Du temps passé assis sur une mauvaise chaise

Le cliché veut que le niveau scolaire baisse d’année en année. C’est un cliché ancien, antique, même, et il semble qu’à chaque époque on trouve des gens pour se lamenter du déclin moral et intellectuel de la jeunesse. Je me souviens du film Belles de nuit, de René Clair, où Gérard Philippe, en rêve, rencontre de vieux barbons de chaque époque qui lui disent : « c’était mieux avant », et ce jusques à la préhistoire, au fond des âges.

L'âge d'or, vu par Cranach l'ancien. C'était mieux avant.

L’âge d’or, vu par Cranach l’ancien. C’était mieux avant.

Alors suis-je juste un banal prototype de « vieux con »1 lorsque j’ai l’impression d’un vrai déclin littéraire dans les mémoires que je lis en fin d’année universitaire ? Je ne crois pas du tout à un déclin qui s’étendrait à toutes les matières : certes, la plupart des gens qui ont moins de la soixantaine ne savent pas réciter les affluents de la Seine ou dire les sous-préfectures de chaque département. Mais beaucoup de jeunes gens me semblent avoir une conscience forte du reste du monde, du fonctionnement de notre biologie (malgré l’école qui, en France, néglige beaucoup cette matière) ou des lois de la physique que leurs grands parents. Ils parlent souvent deux langues, parfois trois, et le font souvent mieux qu’ils ne le pensent eux-mêmes2. Les connaissances dont on doit disposer de nos jours ont changé : les affluents de la Seine et les sous-préfectures, on peut les trouver en quelques secondes sur Internet, l’important à présent est plutôt de comprendre ce qu’est un affluent, à quoi servent une préfecture ou une sous-préfecture, et comment on cherche efficacement sur Internet, ou (niveau avancé) comment on doit chercher ailleurs ce qui ne se trouve pas sur le réseau.

S’il existe un déclin, à mon avis, c’est dans l’acquisition des savoir-faire. On pourrait parler des savoir-faire techniques : quand j’étais collégien, en « éducation manuelle et technique », j’apprenais (mal) à scier, clouer, visser, coller. D’autres de ma génération, filles et garçons, ont appris à cuisiner ou à coudre. Avant 1968, je pense, les activités étaient les mêmes mais le bricolage était pour les garçons et la cuisine et la couture, pour les filles. Mon aînée, Hannah, en cours de « technologie » — qui a remplacé l’éducation manuelle et technique — a appris (mal) à souder des composants électroniques. Toujours dans le même cours, ma cadette, Florence, a juste appris à utiliser un traitement de textes et à faire des études théoriques de projets technologiques : du bricolage, on est passé à la théorie pure.
Je ne vais pas me lancer dans des élucubrations complotistes, mais le fait de priver les citoyens d’un savoir-faire, c’est à dire de leur moyen de produire par eux-mêmes, n’est pas innocent, on en fait des prolétaires, enfin des prolétaires d’un genre neuf puisque ce qu’on attend d’eux ce n’est pas qu’ils produisent3, mais qu’ils achètent. Ce n’est pas qu’ils réparent ou qu’ils raccommodent, mais qu’ils jettent. Ce n’est pas qu’ils cuisinent, c’est qu’ils mettent des plats préparés au four à micro-ondes.

Vertigineuse photo d'Andreas Gursky...

