Une relique de l’anti-sarkozysme primaire

Mon fils, qui est en classe de première, est venu me demander de lui acheter La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette, qu’il doit lire pour le cours de lettres.
« Pas besoin de l’acheter », lui ai-je dit, « Je l’ai déjà ».
En effet, il y a quatre ans, j’avais acheté ce livre non tant pour le lire, mais parce que Nicolas Sarkozy l’avait raillé à plusieurs reprises, en faisant l’exemple même du livre inutile, dont on impose la lecture non seulement aux lycéens, mais aussi à ceux qui préparent les concours de la fonction publique. Cela avait provoqué une réaction forte de la part des amoureux des livres, parce qu’on sentait là une forme de clivage entre deux visions de la société : celle pour qui il faut avoir une montre de luxe avant cinquante ans pour ne pas avoir « raté sa vie » (Jacques Séguéla) et celle pour qui les richesses sont culturelles ou esthétiques1

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En vacances dans les Pyrénées, j’avais lu une quinzaine de pages de la Princesse de Clèves mais je ne suis pas rentré dedans. J’avais peut-être acquis ce livre pour une mauvaise raison, pour protester confusément contre un projet de société qui me semblait ignoble.
Et puis peut-être que j’avais passé l’âge de m’intéresser aux histoires d’amours enflammées.
Mais voilà, quatre ans plus tard, impossible de remettre la main sur le livre ! J’ai retourné la maison, sans succès, et j’allais me résigner à racheter ce livre que je n’avais jamais voulu lire, quand ma fille cadette m’a réclamé, elle aussi pour l’école, du Zola et du Balzac. C’est en les cherchant que je suis tombé, par hasard, sur la Princesse de Clèves. Ouf.

En retrouvant le livre, j’ai fait un petit voyage dans le temps : cela ne fait pas un an que Nicolas Sarkozy a rendu les clefs de l’Élysée, et pourtant, tout ça me semble déjà bien loin, oublié, abandonné, plié, malgré les dégâts durables causés par cet épisode politique navrant, et malgré le fait que l’actuel gouvernement n’ait pas une vision de l’économie franchement différente de celle du précédent. Au moins ne traitent-ils pas la littérature avec un mépris affiché et sûr de son bon droit, c’est toujours ça. 

  1. Voir, à cette époque, la FlashMob (organisée, si ma mémoire est bonne, par Julien Levesque) et qui s’est tenue sur la Place Saint-Michel : à une heure précise, tous les participants ont sorti un livre de leur poche et se sont mis à en lire des pages à voix haute. []

5 réflexions sur « Une relique de l’anti-sarkozysme primaire »

  1. DM

    Je ne sais pas si, en l’espèce, il s’agissait de mépris pour la littérature, ou d’une interrogation légitime sur l’adéquation des épreuves des concours administratifs.

    Je connais une personne qui, plutôt « littéraire » (elle se serait bien vue écrivaine ou journaliste), a réussi des concours administratifs — sans doute en partie en raison de sa capacité dans les commentaires de textes et rédactions. Malheureusement, c’est une catastrophe pour l’administration, pour diverses raisons.

    Il me semble que la littérature du XVIIe siècle n’a pas un très grand rapport avec les compétences attendues d’un fonctionnaire, fût-il cadre A. Certes, cela permet de mesurer la compréhension d’un texte en langue française… mais pas la réflexion sur des situations du type que ce fonctionnaire aura à gérer.

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      Oui, la question peut être légitime. Je ne sais pas exactement ce que Sarkozy avait dans la tête, ceci dit il a lancé plusieurs piques envers la culture, et à l’époque, on a été nombreux à le vivre ainsi, à tort ou à raison.

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      1. DM

        Il a également lancé des piques vulgaires contre les chercheurs scientifiques. Là encore, rien d’hyper précis, mais on soupçonnait la théorie suivante : « la majorité des chercheurs CNRS et des universitaires sont des glandus de gauchistes qui ne savent rien du vrai monde, planqués de fonctionnaires qui sont là pour le chauffage et la lumière, la preuve on a de plus mauvaises performances que les anglais, alors on va concentrer les moyens sur les quelques excellents et laisser crever la masse de médiocres ».

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  2. rousseau

    Tous ces professeurs de gauche qui se glosaient de la princesse de clèves !!!Touchant non ,un roman de classe, royaliste ,contraire à « l ‘ascenseur social » ah c est sur ils l’ont lu ,par contre pour le comprendre c’est autre chose!!

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    1. Jean-no Auteur de l’article

      @rousseau : La Princesse de Clèves est un roman écrit sous l’ancien régime, ce qui n’en fait pas un roman royaliste pour autant. Au contraire, il met en cause l’hypocrisie de la vie publique aristocratique.

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