Les saltimbanques

J’ignore à quel point le statut des intermittents du spectacle1 est à la dérive : le Médef en réclame la suppression, en disant qu’il est en déficit d’un milliard d’euros ; certains réfutent le chiffre en rappelant que ceux qui sont soumis à ce régime, s’ils ne l’étaient pas, coûteraient à une autre caisse (le coût estimé est alors ramené à trois cent millions d’euros) ; de son côté, le sociologue (et historien du statut) Mathieu Grégoire, relativise en rappelant que les intermittents représentent 3,5% des allocataires et 3,4% des dépenses2On sait que certaines sociétés, jusqu’aux sociétés audiovisuelles de premier plan, publiques ou privées, pourvoient des emplois réguliers avec ce statut, là où dans d’autres secteurs, on recourt à des contrats à durée indéterminée.

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L’an dernier, sur le plateau de l’émission de Cyril Hanouna, une intermittente employée de l’émission « Touche pas à mon poste » a pris l’initiative de faire un « happening » pour expliquer en direct que le groupe Canal+ avait réduit son salaire de 30%. L’animateur l’a laissée parler, lui a demandé pourquoi elle ne le disait que maintenant et l’a embrassée. La direction des ressources humaines a enfin accepté de la rencontrer, après des mois de refus, lui a fait savoir que la confiance était rompue… Et cette jeune femme n’a plus jamais été embauchée par le groupe Canal.

Les conditions d’accès ont en tout cas été raidies3 et à peine plus d’un tiers des affiliés obtiennent au moins une journée d’indemnisation par an : parler d’un statut privilégié semble pour le moins abusif, même s’il existe une grande diversité de situation selon les métiers et les pratiques — dans certains domaines, on ne compte pas ses heures supplémentaires, dans d’autres, les conventions encadrent au contraire très fermement les dépassements.

Comme d’habitude, le message donné par les organismes ou les médias qui font de l’intermittence un sujet « chaud » est de dire aux français que certains profitent de leur générosité. Et tant qu’à faire, on s’en prend à des minorités désignées : les rroms, les clandestins, les gens qui touchent le RSA, les pauvres, les artistes,… Enfin pas des gens à qui une majorité des électeurs s’identifiera. Ceci dit, même quand on cible tout le monde ou presque, monsieur tout-le-monde persiste souvent à ne pas se sentir visé : il est contre les trente-cinq heures des autres, mais il veut bien garder les siennes ; il n’aime pas les étrangers, mais il veut bien être étranger dans d’autres pays ; il trouve que la sécurité sociale est victime d’abus mais passe sa vie chez le médecin, etc.
Monsieur tout-le-monde, de toute manière, préfère souvent s’identifier aux gens plus riches que lui, les plus riches, ces pauvres gens qui se font exploiter par les pauvres.

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Ségolène Royal, ex-future présidente de la république et actuelle « vice présidente de l’Internationale socialiste », a l’air de penser que les artistes devraient être un peu plus reconnaissants envers la communauté, puisqu’après tout, ils ont désormais le droit de se marier, et la possibilité d’être enterrés ailleurs que dans la fosse commune…

Ce que j’ai trouvé assez choquant, ce n’est pas tant la demande du Médef de supprimer le statut d’intermittents du spectacle4, c’est d’apprendre que Ségolène Royal propose en réponse un marché « gagnant-gagnant » aux intermittents : d’accord, ils peuvent continuer à toucher leur allocation lorsqu’ils ne travaillent pas, mais en échange, il faudrait qu’ils y mettent du leur et qu’ils travaillent quand même. Elle ne leur demande pas de faire un vrai métier, c’est à dire véritablement rémunéré, non, elle veut juste qu’ils donnent leur temps pour aller faire des animations dans les écoles et dans les maisons de retraite. Parce que bon, saltimbanque, c’est bien joli, mais c’est pas un métier, on ne voit pas pourquoi les écoles et les maisons de retraites paieraient pour qu’on leur amène de la culture, même si, paraît-il, la culture, c’est très-très-très important. Tellement important que ça ne s’achète pas, ça s’extorque !
Bien sûr, si cette idée de la corvée bénévole comme condition à bénéficier de l’assurance à laquelle on a cotisé venait à avoir du succès, on se demande pourquoi tous les autres chômeurs ne seraient pas un jour, eux aussi, contraints à aller travailler pour rien.

Pas très convaincant, comme manière de se rattraper, je trouve.
Et au fait, un directeur de la photo, un scripte, un ensemblier, un rippeur, un peintre, un éclairagiste, ils vont faire quoi dans les collèges, les lycées, et les maisons de retraite ?

Ce que je trouve terriblement gênant, c’est l’impression que beaucoup de gens au parti socialiste (jusqu’à notre président et notre premier ministre, parfois) semblent incapables de quitter le terrain des gens qu’ils pensent combattre. Ségolène Royal imagine certainement de bonne foi faire une proposition alternative à celle du Médef, alors qu’elle se contente d’en valider le point de vue, dans une perspective bien peu ambitieuse5 et pour le moins condescendante, voire même méprisante.