Vertigineuse photo d’Andreas Gursky…

Le savoir-faire scolaire fondamental qui me semble se perdre, c’est bien l’écriture. Enfin l’écriture, et plus généralement l’expression. Je lis régulièrement des mémoires bien écrits, et je dois même dire que depuis deux ou trois ans il me semble voir leur qualité rédactionnelle augmenter un peu4, mais sur ce point je n’ai qu’une impression subjective, pas de statistiques à fournir. Pourtant je suis presque certain que les gens qui ont passé le certificat d’études il y a un siècle savaient faire la différence entre l’infinitif et le participe passé. Quand je lis « j’ai manger », il me semble que la personne qui a écrit ne comprend pas elle-même ce qu’elle raconte et ça m’angoisse. Mais après tout, l’orthographe évolue, constamment, et peut-être qu’un jour nous y serons habituer (→ oui, j’ai fait exprès).
Ça heurte l’œil, mais après tout, j’arrive bien à prendre plaisir à lire Brantôme ou Restif de la Bretonne et leurs orthographes fantaisistes, donc pourquoi pas mes étudiants ? Ce qui me semble plus grave, c’est un certain déclin — et là il s’agit d’une observation totalement subjective que je suis bien forcé d’assumer —, de la finesse en littérature, ce qui apparaît sans doute dans l’orthographe, dans le vocabulaire, dans l’utilisation des temps (adieu le subjonctif5, adieu la distinction entre le conditionnel et le futur,… Ça ne veut peut-être pas rien dire, tout ça).
Cela a sans doute toujours existé mais il m’arrive de voir des étudiants qui, face à la question de la production de textes se trouvent aussi perplexes qu’une poule avec un couteau, et qui n’écrivent ni pour eux ni pour un public quelconque mais pour ce qu’ils croient parfois être leurs enseignants : des gloutons affamés de mots et pour qui peu importe l’origine et l’utilité des mots en question.
J’ai par exemple eu à corriger des rapports de conférences sur la bande dessinée. Mes étudiants ont rencontré des auteurs contemporains intéressants, et même au cœur des débats esthétiques ou même économiques du domaine (cette année : Nine Antico, Loo Hui Phang, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne et Benjamin Renner. Excusez du peu !). J’ai senti que ce contact avec des créateurs avait passionné nombre d’étudiants, mais ce qu’ils ont produit en réponse s’est avéré très variable, et j’ai eu droit, notamment, à quelques mémoires que leurs auteurs auraient pu faire exactement de la même manière s’ils n’avaient pas assisté aux conférences, puisqu’ils se sont contentés de copier quelques paragraphes au style impersonnel trouvés sur les sites des éditeurs de ces auteurs.
Et j’ai eu ce genre de résultat y compris de la part d’étudiants qui non seulement ont assisté aux conférences, mais les ont appréciées et en ont retenu des choses. C’est le texte, dans l’affaire, qui leur semble inutile : ils savent qu’on attend d’eux de produire un certain nombre de pages et ils pensent que le texte ne sert qu’à noircir du papier, ils ne se disent pas une seconde que pour un enseignant, qui doit lire des milliers de pages, lire du texte qui n’intéresse même pas l’auteur lui-même est plutôt douloureux.
Plus généralement, hors du cadre universitaire, il me semble que la discussion et l’argumentation sont moins pratiquées. Peut-être parce qu’à cause d’Internet, on en vient facilement à se trouver en compagnie de gens qui nous ressemblent en termes de niveau socio-culturel, de références, de vocabulaire. Peut-être parce que la société de consommation pousse chacun vers une logique individuelle et vers le goût de posséder plus que celui de partager. Peut-être parce que les débats, dans les médias, aiment mettre en scène des antagonismes irréconciliables et les font passer pour du débat public démocratique. Peut-être parce que l’école décourage l’action et l’initiative, que ce soit chez les écoliers comme chez leurs professeurs. Peut-être parce que l’école ou les études sont vus comme quelque chose qui n’a pas de valeur ou d’intérêt, mais dont on ne peut se passer pour trouver du travail6.
J’imagine que rien de ça n’est faux, mais de là à dire que tout est vrai…

Tout ce que je sais, c’est qu’un adulte actuel a passé quinze ans assis sur une chaise et à préparer une vie professionnelle qui se déroulera sans doute assis à un bureau mais surtout à se fabriquer une scoliose (car même s’asseoir correctement et ménager son corps malgré cette position, on ne l’enseigne pas) en écoutant parler des professeurs. Si les élèves pensent, pendant toutes ces années, qu’ils sont là pour leurs professeurs, pour l’école, mais jamais pour eux-mêmes, et en n’en retenant rien, ou bien un exceptionnel enseignant qui leur a appris à aimer Ronsard ou que sais-je, alors c’est une perte de temps et d’énergie qui me semble terrifiante. Si les seuls élèves qui savent utiliser leur propre langue pour s’exprimer sont ceux qui ont profité de leur environnement familial favorisé, c’est tout aussi tragique.

Bon, je reprendrais tout ça plus tard car j’ai plein de mémoires à lire, justement.
Il faudra parler de l’importance capitale de l’école, de la culture (littéraire, artistique, scientifique, technologique, technique,…) dans le monde qui vient, où rien n’est plus important que de savoir s’occuper. Et un jour, aussi, je prendrai le temps d’expliquer pourquoi, à mon sens, l’argument qui consiste à dire qu’il y a cent ans, personne n’avait le bac, n’est pas une vraie consolation.

