Les anges de la censure

Laurent Obertone est auteur de l’alarmiste La France orange mécanique, et à présent d’un essai sur l’assassin Anders Breivik intitulé Utøya. Je n’ai lu aucun de ces deux livres, je sais juste qu’ils traitent de sujets sensibles, comme on dit, et que le premier a été salué par divers éditorialistes très à droite et notamment ceux qui fantasment des banlieues aussi hostiles que le monde post-apocalyptique de Mad Max. Je trouve dangereuse cette société française où, depuis le fin fond du bucolique village Ouatesheim1 (Bas-Rhin), des gens vivent dans la terreur du barbare abreuvé de jeux vidéo violents qui brûle des voitures et des écoles sur le chemin de la mosquée et qui ne connaît pas la tête de sa femme, celle-ci vivant le plus clair du temps déguisée en tente de camping. Un poncif, mes alsaciens terrorisés par le journal télé de Jean-Pierre Pernaud ? Peut-être : œil pour œil, cliché pour cliché.
Je lis dans La très sérieuse Revue européenne des médias, dernière livraison (n°28, automne 2013), qu’en dix ans la place des faits-divers dans le journal télévisé a progressé de 73%, alors même que la délinquance a reculé dans quasiment tout les domaines et est stable ou en augmentation légère dans les autres. On peut jouer longtemps au ping-pong avec les chiffres, et c’est d’ailleurs ce que fait le livre La France Orange mécanique, mais la différence entre la représentation de la violence par le journal télévisé et sa réalité me semble importante.

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Conversation filmée à la mode Pierre Carles (on filme un téléphone !) entre l’éditeur « Ring » et le responsable Isère de SOS Racisme (qui a accepté la diffusion de la vidéo, ce qui est tout à son honneur).

…Importante, mais pas indiscutable, parce qu’il n’y a pas beaucoup de sujets qui ne méritent pas d’être discutés. Nous sommes dans un pays théoriquement libre et démocratique, et si nous jugeons que certains se trompent ou ont tort, et que cela nous importe, nous pouvons prendre le temps de leur répondre et de leur proposer notre point de vue, notre expérience, nos éléments.
C’est ce que n’a pas fait la section Isèroise de l’association SOS Racisme, qui, en entendant dire que Laurent Obertone devait présenter son livre dans la librairie Chapitre de Grenoble, a fait pression pour que la rencontre soit annulée, et a obtenu gain de cause. Il semble que le même scénario se répète dans différentes villes, c’est en tout cas ce qu’affirme l’éditeur Ring2. Ce ne sont pas les arguments de SOS Racisme qui ont convaincu la direction de la librairie d’annuler l’événement, car il n’y a pas d’argument : ils n’ont pas lu le livre Utøya et refusent de le lire, ils savent juste qu’ils en désapprouvent l’auteur, que celui-ci doit être interdit d’existence publique partout où les menaces portent. Car il s’agit bien de menaces, puisque le responsable de SOS Racisme qui s’exprime au téléphone sur le sujet laisse entendre qu’il a le pouvoir d’alerter, de désigner une cible à des activistes de sa connaissance qui seraient ravis d’empêcher physiquement la bonne tenue de la rencontre entre l’auteur et son éventuel public.

Je ne vois pas bien la différence entre ce genre de gens qui se proposent de faire taire les voix qui les dérangent et d’autres genres de fascistes passés, présents ou futurs, si ce n’est qu’ici, le prétexte à la censure, à l’intimidation et aux possibles violences est une bonne cause, à savoir l’anti-racisme. Au nom de l’anti-racisme, on réclame qu’un auteur, qu’une personne unique, n’ait plus le droit de s’exprimer, ou ne puisse le faire que circonscrit à la crypto-extrême-droite qui sera ravie de lui donner une place d’où il ne pourra plus jamais s’échapper. Refoulé par les uns, accueilli à bras ouverts par les autres, dans quelle direction voulez-vous que ce pauvre homme aille ?3 Je dis pauvre homme, et je le pense sincèrement, car il est désormais maudit, marqué du sceau de l’infamie, contraint à s’incruster, pour ou contre son gré, dans le camp des méchants, des salauds, des réprouvés, où les gentils, les vertueux, les anges, ont décidé de l’envoyer. Des gentils qui ne supportent pas le débat, pas la discussion, et pas l’existence de l’autre, de celui qui ne pense pas comme nous.

