Les droits de l’homme en pantoufles et en gros sabots

Depuis que le Petit Journal de Canal+ est une véritable émission, et plus seulement une rubrique du Grand Journal, Yann Barthès et son équipe doivent trouver le moyen de remplir une demi-heure d’émission. Ce changement de format, j’en avais parlé ailleurs, a altéré le ton de l’émission, et rend parfois insupportable la légèreté de son traitement de l’actualité médiatique, qui est son sujet principal1.
Lundi dernier, le thème de l’émission était la visite de François Hollande en Chine. Yann Barthès a annoncé ce sujet comme ceci : « La spéciale Chine commence juste après nos clichés que voilà ». Les clichés, ce sont un panda, un homme en costume de mandarin qui se fait appeler « Tchang », et un dragon.

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Enfin ça, c’étaient les clichés « gentils », une invocation du folklore. Un cliché de cliché, donc. Les véritables poncifs viennent après.
En introduction, François Hollande se voit railler, puisqu’il ne se montre pas plus courageux que ses prédécesseurs dans la dénonciation de la situation des droits de l’homme en Chine lorsqu’il s’y rend en voyage officiel, alors qu’il critiquait, cinq ans plus tôt, la même attitude chez son prédécesseur. Ce n’est pas volé, mais le scandale n’est pas tant de s’abstenir de donner publiquement de grandes leçons aux dirigeants du pays le plus peuplé au monde lorsque l’on y est accueilli en visite officielle, mais de reprocher à ceux qui ne le font pas de ne pas le faire, car il n’est pas utile d’être un grand sinologue pour savoir que ce n’est pas en se montrant insultant que l’on peut améliorer la situation que vivent les Chinois au jour le jour dans l’exercice de leurs libertés. Sans compter que nous ne sommes pas en guerre avec la Chine, nous entretenons des liens commerciaux soutenus (et bien sûr aussi tendus) avec ce pays immense, complexe, et qui ne parvient à se tenir entier depuis plusieurs millénaires que grâce à un pouvoir central autoritaire — ce que je ne défends pas mais dont les Chinois sont les premiers persuadés me semble-t-il. Quoi qu’il en soit, si un chef d’État veut aider le dissident et prix Nobel de la paix Lu Xiaobo à sortir de prison, ce ne saura être en se montrant humiliant et moralisateur face à un parterre de journalistes français2 qui le réclament : « Monsieur le président, allez-vous leur parler des droits-de-l’homme ? ».

Le Petit journal a interrogé, caméra au poing, des journalistes chinois, en demandant de manière un peu sournoise et faussement naïve pourquoi Lu Xiaobo est en prison. « En France on ne comprend pas très bien, est-ce que vous pouvez nous expliquer ? ».
La caméra s’amuse de voir les journalistes esquiver avec un sourire gêné, dire « désolé, je ne peux pas parler de ça », ou même s’enfuir face à l’insistance de la question plutôt que de chercher à formuler une réponse. Mais tous n’agissent pas de la même manière, on voit notamment une femme tenter d’expliquer que le sujet est délicat, manière de dire que ce n’est pas en se montrant brutal qu’on peut régler le problème3.
Un peu plus tard, l’équipe du petit journal part sur la place Tian’Anmen en tendant aux passants, toujours filmés, un téléphone portable sur lequel est écrit en chinois une question sur ce qui s’est passé là le 4 juin 19894, dernier jour des manifestations dont l’évocation est toujours interdite en Chine continentale.

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Les passants interpellés sont embarrassés, choqués, et pensent à juste titre qu’on cherche à les piéger, à leur faire dire du mal de leurs gouvernants.
J’en discutais avec une jeune femme arrivée en France adolescente, et possédant donc une vraie double-culture franco-chinoise, qui me disait que les répressions de 1989 étaient un sujet tabou non seulement dans la rue chinoise mais même en France au sein de sa propre famille5, que l’on n’en parlait pas — alors que l’on peut désormais parler (prudemment, j’imagine) de périodes tragiques telles que la Révolution Culturelle ou le Grand Bond en avant.