  1. J’assume mon côté réactionnaire, car je sais que cette attitude a quelques vertus, mais j’essaie d’éviter que cela ne prenne trop le pas sur mon « moi » progressiste. []
  2. Que le système éducatif est fort pour complexer les écoliers avec les langues ! []
  3. Malgré l’invocation redondante de la « productivité » en politique, la production est moins une solution qu’un problème : les maisons craquent, nous possédons douze fois plus d’objets chez nous qu’en 1960, et dans le domaine industriel, il faut un homme aujourd’hui pour produire ce que cent autres produisaient un siècle plus tôt. En conséquence, le chômage ne pourra jamais qu’augmenter, mais ceux qui organisent l’économie préfèrent voir l’emploi et la prospérité s’inscrire dans une économie de rareté plutôt que d’en favoriser le partage. On en recausera. []
  4. Facebook, Twitter, les blogs ou l’e-mail sont une bonne école, on s’y fait souvent reprendre pour son orthographe, notamment : est-ce que ces supports d’expression expliquent le progrès littéraire qu’il me semble percevoir ? []
  5. Subjonctif, substantif, complément, épithète, etc., sont des mots qui m’effrayaient, quand j’étais écolier, d’autant que je crois que personne ne me les a réellement expliqués. Je pense qu’on peut utiliser ces notions pour lire, écrire et parler, sans pour autant connaître leurs noms, car malgré ce que veulent faire croire beaucoup de philosophes, de grammairiens ou de théoriciens divers, les théories viennent après les faits, les cartes après les mers, les dieux après les hommes, et la grammaire, bien entendu, après la langue. []
  6. Toujours étonnante, la manière qu’a l’école en France de décourager les vocations : « tu es bon à l’école, ne fais pas un lycée professionnel dans le domaine qui intéresse », « tu adores la biologie mais pas les maths ou la physique ? Tant pis, ne prends pas l’option Sciences et vie de la Terre, c’est la poubelle des terminales S », « ne mets surtout pas ton établissement préféré en premier choix d’orientation », etc. []

27 réflexions sur « Du temps passé assis sur une mauvaise chaise »

  1. sylvia

    Tout est dit dans le titre : le principal problème de l’école est la position assise pendant des journées entières. J’ai parfois eu l’impression de sombrer dans la folie, assise sur ma chaise à écouter les profs (qui eux mêmes s’écoutent parler). Tant qu’on restera dans cette disposition de la salle de classe, les enfants continueront de mourir à petit feu…

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    1. Stephane

      @Sylvia
      La mise en scène scolaire est révélatrice d’un certain archaïsme aussi. La disposition des classes entre elles, des tables et des chaises, la position du « maitre » face aux élèves , sur une estrade, est révélatrice. On reste effectivement dans un rapport de domination.

      Quand je passe dans les couloirs de mon lycée/collège , je pense souvent aux couloirs d’un hôpital (les élèves en seraient ils les patients? – Ils doivent subir, c’est certain. Les profs eux administrent (le soins?)
      Quand il s’agit de transformer l’espace de la classe, je me heurte aux plaintes répétées de mes collègues, qui apprécient modérément le changement.

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  2. Jukhurpa

    Tiens, on dirait moi ça. J’ai toujours eu beaucoup de mal à écrire de manière assez intuitive, le moindre texte, commentaire (celui ci par exemple) me prend souvent assez de temps, le temps de trouver mes mots les structurer.
    Je me rappelle du collège/lycée où j’avais un complexe d’infériorité dès qu’on avait à faire une rédaction/dissert. Je me voyais à la peine pour remplir un recto verso tandis que mes camarades noircissaient copie double après copie double sans hésitation… Puis mes notes n’étant pas pire que les autres, j’ai rapidement compris que la concision pouvait se révéler payante. Ça n’a par contre pas changé, rien que cette semaine, j’ai passé une matinée entière à rédiger un rapport d’audit (le saint graal du truc chiant à écrire au passage) qui ne dépassait pas une page au final, on écrit, on efface, on réfléchit 10min à telle ou telle tournure de phrase.
    Ce qui est dramatique si on considère qu’à coté je suis plutôt doué à l’oral, en tout cas j’aime à le penser. Dès fois je me dis que ce n’est pas pour rien que je suis devenu Dessinateur CAO/DAO, une image vaut mieux qu’un long discours comme on dit.

