Archives mensuelles : mai 2014

Pourquoi le Front National ? Le parti-catastrophe.

J’aurais presque pu placer cet article sur mon blog Fins du Monde, car il me semble que les motivations du quart des électeurs qui se sont déplacés pour voter aux élections du parlement européen et l’ont fait en faveur du Front National ont un rapport avec l’envie de catastrophes qui, précisément, rend plaisants les récits de fin du monde.

Mon oncle d'Amérique

Alain Resnais, Mon Oncle d’Amérique. S’il a l’impression de ne pouvoir répondre au stress d’une électrocution annoncée ni par la fuite ni par l’agressivité envers un de ses congénères, le rat voit sa santé décliner.

J’ai toujours été frappé par une expérience mentionnée par Henri Laborit1 dans le film Mon Oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, qui montre que, soumis à un stress (en l’occurrence, des chocs électriques annoncés par des signaux sonores), les rats voient leur santé décliner et la qualité de leur pelage s’altérer. Tout change malgré tout si une action est possible en réponse à l’électrocution. Cette action peut être une solution (passer dans une partie de la cage où on sait que le choc électrique n’aura pas lieu) ou au contraire n’apporter aucune solution positive (se battre avec un autre rat présent) sinon un défoulement. Cette expérience très frappante montre que, à un niveau neurologique, l’évolution nous a amenés à favoriser l’action comme moyen de répondre à une situation pénible, indépendamment de l’efficacité de ladite action à régler le problème subi. Cette expérience montre aussi que l’agressivité envers autrui peut servir à échapper à ses angoisses.
C’est pour ça que l’on peut casser une assiette, insulter, s’enfuir2, et sans doute bien d’autres actions, y compris créatives : écrire des insultes ou tracer un dessin obscène, au marqueur, sur la porte intérieure d’un W.C. public ; écrire un roman ; danser ou chanter ; regarder un film catastrophe ; etc.
Vu sous cet angle, l’irrationalité de certaines de nos actions prend son sens : pourquoi manifester ou pétitionner, par exemple ? À de rares exceptions près, ces actions ne peuvent en aucun cas avoir une influence sur les faits qu’elles combattent, puisqu’elles ne fédèrent et ne convainquent que des gens qui sont déjà d’accord entre eux3. Mais au moins, ce sont des actions, et le fait d’agir, donc, permet de sortir de l’état de stress et de prostration.

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Impuissant à empêcher son électrocution, le rat de l’expérience de Laborit conservera malgré tout sa bonne santé s’il trouve un congénère avec qui se battre.

On voit où je veux en venir, j’imagine : soumis à un stress médiatique constant, l’électeur veut agir, mais son action ne sera pas forcément rationnelle (c’est à dire apte à régler les problèmes auxquels elle répond). Voter pour le Front National n’est pas très rationnel, ne serait-ce que parce que sa ligne politique est loin d’être lisible, notamment du point de vue économique, où les discours de la gauche altermondialiste sont mêlés sans scrupules à un appel à l’autarcie économique et humaine, ainsi qu’à un ultralibéralisme difficilement applicable — suppression des impôts et des taxes. Tout comme Nicolas Sarkozy en son temps, le FN promet le beurre et l’argent du beurre, et assure que cela est immédiatement tenable au prix d’un changement de monnaie et d’une expulsion des étrangers. Cette expulsion des étrangers n’est plus expliquée très clairement, elle non plus : à une époque encore récente, le Front National considérait toute personne n’ayant pas quatre grands parents français comme étrangère. Ce qui fait beaucoup d’étrangers, mais c’était la manière de persister à considérer comme étrangères des populations d’enfants ou de petits-enfants d’immigrés, qui ont grandi en France, ont le Français comme langue maternelle et, au fond, n’ont pas de lien avec les pays de leurs ancêtres, qu’ils ne connaissent que pour les vacances qu’ils y ont passé et où on les appelle, à juste titre, « français ».
On remarquera que le Front National, mais aussi, et c’est plus gênant, les médias qui lui servent la soupe continuellement, s’abstiennent prudemment de traiter ces questions de manière détaillée. Les électeurs eux-mêmes ne semblent pas demandeurs, et peut-être savent-ils au fond que les propositions du Front National n’ont aucune logique. Et peut-être est-ce que ça ne les gène pas, parce que ce qu’ils veulent, ce n’est pas une résolution de leurs problèmes, mais qu’on y apporte une réponse.
Cela me rappelle l’interview d’une personne dont l’enfant avait été assassinée des années plus tôt. Un homme avait à l’époque été arrêté et condamné à la prison à perpétuité, alors qu’il s’affirmait innocent. Des années plus tard, l’innocence de ce condamné a finalement été démontrée de manière irréfutable, et il a été libéré. Au lieu de se réjouir qu’un innocent sorte de prison, le père en deuil regrettait qu’aucune réponse pénale ne soit apportée au meurtre de sa fille : ce n’est pas la justice qu’il voulait profondément, mais le fait que quelque chose soit fait, et peu importe quoi. Bien qu’à un niveau intellectuel il comprenne qu’on relâche l’innocent, à un niveau émotionnel, il aurait préféré continuer à ignorer l’innocence de cet homme, et que celui-ci reste en prison.