Anti-racistes, mon œil !

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La Chute des anges rebelles, par Brueghel (détail). On reconnaît les gentils au fait qu’ils ont des vêtements propres et qu’ils tapent sur les méchants pour les chasser du paradis.

Bien entendu, aucun éditeur n’est tenu d’imprimer des livres douteux, aucune librairie ou aucune émission ne sont tenues d’en inviter l’auteur, mais s’ils le font, de quel droit le leur interdire ? Il existe des lois qui encadrent la liberté d’expression, en France, des lois que dans de nombreux autres pays on juge assez strictes, venant d’une (réputée) démocratie dont la devise commence par le si beau mot « Liberté ». De par la loi, on n’a pas le droit de faire des appels à la haine, à la violence, et c’est encore plus vrai si cela se double de discriminations raciales ou sexuelles. De par la loi, on n’a pas le droit de pratiquer l’injure ou l’appel au meurtre. De par la loi, on n’a même pas le droit de diffamer, c’est à dire d’attenter à l’honneur d’une personne, fut-ce avec des faits avérés4.
Bref, la loi française est déjà suffisamment répressive et suffisamment claire en matière de liberté d’expression pour que l’on n’aie pas besoin de faire justice soi-même en décidant, sans procès et sans discussion, de qui a le droit d’avoir une existence publique. Il faudrait que ce refus de la censure s’applique aussi aux médias de flux du service public lorsque ceux-ci oublient leurs responsabilités et se contentent d’inviter toujours les mêmes personnes pour s’exprimer sur les questions publiques dans des débats où le spectateur est sommé de se positionner vis à vis d’une dichotomie caricaturale qui ne laisse que rarement la place à des voix originales5.
On peut, et même on doit, questionner tout média dont la puissance de diffusion se met au service d’idéologies implicites ou explicites, conscientes ou non, car il y a ici un puissant déséquilibre : ils ont le pouvoir de véhiculer des idées (néfastes ou non), nous n’avons pas celui de les contredire. Ou pas trop : nous avons nos blogs, nous avons Twitter, et au fond c’est déjà ça — pas la peine de se demander pourquoi les tenants d’une informations verticale, hiérarchique et triée sont si hostiles à la liberté de parole qui circule sur les réseaux ni pourquoi ils inventent des prétextes moralistes pour la limiter.

Noam Chomsky6 a couru le risque, il y a plus de trente ans, de prendre la position la plus forte possible au sujet de la liberté d’expression en défendant le droit à s’exprimer d’un négationniste notoire, Robert Faurisson. Il ne l’a sans doute pas formulé exactement de cette manière, mais ce que dit Chomsky dans plusieurs articles ultérieurs consacrés au sujet, ce n’est pas, comme certains ont fait semblant de le comprendre, que toute opinion, quelle qu’elle soit est respectable ni que toutes les idées se valent7, c’est que sans la liberté de dire, il n’est pas possible de contredire.
Si on permet à un négationniste d’écrire dans un livre que les camps d’extermination nazis sont une vue de l’esprit, cet auteur sera bien forcé de le faire en fournissant des éléments, des détails, des arguments, et chacun de ces éléments permet une vérification ou une contradiction.
En l’absence de droit au débat, nous nous trouvons dans une situation de foi : soit on croit, soit on ne croit pas. Puisque l’on ne peut débattre de ce qui se passe de preuves et de discussion, on ne peut qu’accepter ou refuser, en fonction de ses préjugés ou de son intérêt immédiat. Les religions fonctionnent presque toutes sur ce mode et l’absence de preuves ou de débat, loin d’être leur point faible, les renforce. Il en va autant dans les milieux conspirationnistes où des croyances parfois absurdes se nourrissent du simple fait que leur expression est interdite.
Est-ce qu’une vérité peut se satisfaire d’être imposée par la force, de ne devoir son statut qu’au fait que ce qui est lui est contraire est interdit ?
La position de Chomsky a valu à ce dernier de voir son nom circuler sur des listes de juifs « ennemis des juifs » que l’on trouve en trois clics sur Internet — car, croyez-le ou non, il existe sur cette planète absurde des juifs qui font des listes de juifs « indésirables » dans un but dénonciateur et stigmatisant. J’admire la constance avec laquelle Chomsky est resté droit dans ses bottes malgré la pression exercée.