    La où ça reste problématique, c’est bien évidement sur Internet, où il faut être rapide et précis dans son expression, s’avoir réagir promptement, savoir écrire comme on pense en quelques sorte. Souvent, l’envie de réagir à un billet, un tweet ou autre me titille mais une fois que ma réflexion piétine 5-10min devant la fenêtre de réponse, je lâche l’affaire, je me dis qu’internet survivra bien sans ma contribution.

    p.s : il m’aura fallu un bon quart d’heure pour rédiger ce commentaire. 🙂

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  3. Iconoclaste

    Rappel de ce bon mot dont je ne ferais pas l’injure de dire de qui il est : « L’orthographe est la science des valets. »
    Encore un site d’un angoissé de l’orthographe. Le despotisme de la langue french représenté par les vieilleries de l’Académie French voudrait bien continuer sa petite autorité. C’est raté. Pour la simple raison que tout le monde, absolument tout le monde, fait des fôtes d’orthographe. Même toi petit prof. Et on dit bien « faute » et non « erreur ». Eh! le christianisme reste bien ancré dans l’esprit même des athées, probablement. Et en langue parlée, il y a des « fôtes » d’orthographe ? Et en french des îles, c’est comment le franchioulle ? Derrière l’orthographe, entre relent nationnaliste, esprit réac, élitiste et obéissant, il y a tout ce monde qui surtout voudrait qu’une langue ne soit pas vivante; qu’elle soit fixée une fois pour toute, non mais alors… Ne lisez surtout pas Du Bellay, vous en feriez une maladie, lui qui écrit, par exemple, « j’aye passé l’aage… »

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Iconoclaste : je pense que vous m’avez lu un peu en diagonale, ce qui n’est pas rare chez les donneurs de leçons.

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      1. Iconoclaste

        Quand vous écrivez :
        « Quand je lis « j’ai manger », il me semble que la personne qui a écrit ne comprend pas elle-même ce qu’elle raconte et ça m’angoisse. »
        je trouve que c’est vous qui allez un peu vite en besogne. C’est pourquoi je parle de dictature de l’orthographe, qui est une maladie bien french, pour le coup. Il semble que les anglo-saxons n’aient pas ce préjugé.

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        1. Jean-no Auteur de l’article

          @Iconoclaste : la langue française a une longue histoire, qui se lit en partie dans son orthographe. Certaines langues transcrites et unifiées plus tard n’ont pas les problèmes spécifiques de la langue française en la matière : Serbo-croate ou turc, par exemple, que l’on peut écrire sans faute dès lors que l’on connaît l’alphabet. Il y a d’autres cas : le chinois, où l’écriture est déconnectée du son, le coréen, qui est au contraire l’unique langue purement phonétique, et sans doute bien d’autre cas que j’ignore. En anglais, la langue est un peu plus simple sur ces questions, mais on peut tout de même y faire des erreurs, qui sont extrêmement mal vues. En français, il y a beaucoup d’homophonies, un raffinement parfois abusif, qui est un ùarqueur social, un marqueur régional, etc.
          On peut le regretter, mais pour l’instant, si on veut se comprendre, il vaut mieux en tenir compte.
          Pour ma part, je ne suis pas prêt à ça : http://www.zeros-sociaux.fr/

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          1. _Iconoclaste

            La question de se comprendre est autrement plus compliquée que celle de l’orthographe. Savoir quand même que l’orthographe française a été imposée violemment aux jeunes gens des régions françaises dès le XIX ième siècle et peut-être avant. En plein milieu du XX ième siècle, la langue française était vécu comme une terreur par les couches populaires, notamment ceux qui parlaient leur « patois », c’est-à-dire leur propre langue (Basque, Breton, etc). Parler ces langues pouvait vous emmener en taule. Le français d’aujourd’hui est la langue des possédants, pas celle de la population qui l’apprend à l’école par un système de chantage. Tout cela vous le savez.

          2. Jean-no Auteur de l’article

            @Iconoclaste : tout ça remonte à la centralisation, avec François premier puis Louis XIV qui ont cherché à faire de la France un grand pays, notamment par la langue. Louis XIV a forcé la noblesse à abandonner les langues régionales (que l’on appelle « patois » avec mépris alors que ce sont de vraies langues) et le mouvement s’est poursuivi : pour intégrer la Bretagne bretonnante, notamment, on a battu des petits bretons à l’école (mis en prison, c’est moins typique).
            Mais bon, et alors ? Le fait est que aujourd’hui, un jeune qui ne parle que le dialecte de sa cité, qui ne sait rien orthographier, est véritablement aliéné et va souffrir d’une exclusion certaine. Si l’école ne sert pas à y pallier, alors je me demande à quoi elle sert. C’est un peu le propos de l’article, à nouveau.