Reste une énigme : parmi les nombreuses listes qui étaient proposées pour l’élection (trente-et-une dans ma circonscription), pourquoi est-ce le Front National qui a fédéré les votes ? Si l’idée était juste de sanctionner les partis qui se partagent le pouvoir depuis des décennies, pourquoi ne pas avoir choisi un quelconque parti spécialisé, puisqu’il y en avait pour tous les goûts ? (souverainistes, religieux, royalistes, europhobes, europhiles, fédéralistes, écologistes, féministes, humanistes, rooseveltistes, internationalistes, internetistes,,…).

Les nouvelles

Toute la journée, le spectateur est bombardé d’images anxiogènes de drames et de tragédies auxquelles il ne peut rien : une épidémie de gale dans un camp de réfugiés à Calais ; Pôle-emploi qui s’avère moins compétente pour trouver du travail que Le Bon Coin ; La sœur du terroriste et assassin Mohammed Merah serait en Syrie ; On peut continuer longtemps : économie, guerres, etc. En réponse à ce flux, le président n’a qu’une chose à dire : il ne changera rien, il n’est pas capable de changer quoi que ce soit, et il appelle ça « garder le cap », histoire de faire croire que son inertie est le fruit de sa volonté.

J’imagine plusieurs raisons, la première étant l’omniprésence médiatique du Front National qui, tout en continuant à s’estimer « bâillonné », est systématiquement invité aux talk-shows politiques et y occupe une place de plus en plus grande. «Plus votre nom est dans les journaux, plus on vous entend à la radio, plus on vous voit à la télé, plus vous êtes crédible», avait dit Dominique Martin, le directeur de campagne de Marine Le Pen lorsque cette dernière briguait la présidence du parti fondé par son père4.
Une autre raison est l’oubli. Pour les gens de mon âge ou plus vieux, le Front National est un parti plus que douteux, ostensiblement inspiré du néofascisme italien, fondé par des parachutistes patibulaires, par des théoriciens de l’antisémitisme, par d’anciens collabos et même, par un gradé de la division SS Charlemagne, Pierre Bousquet ! Les plus jeunes ne peuvent pas voir ça : il n’identifient pas les scories de la Guerre d’Algérie dans la société actuelle, et la seconde guerre mondiale est encore plus éloignée dans le temps. Ils voient juste que Marine Le Pen est présentée comme l’alternative aux partis traditionnels, et puisqu’ils considèrent que ce qui ne va pas aujourd’hui est le fait de ces partis traditionnels, le calcul est vite fait : 30% des moins de trente-cinq ans qui ont voté ont donné leur voix au Front National, et la moitié des Français ne jugent pas comme un danger la perspective de voir ce parti accéder au pouvoir.
Bien entendu, l’état de délabrement idéologique des partis « traditionnels » pèsent dans la balance : ils semblent incapables d’apporter la moindre réponse crédible au chômage, à la crise économique autant qu’aux incertitudes géopolitiques diverses, paraissent courir derrière un monde qu’ils ne comprennent pas, et ont fini par accepter de se placer sur le terrain du Front National pour bien des sujets, par opportunisme ou par intoxication médiatique, je ne sais pas — l’un et l’autre sans doute.