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Le livre est censuré par quelqu’un… qui refuse de le lire. Ce ne sont même pas les idées qui dérangent, mais l’identité de celui qui les émet, s’il a eu le malheur d’être classé dans le camp des infréquentables.  C’est le moment de relire Le Confort intellectuel, de Marcel Aymé…

Peu importe le cas spécifique de SOS Racisme et de ce livre mis à l’index, j’ai l’impression de percevoir une tendance inquiétante, autant dans les médias d’information que sur Twitter, qui est est que le débat est de moins en moins possible, que laisser quelqu’un s’exprimer, accepter de l’écouter, ce serait se laisser convaincre, se laisser corrompre, qu’accepter l’existence de l’autre, parfois, est nerveusement impensable. Peut-être est-ce juste que je vieillis et que je n’ai plus l’intransigeance idéaliste d’autrefois,
Une démocratie où le débat véritable est vu comme une menace, où la distance est considérée comme un manque de sensibilité et où l’unique moment pour faire connaître son avis (ses colères, ses frustrations, ses peurs) est le moment où l’on élit des représentants aux quasi-pleins pouvoirs,… Comment voudrait-on que ça se termine bien ?

  1. Cf. L’article Causalités et corrélations. []
  2. Lire l’article publié à ce sujet sur le site Actualitte. []
  3. Peut-être est-il déjà maudit, cependant, et peut-être ne pourra-t-il donc rien faire que suivre la pente qu’il a lui-même choisi, car selon certains (notamment Médiapart, qui a effectué une enquête à ce sujet), il serait « L’Ubiquiste », auteur du blog raciste « Le Pélicastre jouisseur » et auteur aussi du « Manifeste nauséabond », texte qui mérite bien son titre et qui propose rien moins que de pousser le racisme à s’incruster dans les consciences en recourant, comme les agents de relation publiques de l’industrie du tabac, au doute et à la fourberie : avancer masquer.
    J’ignore si Laurent Obertone est bien l’auteur de ce « Manifeste nauséabond », mais il est intéressant de le lire, ne serait-ce que pour constater qu’il existe un programme derrière la montée du racisme en France, que celui-ci ne vient pas uniquement de la bêtise générale, mais est aussi porté par des gens qui raisonnent (fussent-ils juste fous, comme Anders Breivik — le raisonnement n’est malheureusement lié ni à l’intelligence ni à la santé mentale), et dont il serait une grande erreur d’ignorer les plans. []
  4. Même s’il a raison, un journal peut être poursuivi parce qu’il accuse une personnalité politique d’une infraction légale non-encore connue de la justice : la condamnation pour diffamation tombera en premier. Le fait que le journaliste soit jugé de bonne foi sera, tout au plus, une circonstance atténuante. []
  5. Je suis assez effrayé lorsque j’entends certains se plaindre que Frédéric Taddeï ose inviter des parias médiatiques et affirme refuser de se donner un rôle de procureur. Je lui reprocherais malgré tout (comme à d’autres) d’inviter souvent les mêmes têtes (Elisabeth Lévy, Emmanuel Todd, Alain Badiou, Cynthia Fleury,…), mais on peut en comprendre les raisons (habitude, maîtrise d’un certain niveau de professionalisme des invités,…) et celles-ci sont distinctes de la question de la censure.
    On pourrait aussi parler de Wikipédia, accusée de ne pas porter un parti-pris idéologique et de donner voix au chapitre à des opinions ou à des personnes qu’une certaine doxa désapprouve.
    On peut rappeler enfin (et notamment à ceux qui accusent Wikipédia d’être « libertaire » mais aussi « libertarienne ») que l’âge d’or de la presse française — la troisième république, pour faire court — correspond à l’époque où les imprimeurs étaient tous anarchistes et mettaient un point d’honneur à laisser circuler la parole de gens dont ils désapprouvaient les idées. []
  6. Au sujet de qui Michel Gondry s’apprête à sortir un film d’animation, Is the Man Who Is Tall Happy? []
  7. Sur d’autres sujets, on a fait le même genre de procès en relativisme moral ou culturel à Gilles Deleuze ou à Claude Lévi-Strauss, qui sont pourtant comme Chomsky des hommes aux convictions fortes. Ce qu’on leur reproche, c’est peut-être surtout de ne pas se positionner sur la ligne qui va de « complètement pour » à « tout à fait contre » et qui n’est, malgré l’apparence de débat, qu’une direction unique. []

