Justice subjonctive

Ce matin, le Tribunal administratif a invalidé la décision, qui faisait suite à un vœu du ministre de l’Intérieur, d’interdire un spectacle de Dieudonné à Nantes. En début de soirée, retournement complet, le Conseil d’État a statué en urgence sur le sujet en désavouant cette décision. Si les provocations de Dieudonné méritent une réponse, peut-être même judiciaire, il n’y a à mon avis pas lieu de se réjouir de celle qui lui a été donnée aujourd’hui.

Le

Le titre a le mérite d’être clair : « Victoire de Manuel Valls ». La question n’était pas la justice ou l’ordre public, ni peut-être même Dieudonné, mais de permettre au ministre de l’Intérieur de sauver la face.

Sur BFM j’ai entendu un juriste commenter la décision d’interdire le spectacle de Dieudonné en ces termes, ou à peu près : « Ce qui est sanctionné par le Conseil d’état c’est l’atteinte à la dignité humaine qui pourrait avoir lieu ».
Tous les juristes ne semblent pas ravis que l’on motive une décision de justice non pas en fonction d’un délit avéré, acté, mais d’un délit potentiel, virtuel, possible : ça pourrait avoir lieu. Enfin au moment où le juriste a commenté l’affaire, cela ne pouvait plus avoir lieu, le spectacle étant annulé, il aurait dû utiliser le mode subjonctif et parler d’une « atteinte à la dignité humaine qui eût pu avoir lieu ».
J’ai trouvé le même terriblement léger (quoique je n’aie pas totalement compris sa position) lorsqu’il a dit, un peu plus tard : « il s’agit d’une atteinte à une liberté fondamentale, mais fondée juridiquement« . On s’interroge subitement sur ce que signifie le mot « fondamental » dans une telle phrase. La liberté fondamentale qui est bafouée ici est sans doute moins la liberté d’expression — notion qui a toujours un peu échappé aux Français, si ce n’est entre 1789 et 1792 puis en 1881 — que le droit à une justice ne sanctionnant que des faits avérés et non des faits futurs et imaginaires1,

À un moment assez surréaliste de l’édition spéciale de BFM, la journaliste Ruth Elkrief a signalé que le régisseur du spectacle de Dieudonné venait de sortir sur le parvis du Zénith de Nantes pour s’adresser, à l’aide d’un porte-voix, aux infortunés spectateurs. Je m’attendais à entendre ce que cette personne avait à dire à la foule, mais ça n’a pas été le cas : BFM, comme plein d’autres chaînes, a envoyé ses cadreurs produire des images, mais pas recueillir des paroles, du moins pas la parole du régisseur de Dieudonné.

Qu'est

Qu’est-ce que le régisseur du spectacle de Dieudonné a dit dans son mégaphone ? Je ne sais pas, BFM a jugé plus prudent de se contenter de le montrer et d’éviter de nous faire entendre ce qu’il avait à dire.

À la place, en voix-off, j’ai entendu Bernard-Henri Lévy, invité sur le plateau, expliquer qu’il entendait bien ceux qui débattaient « sur les interdictions a priori ou a posteriori » et convenait que « bien sûr, c’est mieux a posteriori », mais rappelait qu’il y a du nouveau dans la justice : aujourd’hui, il y a les réseaux sociaux, Internet, tout va très vite, alors hein, ma bonne dame, on n’en n’est plus à respecter les droits élémentaires.
Je n’ai pas bien compris le raisonnement.
Avec pertinence, BHL a rappelé que Dieudonné n’était pas obsédé que par les juifs mais semblait tout aussi perturbé par l’homosexualité. Avec moins de pertinence, il a souligné que Dieudonné s’en est pris à Christiane Taubira2, car il aurait dit que cette dernière n’était pas « une guenon » mais « un bonobo » qui, explique ce zoologue amateur, est « une espèce de singe ». Or s’il est certain que les gens qui ont jeté des bananes à Christiane Taubira et l’ont qualifiée de guenon l’ont fait en reprenant à leur compte les clichés coloniaux racistes qui refusaient le statut d’être humain aux noirs, il est probable que Dieudonné, qui a été un des organisateurs de « La marche des peuples noirs de France » et dont le père est originaire du Cameroun, n’a pas eu cette réflexion par négrophobie latente, et que le seconde degré soit cette fois plus que probable. De plus, les chimpanzés bonobos ne sont pas n’importe quelle espèce de grands singes, ils ont la réputation d’être plus pacifiques que leurs cousins gorilles, chimpanzés communs ou humains, et bénéficient d’une grande sympathie, qualifier quelqu’un de bonobo n’est à mon avis pas vraiment une insulte.
Toujours au chapitre de la censure, BHL a demandé que l’on supprime Dieudonné du réseau Internet, en profitant qu’une grande plate-forme de diffusion de vidéo est française (Dailymotion, je suppose), et en espérant même faire ployer l’américain Youtube car, rappelle BHL, cette plate-forme avait fini par supprimer la vidéo de la décapitation de Daniel Pearl. Je doute que Youtube comprenne totalement la comparaison.
Enfin, un éditorialiste de BFM dont le nom m’échappe a conclu en se félicitant de l’apaisement qui allait avoir lieu dans les jours à venir, grâce à l’interdiction du spectacle. Donc on interdit un spectacle pour ce qui va s’y dire et on se félicite du retour au calme qui va s’opérer. Sur BFM, on croit que l’avenir se devine. Cependant, ce n’est pas tout à fait faux : si la chaîne décide que la situation est calme, elle n’en parlera plus, elle et ses semblables décident de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas, en lui conférant de l’emphase ou non.