  4. Iconoclaste

    L’école sert à faire des chomeurs, et se réserve une élite.
    Je connais des jeunes des sités qui parlent merveilleusement bien le franchouillie, avec en plus des mots inventés. Le rap notamment nous montre parfois de beaux exemples d’un usage de la franchouille, et avec ce qu’il faut de provoc. Ca change du language chatier des pseudo-aristo du XVI ième arrondissement et des accrocs au Larousse, un dico que je n’approuve pas.
    Je ne comprends pas ce qui s’appelle exclu. Que je sache, le plus pauvre est totalement intégré à ce monde qui est marchand. Les cités ne sont pas des lieux d’exclusions mais bien d’intégration marchande. Quant au monde du travail salarié, véritable lieu de l’alliénation, si on peut s’en passer, et surtout sans dommage, c’est pas si mal. Je préfère pour ma part être à demi-clochard que de servir la panse d’un patron. Mais, à chacun ses goûts 😉

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Iconoclaste : J’ignore si vous parvenez à ne pas « servir la panse d’un patron », mais je vois surtout que ça ne vous intéresse pas de faire l’effort de lire l’article auquel vous répondez et que vous mourez surtout d’envie de dire votre avis sur tout et sur rien, ne serait-ce que pour le plaisir de faire la leçon au « petit prof » (un mètre quatre-vingt quatre), comportement terriblement banal que suscite la simple mention du métier d’enseignant. Je vous arrête tout de suite : je ne suis pas un prof comme vous croyez, je n’ai même pas le baccalauréat, j’habite en banlieue, j’ai écouté beaucoup de rap et même fait du graffiti quand j’étais dans un lycée professionnel, il y a de cela presque trente ans. Mon orthographe n’était pas très glorieuse en sortant de l’école, mais j’ai progressé ensuite.

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  5. Jastrow

    J’ai souvent au boulot l’occasion de voir des déclarations syndicales, en gros des sortes de tracts. Leurs auteurs sont généralement un peu âgés (> 50 ans) ; un certain nombre a probablement connu le certif’. Ça va de l’ouvrier non qualifié au cadre supérieur. L’orthographe est souvent franchement médiocre, même si ça empêche rarement la compréhension. La construction des phrases ne témoigne pas toujours non plus d’une grande maîtrise de la grammaire. Mes syndicalistes écrivent mieux que des collégiens dans le 9-3 — ma petite sœur y enseigne le français, ce qui me permet de comparer — mais ça m’a fait relativiser l’idée que les apprentissages de base étaient mieux enseignés il y a 40 ans.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Jastrow : On parle souvent des cartes postales des poilus de 14 qui montrent que bon… C’est sûr, le « c’était mieux avant » est une illusion (tu auras remarqué que je me moque de moi-même avec ma peinture d’âge d’or). Mais l’impression que j’en ai ne concerne pas tant les gens de niveau certificat d’étude (ou brevet) que des gens qui ont atteint le Master. Ceci dit je le fais en faisant une comparaison avec moi-même : en classe de troisième j’écrivais très mal, j’ai commencé à m’intéresser à l’orthographe avec Internet (j’avais 25 ans passés), c’est dire.

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  6. florian D

    Autant je partage totalement le constat qui part du cours de bricolage et de couture transformé en cours de techno, avec la conclusion du moule du consommateur (il est vrai que je ne sais vraiment pas faire grand-chose de mes deux mains, et surtout pas bricoler, ça me trouble assez quand je réalise à quel point je suis une sorte d’incapable) autant ça m’embête un peu, ce constat sur l’expression écrite, qui n’est pourtant pas nouveau et qu’on a déjà beaucoup entendu, car il s’agit de ma génération et que je ne me sens vraiment pas du tout concerné… Je me suis plus ou moins toujours trouvé assez bon en expression écrite, orthographe et tout ça, et les seules choses qui me l’ont apprise sont bien l’école et la lecture de romans… Pourtant ton constat de base est réel. Tu parles des comptes-rendus écrits par les étudiants de la fac, mais comptes-tu les mémoires des étudiants du Havre dans ton constat ? Ce que je me demande, c’est si le niveau d’expression écrite est le même à la fac et en école… Pour moi la question se pose parce qu’il me semble que le profil des étudiants n’est pas tout à le même. Et j’imagine que le constat est encore tout autre dans ce nouveau master dédié à l’écriture…

