Les 343 19 18 salauds

Trois-cent quarante-trois « salauds » signent un appel au droit à recourir aux services de prostitué(e)s, puisqu’il est question de pénaliser leur clientèle. Cet appel est relayé par le journal d’Elisabeth Lévy, Causeur. Si on y regarde de près, les trois-cent quarante-trois sont ne sont que dix-neuf : Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos1, Philippe Caubère, Marc Cohen, Jean-Michel Delacomptée, David Di Nota, Claude Durand, Benoit Duteurtre, Jacques de Guillebon, Basile de Koch, Antoine, Daniel Leconte2, Jérôme Leroy, Richard Malka, Gil Mihaely, Ivan Rioufol, Luc Rosenzweig, François Taillandier et Eric Zemmour. Il semble même que ces dix-neuf « trois-cent quarante-trois » soient seulement dix-huit, car le chanteur Antoine semble avoir été ôté de la liste qui se trouve sur le site de Causeur.

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On peut discuter de la pénalisation des clients. Question très complexe, car s’il est certainement faux de dire que la prostitution est « le plus vieux métier du monde »3, formule qui laisse imaginer qu’un monde sans prostitution est impensable, il est certain que les raisons d’être tenté ou acculé à se prostituer (et d’être tenté d’en être client) ne disparaîtront que le jour où nos sociétés seront idéalement exemptes d’inégalités financières autant que sexuelles4. Et sans vouloir être défaitiste, j’ai peur que ça ne soit pas pour demain, et pire, j’ai peur que la tendance soit à un accroissement des inégalités. Est-ce que pénaliser le client protège ou précarise les prestataires ? Ce sujet me semble terriblement complexe, et en fait je suis toujours épaté que tant de gens aient un avis tranché. Mais il devrait être possible de s’entendre sur l’abolition de la prostitution non comme moyen, mais comme but : un jour, dans un monde idéal, la misère affective ou sexuelle et la misère tout court n’auront plus de raison de s’exploiter mutuellement.

Les trois-cent-quarante-trois salauds qui sont en fait dix-neuf ou même seulement dix-huit ne subissent pas des conditions de vie qui rendent difficile toute vie sexuelle autre que tarifée : désert rural, lourd handicap physique ou social, enfin ce genre de choses. Ils ne réclament pas d’améliorer la condition des travailleurs du sexe, ils revendiquent juste le droit à continuer d’exploiter, à utiliser leur position sociale pour profiter du corps d’autrui, à utiliser l’argent qu’ils ont et que d’autres n’ont pas pour gagner du temps et éviter toute responsabilité ou tout engagement : ma sexualité, ton problème. Ils ne sont même pas dans le romantisme un peu suspect des clients de l’époque des maisons closes ou des amants de courtisanes d’autrefois qui s’aveuglaient volontairement un peu quant au caractère sordide des réalités de ces professions. Ils ne veulent du bien à personne qu’à eux-mêmes, et ils affirment que l’argent achète tout.

Il est étrange et intéressant de voir apparaître ici le nom d’Éric Zemmour et, en filigrane, celui d’Élisabeth Lévy, qui partage avec le farfadet masculiniste comme avec Ivan Rioufol, autre signataire, une certaine obsession du déclin de la France qui, selon eux, ne serait pas dû à un abandon du service public5, du frêle équilibre social-démocrate ou encore de l’égalité entre les sexes, mais au contraire, de la « dévirilisation » des hommes, de l’extension du pouvoir des femmes, de l’accueil civilisé des étrangers, du fait de laisser des miettes (RSA, allocations diverses) aux plus pauvres des pauvres, du fait d’accepter la culture d’autrui,  la religion d’autrui, les revendications d’autrui,… C’est cette famille des néo-réactionnaires médiatiques qui fustige régulièrement le « relativisme culturel » de la gauche post-moderne, mais je ne vois pas bien en quoi la pensée post-soixante-huitarde sèmerait plus la confusion des valeurs qu’une pétition de bourgeois parisiens, de gauche ou de droite6 qui s’insurgent à l’idée qu’on entrave leur droit à la jouissance et leur droit à exploiter et à mépriser plus pauvres qu’eux.

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Une double-page du Nouvel observateur commémorant les quarante ans du manifeste des 343… et peut-être aussi l’époque où ce magazine en était vraiment un.