Oui, les Chinois  ont des problèmes, c’est certain. Ils vivent sous un régime autoritaire ou les libertés publiques sont fermement encadrées, pour faire un euphémisme. Mais nous le savons. Le Petit journal le sait. Tout le monde le sait. Les Chinois de la rue et les journalistes chinois le savent, et ça explique à soi seul qu’ils aient du mal à en parler à visage découvert, devant les caméras d’une bande de hipsters parisiens habitués à nous faire rire en faisant dire des bêtises à d’autres hipsters à la sortie des défilés de la fashion week.
Ce ne sont pas les journalistes français qui risquent la prison, l’interrogatoire, ou même seulement la peur de ne pas avoir dit la chose qu’il fallait devant la caméra. Aujourd’hui, les « journalistes » du Petit Journal sont rentrés chez eux, en France, et ils utilisent toutes sortes d’appareils électroniques qui coûteraient le triple s’ils n’étaient pas fabriqués en Chine par des gens payés une misère. Les Chinois de Chine, eux, essaient de conquérir des libertés au jour le jour. Des petites libertés, parfois, de simples étapes, comme le droit de se plaindre publiquement d’un scandale alimentaire, le droit de s’informer sur une épidémie ou celui de gagner de l’argent. Pas des libertés un peu « enfant gâté » comme les très théoriques « droits de l’homme » dont nous aimons tant exporter le nom6.

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À un moment de l’émission, l’anonyme qui défiait les chars en 1989 est évoqué et on sent que le Petit Journal se sent confusément aussi courageux…

Il paraît que les audiences du Petit journal sont en baisse. Ce n’est pas volé.

  1. Je ne suis pas seul à dire du mal du Petit Journal, voir par exemple chez Acrimed ou Arrêts sur images. []
  2. Notons qu’une partie des infrastructures technologiques qui servent à brider les libertés publiques en Chine, comme le célèbre « Grand bouclier doré », sont produites par de grandes sociétés occidentales comme IBM, Cisco, ou encore le français Thalès. []
  3. Il en va de même avec le Tibet, qui est un poncif dans la presse occidentale mais une question sans doute plus complexe pour les Chinois comme pour les Tibétains — rappelons que malgré l’image sympathique qu’en a fourni Tintin au Tibet, le régime des Lamas a été une théocratie abominable dont la plupart des sujets étaient des serfs, et que le pays, avant d’être occupée militairement par la Chine a été un protectorat de l’Empire chinois. Je ne défends évidemment pas l’invasion du Tibet par la Chine, mais je serais curieux d’entendre ce qu’en disent les Tibétains qui ne sont pas liés à la diaspora aristocratique religieuse : on ne les entend strictement jamais. []
  4. Cela me rappelle Le Joli mai, de Chris Marker, où le regretté auteur de La jetée interrogeait les passants sur l’actualité de l’année 1962 et constatait l’absence totale de références à la fin de la Guerre d’Algérie et à des événements tels que la manifestation de la station Charonne, les attentats de l’OAS ou le massacre d’Oran. Mais plutôt que de donner des leçons, Marker en profitait pour faire un portrait superbe de la société de l’époque et de ses aspirations pour l’avenir. []
  5. J’ai l’impression qu’en Chine, mais aussi dans les pays de l’ex-Indochine, il existe une forte tradition de l’oubli volontaire des sujets les plus douloureux, ce qu’est la répression des manifestations de la place Tian’anmen qui, au moment où toute une partie du monde changeait complètement (fin de l’Apartheid, chute du mur) était le signal que la Chine ne suivrait pas le mouvement et que ses dirigeants ne comptaient pas tenir les rênes du pays avec plus de souplesse qu’auparavant. []
  6. Gilles Deleuze résumait ça très bien dans la séquence de l’Abécédaire consacrée au mot « gauche » où il parle de l’invocation des droits de l’homme comme moyen, pour l’Europe notamment, de conserver ses privilèges : « Tout le respect des droits de l’homme, c’est… vraiment, on a envie presque de tenir des propositions odieuses. Ça fait tellement partie de cette pensée molle de la période pauvre dont on parlait. C’est du pur abstrait. Les droits de l’homme, mais qu’est-ce que c’est ? C’est du pur abstrait. C’est vide « . []

5 réflexions sur « Les droits de l’homme en pantoufles et en gros sabots »

  1. Wood

    Oui, ce n’est peut-être pas en insultant les dirigeants chinois que François hollande améliorera le sort des détenus politiques, mais en quoi sa conduite actuelle influe-t-elle, en bien ou en mal, sur le statut des libertés individuelles dans ce pays ? A-t-il esquissé l’ombre d’un geste pour faire évoluer les choses dans le bon sens ?