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @florian : je vois chaque année des étudiants très à l’aise avec l’écrit, c’est le niveau général qui m’inquête. Mais je constate chaque année avec les mémoires en école d’art que les étudiants qui parlent de choses qui les intéressent finissent par y arriver, malgré les maladresses et les lacunes. Inversement, les étudiants qui rédigent des mémoires par formalité ont tendance à être mauvais. L’important c’est d’avoir envie de communiquer quelque chose. Les lacunes se trattrappent…

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  7. Iconoclaste

    « Quand je lis « j’ai manger », il me semble que la personne qui a écrit ne comprend pas elle-même ce qu’elle raconte et ça m’angoisse »
    Vraiment ça vous angoisse ? Ben di donc…. Heureusement que vous rappelez la mauvaise orthographie d’un Brantôme. Ouf.
    Vous évoquez les étudiants, qui ne sont rien d’autre qu’un troupeau destiné au marché. Qu’ils écrivent mal, franchement tout le monde s’en fou. Il manque la dimension de la critique et de la révolte dans votre texte.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Iconoclaste : Brantôme n’avait pas une mauvaise orthographe, il vivait à une époque où l’on ne s’était pas chargé de fixer la langue française écrite, d’où une grande liberté.
      les étudiants, qui ne sont rien d’autres qu’un troupeau destiné au marché : on peut dire ça des étudiants en école d’art, vraiment ? Quel marché ? Marché de l’emploi ?
      Il manque la dimension de la critique et de la révolte dans votre texte. : vous êtes prof ? Désolé que ce texte vous laisse sur votre faim, je vous recommande, à l’avenir, de lire des textes d’auteurs qui écrivent avec le ton qui vous sied, en ajoutant la dimension critique qui vous agrée. Quand à la révolte, je la laisse aux gens qui souffrent, ce qui ne m’arrive pas souvent par chance et parce que je n’aime pas spécialement ça.

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  8. Iconoclaste

    Vous associez la révolte à la soufrance ? On ne se révolte pas parce que l’on soufre mais parce que rien ne va, parce que la vie est méprisée. De plus, la révolte est une jouissance. Vous n’aimez pas la jouissance ?
    La critique n’appartient pas aux profs, contrairement à ce que vous insinuez.
    Les étudiants sont un troupeau pour le marché de l’emploi dont fait partie le chomage. Les soi-disant étudiants en école d’art ne dérogent pas à cette règle, ils ne sont qu’un troupeau pour le marché de l’emploi, y compris lorsque ce marché ne leur offre que du chomage. Le chomage n’est pas le contraire du travail mais sa condition.
    En ce qui concerne l’orthographe, vous savez très bien qu’elle a été imposée avec une grande violence. Avant l’orthographe, pensez-vous que les gens ne se comprenaient pas ?

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Iconoclaste : j’associe la révolte à la souffrance, oui, je pense. Du moins mes (rares) états de révolte sont liés à la souffrance. Pas forcément à la souffrance personnelle : on peut souffrir de la douleur des autres. Je ne tire pas une grande jouissance personnelle de ce genre de sentiment mais je vois bien que c’est le cas pour certains. Pour ma part, je trouve la révolte épuisante, si elle doit être constante. Je préfère m’intéresser à la manière dont on peut améliorer le monde que, juste, me sentir révolté.
      Pouvez vous préciser votre « soi-disant » dans les soi-disant étudiants en école d’art ? Il me semble que les étudiants en école d’art ne le sont pas que de leur point de vue, ils le sont aussi d’un point de vue administratif : ils étudient dans une école d’art. Je perçois un fond de mépris dans la formule. Qu’avez-vous contre les étudiants en école d’art ? Sachez par ailleurs que leurs études leur fournissent souvent un emploi, mais ces études ne sont pas calibrées pour des emplois précis, elles servent avant tout à faire émerger des individus capables de penser, de créer, et disposant d’un savoir-faire.
      L’orthographe du français a été imposée avec violence ? Je ne sais pas, mais elle est une violence symbolique, c’est certain. La langue française a été imposée avec violence, c’est certain.
      Sur la compréhension, c’est complexe : la langue écrite nous fait perdre certaines informations (intonation, mimiques) mais en fait gagner d’autres et permet de grandes nuances. La distinction entre « je serai là » et « je serais là » n’est pas d’ordre décoratif, elle change le sens de la phrase. Mais pour ce qui compte, on peut évidemment se comprendre sans orthographe et même sans parole : un bout de bois assez solide ou une grosse pierre permettent absolument de s’expliquer, comme on le fait depuis des centaines de milliers d’années.