Mais j’ai une dernière théorie, qui fait que le Front National est de moins en moins un parti « protestataire » pour qui certains votent non par foi en son programme mais pour punir la concurrence. Cette théorie, c’est que le Front National promet une catastrophe : arrivé au pouvoir, il prétend pouvoir chambouler brutalement le fonctionnement économique autant que social du pays, en redistribuant les cartes sur une base ethnique, nationale, en l’isolant du reste du monde, en prenant des mesures autoritaires à tous les niveaux, etc.
Or, je suis certain qu’un grand nombre de gens, parmi ceux qui votent effectivement pour le Front National, comprend en quoi ce genre de proposition est déraisonnable, et sait que l’effet d’une application du programme annoncé serait, en réalité, tragique. Mais peut-être est-ce précisément ce qu’ils veulent, parce que la catastrophe, c’est la promesse de beaucoup de douleurs, mais c’est aussi la promesse d’une discontinuité, d’un changement radical, d’une remise à zéro, c’est la promesse que plus rien ne sera comme avant.

Capable de s'enfuir

Capable de s’enfuir, le rat de l’expérience garde une bonne santé : sa tension artérielle ne monte pas, son poil reste beau. La fuite permet d’échapper au stress.

Si j’ai raison, avec mon hypothèse d’une envie de catastrophe, alors la responsabilité des politiques au pouvoir est immense : ils ont construit une société française désespérée, ils ont convaincu les Français que leur situation ne changera jamais tant qu’ils géreront le pays. Le discours médiatique dominant, qui présente l’avenir comme bouché, partage évidemment cette responsabilité. La réalité démocratique elle-même, où le résultat d’une élection peut être piétiné (mandat des maires rallongé d’un an en 2007 ; résultat du référendum de 2005 confisqué), donne raison à ceux qui ne croient pas que la classe politique aient envie de les associer à ses décisions. Or cela se passe à un moment où, merci Internet, le public est de moins en moins prêt à se faire « représenter » par une poignée de gens qui semblent vouloir avant tout gérer leurs petites carrières sans rendre de comptes à qui que ce soit et en ne proposant, au fond, rien de concret.
La conclusion, évidente à mon sens, c’est que nous nous trouvons à un tournant : il faudra que la vie politique change radicalement, en donnant une vraie place aux citoyens non plus seulement dans son discours mais aussi dans ses décisions,. Il faudra que le citoyen ait l’impression de voir le bout du tunnel, qu’il ait l’impression que son avenir est ouvert. Faute de quoi, l’envie d’une catastrophe, qui est une autre manière de faire en sorte que le futur soit ouvert, ne fera que croître, jusqu’au jour où elle adviendra vraiment, aux dépens exorbitants de tous.

Lire ailleurs : Pourquoi le FN ? Un début de reponse par la littérature et le polar, sur le blog Zone Générale d’urgence relative ; La colère est muette sous la camisole de la peur d’être encore plus pauvre, par rienderien, chez Paul Jorion ; La Rançon du mépris, par Agnès Maillard ; Bernard   Stiegler «Le Front national prospère
dans le désert des idées politiques», sur le site de L’Humanité.