Le « relativisme » est présent dans les références mises en avant : si les signataires affirment être trois-cent quarante-trois, c’est en clin d’œil au « manifeste des trois-cent quarante-trois » (1971), où, à conduites par Simone de Beauvoir, trois-cent quarante-trois femmes7 affirmaient avoir clandestinement vécu une interruption volontaire de grossesse, à une époque où cet acte était illégal, pénalisé, dangereux, et où la contraception venait tout juste d’être autorisée mais n’avait pas le droit d’être évoquée. Il fallait une belle dose de courage pour revendiquer un avortement, à la fois face à la loi, et face à l’opinion (qui n’a pas tellement changé : c’est une chose dont on ne se vante pas facilement). Très vite, ce manifeste a été surnommé « les 343 salopes ».

Ce n’est pas la première fois qu’un manifeste politique fait explicitement référence à celui de 1971, mais associer une lutte de femmes pour le droit à disposer de leur corps à une lutte d’homme pour conserver le privilège du droit à disposer du corps d’autrui (et de femmes, surtout), voilà qui est plus que consternant : obscène.
Un second clin d’œil est lancé envers la lutte contre le racisme du début des années 1980, avec le slogan « touche pas à ma pute », qui est destiné à nous rappeler le « touche pas à mon pote » de SOS Racisme. Un recyclage à peine moins lamentable que l’autre, ne serait-ce que pour l’utilisation du mot « pute » et du possessif « ma », qui disent bien ce qu’ils veulent dire : mépris, pouvoir, propriété…

  1. J’ai appris depuis la publication de cet article que Nicolas Bedos n’assumait plus totalement sa prise de position, et en tout cas la comparaisons entre le manifeste de 1971 et celui de 2013. Il n’y aurait donc plus que 17 ou 17 signataires et demie. []
  2. 6/11 : Encore une défection : Daniel Leconte n’avait pas signé la pétition, et y a découvert son nom après publication, cf. ce commentaire. []
  3. Une certaine logique voudrait que la prostitution ait été inventée après l’argent, qui a été inventé avec l’agriculture, aux débuts de la civilisation, comme la propriété foncière, la monarchie, le mariage, l’emploi, la ville, le commerce, la comptabilité, les mathématiques, l’écriture,… []
  4. Le documentaire RDA: l’amour autrement ?, montré récemment sur Arte, est éclairant et passionnant. On y voit la différence entre l’Allemagne de l’Ouest, pétrie de moralité, où l’épouse était au service de son mari et où existaient prostitution et pornographie (clandestinement puis au grand jour), comparée à l’Allemagne de l’Est, où l’égalité entre hommes et femmes n’était pas une plaisanterie et où l’éducation sexuelle et l’accès à la contraception étaient librement discutées : la prostitution comme la pornographie étaient à peu près inconnues. []
  5. Un fait éclairant sur la marchandisation de l’espace public : À Bordeaux, la nouvelle poste a obtenu de « bâtiments de France » le droit à encastrer sur son mur extérieur un distributeur d’argent, mais pas une boite-aux-lettres. []
  6. Il y a parmi les signataires des gens qui se donnent la réputation d’être de gauche et d’autres de droite. Le fait qu’ils s’accordent sur l’exploitation du corps d’autrui tombe le masque : ils ne sont rien d’autres que des bourgeois à l’ancienne. []
  7. Parmi lesquelles Jeanne Moreau, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Christine Delphy, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Agnès Varda,… []

8 réflexions sur « Les 343 19 18 salauds »

  1. Doc en Stock

    Bonjour

    Daniel Leconte n’a pas signé le manifeste des 343 salauds « Touche pas à ma pute ». En effet, le fondateur et dirigeant de la société de production Doc en Stock a été mis en avant par « Causeur » dans la liste des signataires de cette pétition en fin de semaine dernière. En réalité, Daniel Leconte admet avoir été mis au courant de l’initiative mais n’y a pas fait figurer sa signature.

    C’est Elizabeth Lévy, la rédactrice en chef de la rédaction de Causeur qui confirme cette information par une brève sur son site Internet jeudi 31 octobre en fin de journée  » Il n’est pire sourde que celle qui entend ce qu’elle veut entendre. Surtout quand, en prime, elle est bavarde et parfois un chouia désordonnée. Je plaide donc coupable : à la suite d’une conversation téléphonique, amusante et sautillante, avec mon ami Daniel Leconte, l’éminent producteur que l’on sait, j’ai cru qu’il avait donné son accord pour signer le manifeste que vous savez. Je me suis trompé : mon oreille avait fourché. Il n’a donc pas à reprendre une parole qu’il n’avait pas donnée. Il ne fait pas partie des 343 salauds.  »

    Pouvez-vous supprimer son nom sur votre article ? Merci d’avance

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