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  9. Iconoclaste

    Vous m’en excuserez mais je n’ai que faire de vos recommandations.
    Vous avez ouvert ce site avec la possibilité de répondre. Je réponds donc. Ca ne vous plais pas ? Alors pourquoi permettre à des gens comme moi de pouvoir vous répondre si le seul argument que vous ayez à opposer est celui d’une recommandation ?
    Qu’est-ce que vous n’aimez pas, la révolte ou la soufrance ?

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @iconoclaste : je n’ai rien contre les commentaires, mais je n’ai jamais compris qu’on me dise : « dans votre article il y a trop de ci, pas assez de ça », c’est un point de vue que je trouve complètement irrationnel dès lors que vous n’êtes ni mon prof ni mon client : j’écris pour communiquer mon opinion, pas pour faire ce que vous jugez être l’article idéal. Et de même, je ne réponds pas pour vous plaire ou vous déplaire, je réponds ce que j’ai envie de répondre. Est-ce que je vous fais un cours pour vous expliquer comment vous devriez commenter et ce que vous devriez dire ? Ce serait absurde : vous répondez ce que vous avez envie de répondre.
      Ce que je n’aime pas, c’est la souffrance. J’ai la chance d’avoir peu d’occasions de souffrir (et je sais que tout le monde ne l’a pas), et par ailleurs je n’ai pas de goût pour ça. Je sais que certaines personnes, en fait de très nombreuses personnes, prennent un plaisir étrange dans la souffrance, dans le fait de se plaindre, de se faire plaindre,… C’est très loin de moi, voilà.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Iconoclaste : je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Brantôme est mort avant la création de l’Académie française, et même si la langue française était déjà celle de la royauté, sa transcription était libre.

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  10. Iconoclaste

    Je vois que vous aimez la polémique, moi aussi. Alors, allons-y, il devrait bien en sortir quelque chose.
    Reprenons, d’abord je ne me permet pas de vous prendre pour un prof ou autre esclave de l’organisation sociale. Je ne fais que répondre à quelques-uns de vos propos. Et je vous suis reconnaissans de permettre une ouverture à débat.
    Qu’il y ait « trop de ceci » ou  » trop de cela », n’est pas la question, au contraire même.
    Vous désirez améliorer le monde, pas moi. Je veux sa destruction totale et absolu. Et je veux cette absolu destruction parce que le monde engendre en permanence une soufrance et une négation absolu de la vie. Je ne vois rien, là dedans, à conserver.
    Les gens sont comme moi, privés de la parole, et qui fait que, du coup, beaucoup répondent par de la plainte quand une ouverture se fait jour. Et oui, nous soufrons, vous aussi même si vous pensez le contraire, mais comment anéantir cette soufrance ? Individuellement il n’y a pas la réponse possible. Individuellement il n’y a que des petits arangements, des toutes petites satisfactions, des misérables chimères, bref, des modes d’emploi de nos stupides misères.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Iconoclaste : je suis un prof et j’en tire des satisfactions diverses, je pense que c’est un beau métier. Je ne me considère pas plus esclave de l’organisation sociale, je suis une partie de l’organisation sociale. Les chats, seuls, profitent de l’organisation sociale humaine sans contrepartie.
      La destruction du monde me semble être un but un peu immature, mais je comprends le sentiment qui se trouve derrière, j’ai publié un livre sur la fin du monde justement, et dans l’histoire, j’ai pu voir plusieurs fois la douleur du monde être invoquée comme raison de le voir détruit. C’est une logique qui m’échappe, mais elle n’est pas rare. Par contre quand vous parlez de « négation absolue de la vie » pour qualifier le monde, je ne comprends pas bien, le monde tel que nous l’entendons, c’est justement la vie, une minuscule et vaillante forme de lutte contre l’entropie, c’est beau. La vie ne peut pas être la négation de la vie. Mais la vie, bien sûr, n’a qu’un temps, et l’existence est douloureuse, souvent. C’est une contrepartie logique qui donne toute sa valeur au vivant et à ses satisfactions (nombreuses) – mais encore faut-il qu’on ait envie de les vivre, car ça impose de s’exposer aux déceptions (nombreuses) et de se frotter au reste de l’espèce humaine.