  1. Henri Laborit était neurobiologiste, éthologue et est l’inventeur du premier neuroleptique. Il est mort en 1995. J’ignore quelle place a son œuvre pour la communauté scientifique actuelle. Son travail était particulièrement « transversal » (il s’intéressait à l’urbanisme, à la sociologie, etc.) et un peu à part du monde académique médical français, dont on dit qu’il l’a empêché d’obtenir le prix Nobel. []
  2. La fuite est est une forme d’action capitale, selon Henri Laborit, cf. son essai Éloge de la fuite. []
  3. Manifester permet, bien sûr, de compter les troupes et de constater que l’on n’est pas seul, ce qui est en soi réconfortant. Dans le cas des manifestations massives, elles permettent, évidemment, de peser dans les rapports de force. Mais quand trois cent personnes manifestent pour dénoncer les agissements d’un gouvernement de pays lointain, comme cela se passe à Paris chaque jour, seuls ceux qui manifestent, et qui sont déjà mobilisés (puisqu’ils manifestent) en seront informés.
    Tout cela me rappelle Vladimir Jankélévitch, le « marcheur infatigable de la gauche », qui, à côté d’une philosophie métaphysique et morale très fine, tenait à être de toutes les manifestations, dont les slogans sont rarement aussi réfléchis : d’un côté il réfléchissait, et de l’autre, il était dans l’action, sans stratégie autre que de ne pas rien faire. []
  4. Lire Quand le directeur de campagne de Marine Le Pen moque le «client-électeur», sur Mediapart, qui dévoile le contenu d’une bande enregistrée où le cynisme des méthodes politiques et le mépris de l’électeur se manifestent sans ambiguïté. Je ne me rappelle pas que David Pujadas ait interrogé Marine Le Pen sur le sujet, il préfère lui parler d’immigration, cf. cet article récent d’Acrimed. []

Épluchures d’union

Les sondages annonçaient si fort une victoire du Front National aux élections européennes qu’il aurait été décevant qu’elle n’advienne pas. Nous aimons tellement les catastrophes, au fond. Celle-ci est advenue : le plus important lot de députés que notre pays envoie au parlement européen sera encarté au Front National, un parti dont le slogan était, pour cette élection : « Non à Bruxelles, Oui à la France »1.

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Hier, pendant la soirée électorale sur France 2, j’ai entendu David Pujadas2 mentionner deux sondages qui lui semblaient contradictoires. Le second affirmait que pour la plupart des français, l’Union européenne était une bonne chose. Mais le premier était posé, en substance (je ne retrouve pas la formulation exacte) comme ceci : « Pensez-vous qu’il faut 1) que la France soit affaiblie pour renforcer l’Europe ou 2) que l’Europe soit affaiblie pour renforcer la France ». Un « choix » incroyable qui énonce implicitement que la France est victime de l’Union européenne, qu’il existe un système de vases communicants qui fait que ce qui profite à l’Europe se fait au détriment de la France et vice-versa. Comme si la France n’était pas une partie de l’Union.
C’est ce genre de sondage qui construit l’image mentale que les gens se font de l’Europe : si France 2 pose les questions au travers du filtre du FN, comment s’étonner que le FN remporte l’élection ? Quand la classe politique toute entière utilise l’Union européenne comme prétexte ou comme justification à ses défaillances, comment ne pas comprendre que le public la rejette ? On a disséqué la SNCF ? C’est à cause de l’Europe ! (qui, bizarrement, n’a pas demandé ça à tous les pays de l’Union). On ne peut pas aider une usine qui ferme ? C’est la faute à l’Europe ! La monnaie qui nous plombe par manque de souplesse ? C’est la faute à l’Europe ! Etc.

y'en a qui perdent pas le nord ! Pub vue sur Facebook...

