaque jour l’image irréelle du bourreau-ninja de l’État islamique, debout, le visage dissimulé (pas si fier de ce qu’il fait, donc), tenant à côté de lui, à genoux, un pauvre diable, tête nue, habillé en orange, autant dire déguisé en prisonnier de Guantanamo, qui attend de se faire décapiter. Et on sait que ça va lui arriver, même si on n’a pas la curiosité macabre de chercher la preuve en vidéo. On le sait parce que l’homme était déjà mort quand les images ont commencé à circuler.
En arrière-plan, du sable, du vide. Les images pourraient venir de n’importe où, avoir été prises n’importe quand, mais nous avons malheureusement de bonnes chances de croire qu’elles viennent bien d’Irak, sont récentes et authentiques.

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James Foley, Steven Sotloff, David Haines, et leur bourreau. Images insoutenables puisque nous savons la suite. Enfin, insoutenables pour la plupart des gens, mais pas pour ceux qui ne voient pas ici des personnes, mais juste les représentants d’un affrontement plus vaste, comme Dieudonné qui arrive à en rire ((L’humour, c’est la distance, mais passé un certain degré, la distance se transforme en inhumanité. C’est visiblement le cas de Dieudonné à présent. L’œuvre la plus fine que j’ai pu voir sur le terrorisme était bien une comédie : le film britannique We are four lions (2010), qui pointe assez justement les contradictions et l’absurdité du terrorisme.)) parce qu’il considère que les méchants sont dans leur bon droit, en réparation d’injustices anciennes, comme si une injustice pouvait en compenser une autre

Ces images sont révoltantes à regarder. Si j’essaie d’observer mes propres réactions à leur vision, je remarque que je suis pris aux tripes. Peut-être moins par l’injustice de l’assassinat d’un otage ou par l’apparente barbarie de la méthode employée que par l’idée de voir le regard de quelqu’un qui sait que l’heure de sa mort est venue, et qui n’a pas choisi cette heure lui-même. J’ai vu le frère de David Haines dire devant des caméras qu’il se retenait d’éprouver de la haine face à ces images, et c’est bien courageux de sa part, mais ce n’est pas ce que la plupart d’entre nous pensera. La plupart d’entre nous éprouvera un puissant sentiment d’impuissance et sans doute quelque chose comme de la haine, l’envie de voir le bourreau, à son tour, puni, et ceux qui le commandent, tout autant châtiés. Et nous voudrions même revenir en arrière, faire que le moment n’existe pas. Mais ça, c’est impossible, c’est trop tard, nous assistons donc impuissants, frustrés, à quelque chose d’horrible. Un stress que notre cerveau (cf. Henri Laborit, encore et toujours) ne peut faire passer qu’en nous amenant à agir. L’action que nous devons effectuer n’a pas besoin d’être utile, cela peut être, par exemple, d’accepter sans lutter, sans réfléchir, une énième loi-antiterroriste. Quel que soit son contenu.

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Les sujets d’info qui expliquent le projet de loi sont très confus, à l’image, sans doute, du texte. On n’en retient pas grand chose, juste la sensation d’une menace, et la proposition de solutions dont tous les aspects ne sont pas détaillés.

La manœuvre est grossière. J’ai vu passer de nombreux sujets télévisés qui parlaient de cette loi en diffusant, entre deux vues de l’Assemblée nationale ou entre deux gros plans sur des extraits du projet de loi, les images des condamnés que je montre plus haut, des images de gamins au visage masqué qui posent avec derrière eux un drapeau où sont tracés des mots en arabe, ou encore des images des types armés réputés « jihadistes » même si on ignore totalement de quel stock d’archives toutes ces séquences sont issues puisque ce n’est pas mentionné. Mais ça n’a pas l’air bien important, ce sont des images d’illustration, des images évocatrices, des images d’ambiance destinées à invoquer notre imaginaire, à convoquer le petit Jack Bauer fasciste qui est en nous et qui va régler toute la misère du monde en échange d’une privation de liberté minime : on n’aura plus le droit de diffuser de la propagande jihadiste sur Internet. Ni de s’y intéresser. Cela ne concernera qu’Internet, car les chaînes de télé auront le droit d’utiliser, à toutes fins utiles, ces mêmes images. La loi le prévoit explicitement : les gens « dont le but est d’informer le public » auront plus le droit de surfer sur le net que le public ! Le droit à l’information, oui, mais le droit à chercher à s’informer par soi-même, non.
On ne s’informe plus, on se fait informer, quoi. Je crois bien que c’est la définition de la propagande.