Afin

Afin d’être certain que la décision du Conseil d’État ne soit pas trop contestée, BFM ne trouve qu’une personne pour s’en plaindre : Gilbert Collard, horripilant avocat médiatique à présent assimilé au Front National. Pire encore, ce dernier a eu des paroles plutôt sensées, en disant que s’il y avait lieu de condamner Dieudonné, il fallait le faire, mais en fonction de ses propos passés, et non en interdisant un spectacle a priori.

Partant de cette jurisprudence, je propose que l’on condamne désormais les hommes et femmes politiques pour corruption sans attendre que les faits soient observés, et même, pourquoi pas, avant leur élection, puisque, nous le savons tous, leur situation comporte des risques dans le domaine : combien de députés, de ministres, parfaitement formés, anciennement idéalistes, réputés irréprochables, ont fini par se retrouver accusés d’abus divers qui n’auraient pas pu être commis s’ils n’avaient pas été élus ?
Et puis surtout, une fois élus, certains parviennent à ne plus être condamnables pour rien du tout, comme le sénateur Serge Dassault qui est parvenu mercredi à sauver son immunité parlementaire alors même que son audition en tant que témoin assisté semble avoir eu un résultat accablant3.

J’ai beaucoup d’amis qui trouvent qu’on en fait un peu trop avec Dieudonné, que son importance ne vient que de la publicité que lui font les débats passionnés qui ont lieu en ce moment. Ils ont raison. Mais cette affaire révèle peut-être un problème nettement moins anecdotique. Entre le sénateur louche qui est innocenté sans être jugé et l’humoriste sérieux qu’on ne condamne pas pour ses spectacles passés mais que l’on empêche de commettre des crimes potentiels, on peut se demander si les responsables de l’État français croient encore aux institutions dont ils se prétendent les représentants : il semble qu’ils n’aient même plus le souci de nous faire croire qu’ils y croient.

  1. Lire les mots assez durs de Maître Eolas, interviewé par Le Nouvel Observateur : « Le Conseil d’Etat admet que si un ministre de l’Intérieur estime que ce que vous allez dire va porter atteinte à la dignité de la personne humaine, il peut vous interdire de le dire. Nous sommes maintenant dans un régime préventif de la liberté d’expression, et c’est une boîte de Pandore qui est ouverte. Dans son ordonnance, le Conseil d’Etat souligne que « l’exercice de la liberté d’expression est une condition de la démocratie ». Et quelques lignes plus loin, il commet un attentat contre cette liberté d’expression ». []
  2. Christiane Taubira a écrit une belle tribune, Ébranler les hommes, qui, tout en critiquant l’idéologie de Dieudonné, s’en prend presque aussi fortement à Manuel Valls (sans vraiment le citer), en rappelant que c’est à la justice de rendre justice. []
  3. Treize membres du bureau du sénat ont voté contre la levée de l’immunité de leur collègue, contre douze, et un s’est abstenu. Quatorze membre du bureau en question sont réputés « de gauche », et donc politiquement opposés à Serge Dassault. La presse suppose qu’un sénateur « de gauche » a voté en faveur de Dassault et qu’un second s’est abstenu. Je propose une autre théorie : la totalité des sénateurs « de droite » a voté contre Dassault, qui les déshonore, un sénateur « de gauche » s’est abstenu et tous les autres ont voté pour sauver la peau de Serge Dassault, car il semble que plusieurs avaient des raisons tactiques personnelles de ne pas gêner le marchand de canons. []

3 réflexions sur « Justice subjonctive »

  1. Lafargue jerome

    Ce qui est effectivement étrange, c’est que les pré-cog aient hurlé avant le spectacle de Dieudonné qui semble bien être snappé par ou avec Soral depuis sa déchéance médiatique (qui est peut-être un facteur déclencheur plus qu’une réponse ), et n’ont pas hurlé quand Balkany, Cahuzac, Dassault etc etc ont pris leurs fonctions. Seraient-ce des pré-cog spécialisés dans le spectacle ? (Pré-show-cog? Pré-entertainment-cog? Ça sonne pas très bien mais on va trouver). Par ailleurs, j’aime bien la formidable malhonnêteté intellectuelle du député PS qui dit que nous avons la preuve de l’aveu de Dieudonné que son spectacle est entièrement antisémite puisque son avocat a assuré qu’il ferait un pot-pourri de ses précédents spectacle…

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  2. Zénon

    Avec retard (je découvre « Castagne » via une lecture chronologique du « Dernier blog »), permettez-moi d’ajouter une précision qui n’est pas un détail, loin s’en faut à mon avis.

    Traiter quelqu’un de « bonobo » n’est pas innocent car ce singe à une sexualité particulière, dite sociale, ayant des fonctions s’ajoutant à celle… de la simple reproduction, notamment faciliter la résolution de conflits au sein du groupe. Cette fonction est également connue pour intervenir entre individus… de même sexe.

    Donc, dans la bouche de certains habitués aux sous-texte, allusions et doubles langages, « Va donc, bonobo ! », signifie, pour moi : « T’es non seulement un animal, pire, un singe, mais en plus t’es qu’un pédé / une gouine obsédé/obsédée de sexe qui baise tout et n’importe quoi ».
    Bref : Qualifier Mme Taubira de bonobo, c’est ajouter une seconde couche d’ignominie, de fantasme – et de camouflage.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Zénon : je ne sais pas… Le Bonobo a quand même une sacrément bonne réputation, justement pour toutes ces raisons : pacifique, social, empathique, sympathique, lascif (mais sans excès),…

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