y’en a qui perdent pas le nord ! Pub vue sur Facebook…

On dit aussi aux gens qu’en votant pour le Front National, ils feront trembler les élites arrogantes, les donneurs de leçons, l’Europe et le Monde. Tout ça, tout ce pouvoir, au prix d’un bête bulletin de vote. Pas cher ! C’est un peu comme ces femmes à qui on dit qu’elles peuvent semer la terreur dans les rues rien qu’en mettant sur leur tête le foulard que leur grand-mère portait pour ne pas se salir les cheveux aux champs, et que leur mère avait mis au placard pour se sentir plus moderne.
L’envie de puissance, l’envie d’avoir une influence sur le monde, l’envie d’exister, est quelque chose de bien compréhensible, surtout en ces temps d’incertitudes face à l’avenir. Le résultat est lamentable, et son coût final risque d’être exorbitant, mais il peut s’expliquer.
Et pourtant, nous nous trouvions à un moment intéressant de l’histoire européenne. Depuis le ratage du traité constitutionnel et de ce qui a suivi, l’envie d’une Union européenne plus transparente, plus démocratique, faisait son chemin.
On aime donner des leçons aux pays où les premières élections démocratiques aboutissent à l’arrivée au pouvoir de partis extrémistes religieux, mais avons-nous fait mieux ?

Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire ? Est-ce que l’Union Européenne est une planche pourrie, une usine à gaz technocratique où il ne faut vexer personne, et tout traduire en dieu sait combien de langues ? Est-ce qu’il était illusoire de croire qu’une superstructure puisse exister sans langue imposée, sans épisode dictatorial, et surtout, sans faire la guerre à d’autres structures de même échelle ? Est-ce que le projet était trop théorique, trop abstrait, trop peu incarné ? Il faut dire que la communication de l’Union Européenne, à base de projets positifs destinés à nous convaincre que si, si, l’Europe existe, est plutôt inquiétante : quand quelque chose existe, on n’a pas besoin de le répéter3.

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Un fait m’a toujours marqué : nos euros.
Pour ne vexer personne, pour ne favoriser aucun pays, pour qu’il n’y ait pas de jaloux, on n’a pas mis sur les billets de représentations de monuments européens, ni la tête d’Erasme, d’Albert le Grand, de Pic de la Mirandole ou de Jean-Jacques Rousseau, ni celles de Mozart ou de Nina Hagen, ni des peintures de Brueghel ou d’Holbein le jeune. On ne s’est bien sûr pas non plus référé, et c’est plutôt tant mieux, aux souverains plus ou moins despotiques qui ont tenté d’unifier une partie du territoire européen à leur profit et en conquérant les autres : les Césars romains, Charlemagne, la papauté, Charles Quint, Napoléon, et bien sûr, Hitler.
Plutôt que d’aller chercher des symboles chargés, donc, on a dessiné des monuments qui n’existent pas. Des portes qui n’existent pas, des ponts qui n’existent pas. Tous rappellent des morceaux d’architecture véritables, mais aucun ne peut être légendé, rattaché à une histoire véritable. Ce ne sont pas non plus des monuments qui existeront un jour. Ils sont évanescents, ils ont, au mieux, un vague air de déjà-vu. C’est à la fois le symptôme et le vecteur d’une Union européenne qui peine à exister dans les consciences.

Bon, à présent : que faire ? Quelle est la suite ?

Lire Ailleurs : La rançon du mépris (Agnès Maillard) ; Europe : Caramba ! Encore raté ! (Seb Musset).

  1. Le slogan n’est pas « Non à Strasbourg, Oui à la France », car les élus des partis « eurosceptiques » ne poussent pas leur engagement jusqu’à refuser leurs indemnités de députés.
    J’espère que nos cousins belges ne s’inquiètent pas trop de ce « non à Bruxelles » qui, sauf erreur de ma part, ne les vise pas vraiment.
    Curieux, en tout cas, ce parti qui prétend aimer la France mais la rend laide aux yeux du monde et semble en détester la plupart des habitants. []
  2. Je pense que David Pujadas a une belle part de responsabilité à se reprocher. On me signale par exemple que jeudi dernier, dans son émission Des Paroles et des Actes, le sujet avec lequel cet animateur télé a entamé son émission était l’immigration.
    J’ignore ses positions personnelles, mais de fait, ce type se place constamment sur le terrain décidé par les franges populistes de l’UMP et par le FN. []
  3. Je suis d’accord aussi avec Seb Musset pour dire que le traitement du traité constitutionnel — refusé démocratiquement et imposé ensuite — a beaucoup joué dans le rejet de l’UE. []