La nouvelle loi n’est donc pas si anodine qu’on nous le dit. Elle révise la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 en punissant l’apologie de groupes terroristes et en instituant le blocage administratif de sites qui s’en rendent coupables. Le rapporteur de la loi explique que cela permettra de ne plus voir d’images de décapitation (mais est-ce que ça interdira aux chaînes de télévision de nous montrer les images qui précèdent la décapitation ?). Mais qui parle de méchants jihadistes, au fait ? La loi portera sur tout ce qu’on voudra bien qualifier d’entreprise terroriste, car le mot est très vague et s’est déjà appliqué à des activistes écologistes ou politiques divers. Le point clé n’est pas de punir l’apologie d’un crime : la loi sur la presse punit déjà l’apologie d’un crime, et si quelqu’un écrit dans un journal qu’il faut assassiner telle ou telle personne, elle aura des comptes à rendre devant la justice et le journal sera saisi. La nouveauté, c’est le caractère administratif de l’action : la responsabilité du blocage du site dépend de l’arbitraire, pour ne pas dire du caprice, de l’autorité qui en décidera.
Et par ailleurs, ce n’est plus seulement l’émetteur, le propagandiste, qui est puni, mais le récepteur, le propagandé : si vous allez regarder tel ou tel site, c’est que vous le soutenez et que donc, vous êtes coupable du crime éventuel qu’il promeut. Est-ce que s’intéresser à ce que racontent des africains qui luttent contre l’influence d’Areva ou Total dans leur pays sera un crime ? Les anti-OGM sont-ils des terroristes ? Et à partir du moment où la loi établit le concept de « groupe terroriste individuel » (je plaisante, mais ce n’est pas loin de ça), est-ce que le fait d’envoyer ses amis Facebook rire du site d’un illuminé quelconque pourra être puni par la loi ?
Une fois de plus, le gouvernement Hollande tient une promesse énoncée par son prédécesseur, car rappelez-vous, le délit de surf avait été imaginé par Sarkozy quelque semaines avant qu’il ne prenne la porte, au moment de l’affaire Merah.
Quel est le but de cette loi ? En imaginant ses dérives possibles, on peut imaginer qu’elle sert juste à renforcer le contrôle de l’information sur Internet, et à creuser l’écart entre les personnes autorisées à s’informer par elles-mêmes et les autres. On peut imaginer qu’elle serve à supprimer du débat public toutes sortes de thèmes syndicaux ou écologiques.

Je me demande si ce genre de loi ne complique pas singulièrement le travail des services de renseignement, qui se servent justement d’indices tels que l’historique de navigation des internautes pour identifier et surveiller les gens aux projets douteux.

Une chose devrait vexer les « makers » : le projet de loi antiterroriste ne s’en prend pas au Do-it-yourself. Il ne nous dit pas que l’on peut fabriquer des armes de poing en plastique ABS avec une imprimante 3D, ni que l’on peut fabriquer des drones, ou que sais-je encore en remisant des imprimantes, des vélos, ou des consoles de jeux vidéo.
Le fait de faire circuler des plans d’explosifs est puni, c’est tout.

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Ah, ces gamins géniaux qui bricolaient les circuits électroniques de robots militaires pour en prendre le contrôle dans les films… Ici : la petite Nikko vient de reprogrammer un droïde policier 209, dans Robocop 3 (1993).

La seule raison que je vois à cette absence, ce n’est pas que les « makers » sont inoffensifs  d’un point de vue militaire : sans tomber dans un romantisme cyberpunk du début des années 1990, il est sans aucun doute possible de faire beaucoup de dégâts avec des armes bricolées. Si les « makers » ne sont pas inquiétés, c’est que le monde industriel et financier ne voit en eux que des amuseurs qu’il sera toujours temps d’acheter et/ou d’écraser d’un talon distrait s’ils venaient à inventer un produit qui menace leurs rentes.

Lire ailleurs : Présumés terroristes, un site qui fait le point sur la loi, par La quadrature du net, la ligue des droits de l’homme, Reportes sans frontière, le syndicat de la magistrature, etc.

1 réflexion sur « La terreur et la liberté »

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