    Il me semble que les seuls intérêts qu’il a à cœur lors de ces visites, ce sont ceux du patronat français (ce qu’on appelle, en langage diplomatique « les intérêts français »).

    Cette histoire de « ne pas fâcher les dictateurs » c’est surtout une bonne excuse pour ne rien faire du tout quand on n’a rien envie de faire en premier lieu. Enfin, ce n’est pas la première dictature avec laquelle notre pays s’acoquine.

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  2. Jean-no Auteur de l’article

    @Wood : Bien sûr que ces visites diplomatiques ne servent qu’à vendre des Airbus (ou surtout des usines pour en fabriquer…) et des centrales nucléaires. Je n’ai pas de réponse à la question de ce qu’il faudrait faire et j’ignore ce que fait ou pas Hollande derrière les caméras, mais avoir des échanges commerciaux et culturels est peut-être une très bonne chose, c’est par là que la Chine s’est déjà un peu normalisée, parce que l’air de rien, ce pays change et est soucieux de son image, c’est ça, la brèche d’espoir à mon avis. Mais je crois que ça arrange beaucoup de gens que la Chine reste un pays non-démocratique et autoritaire, parce qu’il est difficile d’imaginer le désordre économique et démographique que susciterait une Chine libre. D’où l’invocation contre-productive des « droits de l’homme ».

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  3. Ardalia

    Le Petit Journal n’est pas là pour vendre de l’intelligence, mais du rire ou — pour lui rendre pleinement justice — de la moquerie. C’est difficile de moquer en étant subtil sans pédagogisme inutile. Tu écris encore « on le sait », mais non, le public du Petit journal ne sait rien et il n’est pas là pour s’informer, mais pour rire. C’est une logique, stupide peut-être, mais qui fait de l’argent.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @Ardalia : oui, si tu veux, mais il y a des moqueries plus drôles que d’autres quand même… Aller chatouiller des gens qui vivent dans l’angoisse de dire un truc de travers, c’est juste cruel.

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  4. baobao

    Fidèle lecteur de votre blog depuis la Chine où je réside, je ne peux que souscrire à votre analyse de ces grinçantes séquences qui, selon un mode déjà bien compris par Acrimed et d’autres, mélangent une surlecture ironique et une posture dénonciatrice. En habiles bateleurs, les membres de l’équipe du Petit Journal utilisent tour-à-tour leurs cartes de presse et le joker « humour-décalé-façon-Canal » pour brouiller les pistes et conserver leur position surplombante de commentateurs du Spectacle.
    Mais depuis celle-ci, pas question d’avancer de réelles explications, on ne déchire le voile médiaco-politique que dans le but d’une humiliation « fun », d’un naïf carnaval qui fait de toutes les lanternes des vessies.
    Il est à noter que cette séquence a eu un retentissement dans le petit monde des francophones de Chine. En effet, l’une des étudiantes interviewée après sa question — bien évidemment préparée — auprès de Hollande s’est sentie trahie par la séquence. Trahison quasi-intrinsèque aux flux audio-visuels comme il l’avait été vécu et analysé par l’auteur de ce blog, mais trahison fort différente de celle à laquelle la population chinoise est habituée, à savoir des chaînes publiques tout bêtement propagandiste (maximiser les réussites et minimiser les problèmes au niveau national, faire l’inverse avec les autres pays).
    Quoiqu’il en soit, le Petit Journal en Chine, sous couvert de dénoncer les évidents décalages interculturels, n’a fait que jouer cruellement avec un tabou asiatique très profond: la perte de face. Et ce n’est sûrement pas en enfonçant un peu plus fort des clichés dans l’esprit du téléspectateur français moyen, ni en enfonçant les Chinois dans leur situation contradictoire que l’on fera avancer le Schmilblick globalisé appelé monde.

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