Trafic d’armes : la France a peur

Le député « souverainiste » Nicolas Dupont-Aignan a fait cinq cent mètres en voiture avec, dans son coffre, un fusil mitrailleur Kalachnikov trafiqué pour ne plus pouvoir blesser quiconque. Le fondateur du parti « debout la France »1 est passé devant le poste-frontière de Menton et là, personne n’a fouillé son coffre, personne n’a tenté de l’arrêter. Ce n’est pas très étonnant puisque chacun sait que, depuis près de vingt ans, le poste-frontière de Menton est désaffecté et on peut circuler sans entraves entre la France et l’Italie, et ce, quoi que l’on ait mis dans son coffre. De la même manière, les fortifications de Paris ont été remplacées par le boulevard périphérique et on peut désormais entrer dans la capitale sans devoir payer l’octroi.
J’hésite à trancher : est-ce que l’opération médiatique de Dupont-Aignan est plus idiote que celle des activistes de la « Ligue du nord » italienne qui avait manqué se noyer en tentant de prouver que la traversée entre la Libye et l’île de Lampedusa était une promenade de santé2? Au moins, leur tentative burlesque, dont on ne sait pas si elle était courageuse ou juste inconsciente, constituait une manière expérimentale de vérifier ou de contredire ce que disent les uns et les autres sur la facilité qu’il y a à entrer sur le territoire européen sans y être invité. Dupont-Aignan n’a fait que vérifier ce que tout le monde savait déjà : on peut circuler librement dans l’espace dit « de Schengen ». Mais bon, « It’s not a bug, it’s a feature », comme on dit en informatique.

trafic

Ce qui m’étonne, c’est la manière dont grand nombre de médias racontent la micro-aventure de Dupont-Aignan et font semblant d’y voire une épopée, une action presque choquante, donc culottée, destinée à établir que l’Europe est, dixit« une passoire » : « Jusqu’où ira la communication politique ? » (Le Figaro) ; « Européennes : Dupont-Aignan passe la frontière avec une Kalachnikov » (Le Parisien) ; « Comment un élu de la République a-t-il mis la main sur une arme de guerre interdite à la vente sur le territoire français ? » (Huffington Post) ; « Le député de l’Essonne n’a pas hésité à flirter avec la ligne jaune, voire à la franchir » (Europe 1).
Je n’accuse personne de complaisance : chaque article que j’ai lu était d’ailleurs discrètement moqueur, soulignant implicitement le caractère ridicule de l’opération, ce qui est mérité,  mais du coup, je me demande pour quelle raison ces mêmes médias font semblant de croire qu’il y a quelque chose à tirer de cette action piteuse. Est-ce juste que ça permet de remplir une colonne de journal sans trop se fouler ? Est-ce pour ne pas être accusé de ne jamais donner la parole à Dupont-Aignan ? Est-ce par pitié envers les malheureux attachés des presse du député ? Un peu de tout ça à la fois ?

  1. Quand on dit aux gens de se mettre debout, ça me rappelle la messe, où il faut se lever et s’asseoir sur commande, et bien entendu les autres types d’éducation à l’obéissance, notamment le dressage des chiens. []
  2. Ces amuseurs avaient réussi à mettre le feu à leur propre canot en lançant une fusée de détresse. Lire : Ils manquent de se noyer lors d’un coup de com’ anti-immigration.
    Edit : on me dit ici et là que cette histoire pourrait bien relever de la légende, cf. commentaires. []