2 réflexions sur « Les anges de la censure »

  1. Axonn

    Moi ce que j’ai souvent vu sur Twitter, et qui me choque, c’est ceux qui se plaignent d’atteinte à la liberté d’expression quand on CRITIQUE leurs textes. Or justement, la liberté d’expression concerne toutes les parties, et doit donc couvrir la critique.

    Je me souviens qu’à la mort de Tony Scott, un critique de cinéma avait dit que Top Gun était une bouse. Il s’est pris un flot d’injures sur Twitter de la part des fans. Il a alors demandé si cela signifie qu’il est interdit de critiquer les morts. Or, personne ne l’a empêché de s’exprimer. Simplement, si on emploie les insultes violentes, il faut s’attendre aux minimum à en recevoir aussi. Ce n’est pas comme si un critique se faisait traiter de connard pour avoir dit qu’un personnage était insuffisamment développé, il a vraiment parlé de bouse.

    J’avais fait une expérience de pensée sur ce que serait un site internet défendant VRAIMENT la liberté d’expression pour le politiquement incorrect. Ma conclusion est que la 1ère règle doit être : tous ceux qui rédigeront des réponses contredisant nos textes de manière cinglante, NOUS LES REPUBLIERONS.

    Concernant les livres, le problème est qu’on en revient à une limite de la liberté d’expression définie au XVIIIème : selon la Déclaration des Droits de l’Homme, personne ne peut se poser en filtre. Mais la liberté qui a été donnée est celle d’imprimer. Donc, liberté d’expression pour ceux qui peuvent payer le matériel d’impression.

    Les éditeurs gardent donc le droit d’accepter ou refuser tout livre. Que ce soit pour raison financières ou d’image… c’est leur problème.

    On note que sur internet, cette barrière financière est parfois nulle. Par contre on oublie souvent qui garde le pouvoir de décider. Ainsi cela peut paraître immoral, mais la liberté d’expression à l’américaine signifie VRAIMENT que le gouvernement US ne peut quasiment rien interdire de publier à Facebook. Par contre Facebook peut supprimer presque ce qu’il veut, avec un règlement intérieur visant vaguement les « propos haineux ».

    Du point de vue de l’éditeur : « ce n’est pas à MOI de financer la diffusion de vos propos haineux. Mais je ne peux pas vous empêcher de les diffuser ailleurs ». C’est ça la liberté l’expression dans un monde libéral.

    L’alternative serait que les États financent eux-mêmes une plate-forme garantissant à tout citoyen de pouvoir publier tous propos légal, et permettant l’impression de livres dès qu’il y a suffisamment de souscriptions.

    Mais un tel projet n’a d’intérêt que s’il est MOINS filtré que les médias privés actuels, pas PLUS.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      Ce que tu dis plus haut va dans le même sens que ce que j’essaie de dire en fin d’article : la contradiction est devenue un truc insupportable, et effectivement, on entend parfois appeler « censure » le simple fait de contredire, ce qui est très étrange.

      Sur Facebook, les US ont mis en place une législation anti-monopoles qui est assez efficace et permet des alternatives à chaque plate-forme. Mais il est vrai que quand on a des millions de gens qui ne font pas bien la différence entre Facebook, Google et Internet, les décisions de telle ou telle plate-forme peuvent avoir une incidence terrible. Amusant, cette méfiance viscérale envers l’état aux US, et cette confiance énorme dans le secteur privé.

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