Un autre fait assez étonnant, en marge du sujet : la censure d’un commentaire du chansonnier Didier Super par le site web du journal Le Point. Didier Super peut être provocateur ou outrancier, mais il me semble que son argumentation, qu’on la juge pertinente ou non, n’avait rien de bien méchant:

Après lecture et analyse attentive par l’équipe de modération, il a été décidé de le retirer du site en raison de sa non-conformité avec la charte d’utilisation du Point.fr. Il a également été supprimé de la rubrique « Mes commentaires publiés » de votre interface utilisateur. Pour rappel, voici votre contribution :

« Comme je dis toujours, on peut comparer l’intermittent du spectacle au militaire. Le militaire, son boulot c’est quoi ? C’est de faire la guerre. Or, la plupart du temps, qu’est-ce qu’il fait ? Tout comme nous autres, Il répète sa guerre ! Sauf que lui, il de la chance, personne ne remet en cause la rémunération de ses répétitions& et voilà ».

Nous tenons à vous assurer que nous faisons tout notre possible pour accepter le plus grand nombre de messages et que nos modérateurs sont tenus à une stricte obligation d’impartialité.

Le rédacteur en chef du Point.fr a assumé cette censure en disant que« Si la question m’avait été posée, je n’aurais pas validé ce commentaire. Ce qui est dit est faux et n’a aucun intérêt ».

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On attend le jour où ce journal aura le courage politique de poser la question :
« Étes-vous favorable à ce que Le Point continue à recevoir chaque année et sans contreparties officielles envers les contribuables près de cinq millions d’euros d’aide de l’État ? ».

  1. En contrepartie d’une cotisation au chômage plus élevée (10% de leurs revenus, contre 6% pour les autres), les intermittents du spectacle voient leurs périodes de creux indemnisées. Ce régime, institué par le Front populaire, répond logiquement à l’extrême précarité qui règne dans des domaines où l’emploi ne dure que le temps de projets ponctuels : répétition et représentation d’une pièce de théâtre, production d’un film. []
  2. Lire son interview pour l’Humanité. []
  3. Il faut désormais avoir travaillé 507 heures sur les onze derniers mois pour être indemnisé. Finalement, plus ça va et plus ce sont les emplois permanents déguisés en intermittence qui sont favorisés, me semble-t-il. []
  4. Charge contrariée par l’ancienne présidente du syndicat des patrons, Laurence Parisot, qui est défavorable à l’idée de supprimer le statut. []
  5. Pendant ce temps, un peu moins à droite, beaucoup réfléchissent à une séparation un peu plus radicale du travail et des revenus, celle d’un « revenu de base » inconditionnel. []

4 réflexions sur « Les saltimbanques »

  1. DM

    La remarque de Didier Super est assez justifiée. Il existe quantité de métiers où alternent des périodes chargées et des périodes creuses, des périodes de préparation et des périodes d’action. Le nier, c’est le comportement des crétins qui n’ont jamais fait cours de leur vie qui s’étonnent que les enseignants aient besoin de préparation…

    Il y a cependant quelque chose d’assez troublant et sur lequel Didier Super passe. Chez les militaires, les enseignants, et même les ingénieurs (par exemple via les SSII), l’employeur paye un salaire qui « égalise » les périodes. Cela peut d’ailleurs représenter pour lui un surcoût par rapport au strict coût horaire du travail (quand on paye une SSII, on paye non seulement le salarié, mais une structure de gestion, ses salaires entre deux missions, sa formation..). Le temps de préparation des travaux est normalement à la charge de l’employeur (quand un ingénieur lit une documentation et ne travaille pas directement à concevoir un produit, il est tout de mêne payé).

    Si j’ai bien compris ce qui se passait naguère avec l’intermittence du spectacle, le système faisait que c’étaient non pas les employeurs de spectacles qui payaient pour ces surcoûts liés à leurs employés, mais l’ensemble des employeurs et salariés, et que ceci provoquait un effet d’aubaine au profit de certaines entreprises (p.ex. chaînes de TV employant leurs techniciens en intemittents au lieu de leur payer un salaire, comme une entreprise lambda ferait dans toute autre branche d’activité). Autrement dit, c’est un système qui permettait à des entreprises profitables comme TF1, Canal+… de faire payer en partie leurs employés par la collectivité.

    Bien entendu, à côté de ça tu as sans doute pas mal de petits théâtres qui ont du mal à tourner…

    Sais-tu quelle est la situation actuelle?

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      Le scandale de l’intermittence, c’est non seulement que certaines entreprises en profitent pour faire payer leurs employés par la collectivité, mais qu’elles le font sur des emplois permanents qui courent parfois sur des années, des décennies. Le système est clairement dévoyé ici, et la motivation des chaînes audiovisuelles est surtout que leurs employés ne s’installent pas trop dans leurs postes, j’ai l’impression…
      Je ne sais pas trop où ça va, mais des témoignages que je reçois, l’intermittence est loin d’être une « combine » pour ceux qui sont soumis au statut aujourd’hui – il y a vingt ans, ça l’était sans doute un peu plus.

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