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  11. Iconoclaste

    Vous êtes absolument adorable , et je vous remercie de poursuivre ce débat.
    Vous vous en doutez, je ne suis pas du tout d’accord avec vos propos.
    Je m’en explique, en espérant servir à qui nous lis.
    Vous devinez que je ne conçois pas ce que vous appelez « beau métier ».
    La polémique est ouverte et je vous en suis grés.
    (Et paf, la fÔte d’orthograffe…)
    Fort heureusement, vous tirez une sorte de satisfaction à être enseignant. Il n’en reste pas moins que je récuse cette position parce qu’elle participe à la miniaturité de l’esprit, à la condescendance policière, quoiqu’on veuille par ailleur en espérer autre chose. Il n’y a pas de beaux métiers. Il fut un temps où je pratiquais l’ébénisterie dans mon atelier personnel. Ce n’était pas un beau métier, pas plus qu’être écrivain est un beau métier. Et pourtant j’écris. Ah, et alors ? Il n’y a rien de beau hormis la révolte, n’en déplaise, parce que dans la révolte il y a de l’amour et non du mépris comme ce que nous vivons nous aujourd’hui.
    Je n’évoque pas la destruction du monde comme tel, mais bien sa suppression, qui est tout ce qu’on veut sauf immature, pour cette première raison que c’est le monde qui est immature et destructeur. Vous pensez que Bakounine était immature ?
    Je ne vous ais pas évoquez la fin du monde mais sa suppression. La nuance est importante. La suppression du monde capitaliste. Je suppose que vous saisissez ce dont je veux parler.
    Le monde détruit la vie. Demandez aux indigènes de l’amazonie ce qu’ils en pensent….
    Comprenons nous bien, le monde dont je fais référence est le monde dans lequel je vie, et qui s’appelle capitaliste, mais il pourrait tout aussi bien s’appeler autrement, je m’en fiche. Je parle de ce que je vis, voilà tout .
    Le monde tel que nous l’entendons, ce n’est pas la vie, mais la destruction, la manipulation, la soumission, de la vie.
    La vie, c’est autre chose, vous n’en convenez pas ?
    Donnez-moi les coordonnées de votre livre, puisque vous le mentionnez, il me semble évident que je puisse en prendre connaissance. Et croyez bien que je vous critiquerais sans réserve. Mais c’est là où on s’expose quand on publie.
    Bien à vous.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Iconoclaste : Je n’esquive jamais les débats.
      Sur le « beau métier », eh bien quand je vois que j’apporte quelque chose (du savoir, un cap, la compréhension de quelque chose ou plus souvent un simple soutien) à des étudiants, je trouve que je fais un beau métier. Quand je suis dans la paperasse administrative, je suis moins satisfait. Certains profs m’ont apporté énormément, et à mon tour, j’essaie d’apporter des choses à des étudiants. Parfois ça fonctionne, parfois pas (incompatibilité de personne, moment mal choisi,…). Bien sûr, l’enseignement, l’éducation, peut avoir des effets délétères, relever du dressage, etc. Personnellement je n’aime pas être flic, ni abuser de mon pouvoir pour tant est que j’en aie, cela me suffit.
      Je ne comprends pas ce que vous voulez dire avec l’ébénisterie, mais personnellement je n’ai pas le baccalauréat et j’ai passé (et raté) un C.A.P. de retoucheur-photo. Je pense que l’ébénisterie est un beau métier, pour ma part.
      La suppression du monde capitaliste est un vœu que je suis capable de comprendre, mais vous parliez de destruction totale et absolue du monde, ce qui rappelle plutôt Vishnu ou le Ragnarök qu’autre chose. J’ignore l’état de maturité de Bakounine, je ne l’ai pas lu, mais les révolutionnaires croient souvent que les révolutions ne peuvent tourner que comme le veulent ceux qui les ont déclenchées, ce qui n’a jamais été le cas une seule fois dans l’histoire à ma connaissance.
      Je suis plutôt anarcho-écolo, mais je crois à la construction et à l’éducation, je vois rarement la nécessité de la destruction.
      Mon livre est : Les fins du monde de l’antiquité à nos jours, paru à l’automne dernier aux éditions François Bourin. Il est un peu cher à mon avis, car il s’agit d’un « beau livre », très centré sur l’histoire de l’art et donc richement illustré. Je n’ai pas spécialement peur de la critique, qui a été particulièrement bienveillante avec moi, il faut le dire.

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